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Full text of "Le Bhâgavata Purâna: ou, Histoire poétique de Krichna, tr. et pub. par ..."

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BHAGAYATA  PUR AN A 


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TOME  QUATRIÈME 


LE 

BHAGAVATA  PURÂNA 

ou  •  •.  . 

HISTOIRE  POÉTIQUE  DE  KRIcilNA 

TRADUIT  ET  PUBLIÉ 

PAR  EUGÈNE  BURNOUP 


TOHE  QUATRIÈME 


M.   HAUVETTEBESNAULT 


PARIS 
IMPRIMERIE  NATIONALE 

M  DCCC  LXXXIV 


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LE  t  ^^T 

BHÂGAYATA  PURÀNA 

oc 
HISTOIRE  POÉTIQUE  DE  RRICHNA 

TRADUIT  ET  PUBLIÉ 

PAR  EUGÈNE  BURNOUF 

TOME   QUATRIÈME 

M.   HAUVETTE-BESNAULT 


PARIS 
IMPRIMERIE  NATIONALE 

M  DCCC   LXXXIV 


Eugène  Bumouf  avait  traduit  et  publié  les  tomes  I ,  Il  et  III  du 
Bhâgavata  Purâna.  Après  sa  mort,  cette  publication  a  été  long- 
temps suspendue.  Au  conamencement  de  Tannée  1 870,  M.  Adolphe 
Régnier  fut  appelé  à  la  continuer,  sur  la  demande  de  M.  MohL 
Malheureusement,  les  circonstances  avaient  obligé  M.  Régnier  à 
se  charger  d'autres  travaux ,  qui  ne  lui  laissèrent  pas  le  loisir  de 
remplacer  son  illustre  maître  dans  l'achèvement  d  une  entreprise 
chère  au  monde  savant.  Il  désigna  pour  cette  œuvre  M.  Hauvette- 
Besnault,  Conservateur  adjoint  de  la  bibliothèque  de  TUniversité 
et  Professeur  de  sanscrit  à  TÉcole  pratique  des  hautes*  études. 

Un  arrêté  du  10  février  1 8  80  a  en  efiTet  confié  à  M.  Hauvette- 
Besnault  le  soin  de  traduire  et  de  publier  le  tome  IV  de  Touvrage. 
Le  présent  volume  contient  la  première  partie  du  livre  X. 


V2* 


AVANT-PROPOS  DU  TRADUCTEUR. 


Le  nom  d'Eugène  Burnouf,  qui  est  en  tète  de  cette  publication,  n^était 
pas  pour  encoiu^ager  un  inconnu  à  entreprendre  de  la  continuer.  Mais,  s'il 
faut  désespérer  d'égaler  un  tel  maître ,  est-ce  une  raison  pour  renoncer  è.  le 
suivre  de  loin?  Tel  de  ses  disciples  immédiats  qui  occupe  sa  chaire  s'est  fait 
dès  longtemps  un  nom  en  abordant,  sur  son  conseil,  Tétude  des  livres  bud- 
dbiques  dans  la  version  thibétaine  des  originaux  sanscrits ^  Tel  autre,  venu 
plus  tard,  s'attachant  de  plus  près  à  ses  pas  dans  la  même  voie,  dans  ces 
originaux  mêmes,  a  débuté  naguère  avec  éclat  par  un  travail  que  Bumouf 
avait  indiqué  aux  pionniers  de  Tavenir^.  Un  troisième,  parti  jadis  de  ses  re- 
cherches sur  les  inscriptions  cunéiformes  en  vieux  persan',  a  jeté  depuis,  en 
même  temps  que  d'éminents  émules,  un  jour  nouveau  sur  Fantique  civilisa- 
tion de  TAssyrie.  Aujourd'hui  même,  un  jeune  zendiste,  qui  est  déjà  mieux 
que  l'espoir  de  la  science,  poursuit  les  travaux  du  maître  sur  la  langue  et 
les  croyances  de  TAvesta^.  L'étude  des  hymnes  védiques  enfin,  qu'il  avait 
ébauchée  dans  son  cours  et  dans  la  préface  du  premier  volume  du  Bhdgavata 
Pardna,  a  été  inaugurée  magistralement  chez  nous,  dans  une  des  vieilles 
annexes  du  Véda,  par  le  plus  ancien  et  non  le  moins  autorisé  de  ses  dis- 
ciples survivants^,  et  reprise,  avec  autant  de  sagacité  que  d'ardeiu*,  sous  un 


^  M.  Foucaux  publie  en  ce  moment  une 
nouvelle  édition ,  revisée  sur  les  textes  sanscrits , 
de  sa  traduction  du  Lalita  Vistara  thibétaiiL. 

*  E.  Senart,  Le  Mahâvasta,  U  I,  Paris, 
i88a. 

^  J.  Oppert ,  Mémoire  sur  les  inseriptions  des 
Achéménides  conçues  dans  f idiome  des  anciens 


Perses,  {Journal  asiatique,  4*  série,  t.  XVII  et 
XVIII,  i85i.) 

*  The  Zend  Avesia,  translated  by  Jaikie» 
Darmesteter,  1. 1  et  II,  Oxford,  1880-1 883. 

*  PrdtiçAkhya  du  Rig-Véda,  par  M.  Adolphe 
Régnier,  membre  de  l'Institut ,  Paris,  1867- 
1869. 


II  AVANT-PROPOS  DU  TRADUCTEUR. 

des  plus  hauts  et  plus  importants  aspects,  par  un  solide  et  brillant  esprit ^ 
Je  voudrais  croire  que,  grâce  aux  encouragements  et  aux  conseils  assidus 
de  M.  ^d.  Régnier,  il  n'a  pas  été  trop  téméraire  à  nioi ,  lui-même  se  trou- 
vant empêché ,  de  revendiquer  ma  part  de  la  tâche  qu^une  mort  prématurée 
n^a  pas  permis  à  Burnouf  d^achever. 

L'aide  précieuse  que  j'ai  trouvée  autrefois  dans  les  leçons  de  M.  Th.  Pavie 
au  Collège  de  France  s'est  offerte  de  nouveau  à  moi 'pour  ce  travail  dans  la 
traduction  qu'il  a  donnée,  en  i852 ,  du  Dasam  Askand,  d'après  un  texte  hin- 
doui.  C'est  le  même  titre  que  celui  de  notre  dixième  livre,  Daçama  Skandha, 
«  dixième  branche»  ou  «  division».  C'est  aussi,  comme  dans  le  Prem  Sagar 
ou  Océan  (tamour,  traduit  de  l'hindoustani  en  anglais  par  M.  Edward  B.  East- 
wick,  le  même  sujet  qui  y  est  traité:  la  vie  de  Krïchna,  réputé  la  dernière 
et  la  plus  complète  des  incarnations  de  la  divinité  suprême.  Jai  déjà  eu 
l'occasion  de  caractériser  ces  deux  ouvrages  et  de  montrer  que  lé  Second 
surtout  n*est  parfois,  dans  les  récits,  qae  la  mise  en  œuvre  des  gloses  de 
Çridharasvâmin  sur  le  poème  sanscrit*.  Quant  aux  passages  lyriques  et  philo- 
sophiques du  Bhdgavata  en  général^,  et  à  ceux  de  notre  texte  en  particulier, 
leurs  beautés  éclatantes  par  endroits  laissent  assez  loin  en  arrière  its  passages 
correspondants  du  Dasam  Askand  et,  peut-on  ajouter,  du  Prem  Sagar,  pour 
que  Burnouf  ait  pressé  autrefois  M.  Pavie  de  publier  sa  traduction  avant  que 
parût  celle  qu'il  projetait  lui-même  du  dixième  livre ,  et  potu*  que ,  tout  ré- 
cemment, dans  une  Note  sur  le  Congrès  des  orientalistes  tenu  à  Berlin, 
M.  Monier  Williams  ait  exprimé  le  regret  qu'on  ne  possédât  pas  encore  dans 
une  langue  européenne  la  partie  la  plus  populaire  du  poème  que  les  Hindous 
lisent  h  plus  aujourd'hui. 

Ce  n'est  pas  seulement  sa  valeur  littéraire  qui  justifie  cette  popularité , 
c'est  aussi  et  surtout  la  faveur  dont  jouit  parmi  eux  la  doctrine  religieuse  c^ui 
y  est  préconisée ,  je  veux  dire  l'aflFranchîssement  -de  la  vie  de  la  transmigration 
par  la  foi  et  par  Tamour.  Comme  ma  traduction  »e  s'adresse  pas  aux  seuls 
indianistes,  on  m'excusera  de  rappeler  à  ce  sujet  quelques  notions  qui  sont 
banales  pour  ces  derniers.  D'après  la  théorie  hindoue,  l'âme  des  êtres,  quels 
qu'ils  soient,  ne  périt  pas  avec  le  corps  qu'elle  anime,  elle  ne  fait  que  Mibir 
des  changements  d'état,  elle  est  vouée  à  toivner  à  jamais  dans  une  iniermi- 

*  hh^hergaîîgïke ^ La Religionifédi^ue d'après  *  Journal  asiadqae,  mai-juin  i865,  p.  383, 

les  hymnes  du  Rig^Véda,  3  vcd.,  Pans,  1878-        note. 
i883.  '  Barth,  Les  Beligwtu  de  llade,  ]ft*  11 5. 


AVANT-PROPOS  DU  TRADUCTEUR.  m 

joaUe  délie  de  renaissances.  Cette  idée  s'était,  non  pas  substituée ,  mais  super- 
posée, dès  le  tenj^s  du  fiuddha,  &  la  croyance  plus  anei^we  à  une  autre  vie, 
dont  la  scèae  était  placée  au-dessus  jrt  au-dessous  de  ia  terre.  Les  cérémonies 
compliquées  du  culte  védique  et  les  austérités  de  Tascétisme  pouyaiant  biep 
valoir  à  rhemme  les  joies  ^u  paradis  ou  lui  &ùre  éviter  les  tourntents  de 
Tei^er;  nais,  une  fois  la  pensée  de  la  transmigration  entrée  dans  les  ei^rits, 
comment  les  soustraire  aux  terreurs  qu'elle  inspirait?  Les  écoles  philoso- 
phiques essayèrent  de  )a  science  à  cette  fin  et  enseignèrent,  au  double  point 
de  vue  théorique  et  pratique,  la  distinction  des  deux  principes  qui  consti- 
tuent Tunivers,  à  savoir  Tâme  .et  la  natmre.  Le  remède  était  chimérique  pour 
la  foule,  et  Ton  s'explique  le  suocès  inouï  de  la  prédication  du  Buddha, 
lorsqu'il  se  présenta  aux  peij^les  en  libérateur  et  leur  promit  de  mettre  un 
terme  aux  douleurs  de  Texistence  en  plongeant  TAme  dans  le  néant.  Le  carac- 
tère sensuel  de  lance  hindoue  et  son  aversion  pour  le  vide,  pour  l'athéisme, 
s'accommbdant  mal  de  la  sécheresse  du  dogme  et  du  culte  nouveaux,  le  £ud- 
dhisme  dut  céder  ses  conquêtes  spiritiielles  aux  Brahmanes ,  quand  ceux-ci 
dévdoppèreat  à  leur  tour,  suivant  leur  propre  génie,  la  théorie  des  incai*- 
nations  divines  ^ 

Il  circulait  déjà  sur  Vichnu  plus  d'une  légende  (chap.  ii,  st.  Ao)  qui  se 
prêtait  à  cette  théorie.  Un  héros  des  temps  védiques^,  renommé  de  honne* 
heure  pour  ses  exploits  &  la  guerre  et  en  amour,  et  dès  longtemps  vénéré , 
sous  un  nom  ou  sous  un  autre ,  dans  tû  ou  tel  coin  de  l'Inde ,  fut  mis  en  lu- 
mière, introduit  dans  l'épopée  nationale,  où  on  l'essaya  à  un  rôle  prépondé- 
rant, et  finalement,  absorbant  Vichnù  au  détriment  de  Çiva,  fut  adoré  comme 
l'incarnation  pleine  et  entière  de  Bhagavat  ou  du  Dieu  suprême ,  tout  en 
gardant  le  nom  et  le  rang  de  Vichnu  dans  la  mythologie,  entre  Brahmâ  et 
Çiva^.  Du  même  coup  TanéaDtissement  promis  par  le  Buddhisme  à  ses  adhé- 
rmits  fit  place ,  comme  but  jHroposé  à  la  vie  humaine ,  au  retour  de  l'Ame  à 
l'essence  divine.  On  étaya  le  nouveau  culte  sur  l'antique  doctrine  du  Vè- 
dânta;  mais,  au  lieu  de  faire  de  la  science  la  condition  de  l'affranchissement, 
on  ne  demanda  aux  fidèles  que  de  croire  à  la  divinité  de  Krïchna  et  d'aimer 
sa  personne. 

On  ne  peut  s'empêcher,  devant  ce  double  précepte,  de  penser,  avec 


^  Barth,  Xm  RtKgitms  4ê  timie,  p.  loa  et       Abhanihngên  der  Akadêmt  ier  Wiszensckx^i 
i33.  su  BerUn^  Jiini  1867,  p.  317  et  suiv. 

*  A.  Weber,  KnikM^aiimidifgmt,  d«ns  les  '  Voir  ci-deuous  chap.  xiv,  st.  19. 

A. 


IV 


AVANT-PROPOS  DU  TRADUCTEUR. 


M.  Weber,  à  un  emprunt  fait,  par  la  voie  d* Alexandrie  peut-être ,  aux  peuples 
de  rOccident;  et  les  coïncidences  de  détail,  plus  ou  moins  avérées,  qui  ont 
été  déjà  relevées ^  et  (ju*on  pourra  relever  encore,  semblent  favorables  à  cette 
hypothèse.  On  ne  doit  pas  s^étonner  cependant,  étant  données  les  idées  des 
Hindous  sur  la  transmigration,  que  la  délivrance  soit  devenue  pour  eux 
Tobjet  par  excellence  de  la  vie,  mdkcha  eva  arthat^^;  encore  moins  qu^ils  aient 
adoré  un  Dieu  incamé,  quand  le  Buddha,  après  avoir  renversé  les  idoles 
chez  eux ,  a  fini  par  prendre  leur  place.  Ajoutons  que  la  légende  de  Tenfance 
et  de  la  jeunesse  de  Krîchna  semble  avoir  fait,  dès  le  second  siècle  avant  Tère 
chrétienne,  le  sujet  d^un  drame  populaire',  dont  f intérêt  se  reflète  à  travers 
les  siècles  jusque  dans  certain  récit  de  notre  poème  ^.  Il  suffira  d'ailleurs  de 
jeter  un  coup  d^œil  sur  la  vie  de  Krîchna  pour  renoncer  à  établir  une 
comparaison  entre  le  héros  hindou  et  la  divine  personne  du  Christ.  Même 
contraste  entre  les  idées  sur  FEtre  suprême  que  Tun  et  Tautre  incarnent 
en  eux. 

Si  Ton  peut  dire ,  en  effet ,  de  celui  du  Vêdànta  qu'il  est ,  dans  son  unité 
absolue,  existence,  science  et  féficité,  il  serait  inexact  d'affirmer  qu'il  vit, 
qu'il  sait  ou  qu'il  jouit.  Pour  que  ces  phénomènes  se  produisent,  il  faut 
qu'il  soit  imi  à  Tignorance,  c*est-à-<iire  à  la  nature,  à  l'illusion,  considérée 
tout  à  la  fois  comme  son  énei^ie  et  comme  le  produit  de  son  énergie.  L^igno- 
rance ,  prise  en  elle-même ,  est  constituée  essentiellement  par  les  trois  qua- 
lités de  pureté ,  de  passion  et  d'obscurité ,  auxquelles  les  philosophes  hindous 
ramènent  tous  les  phénomènes.  Elle  est  une  et  multiple  :  une ,  à  considérer 
dans  leur  ensemble  les  ignorances  individuelles  dont  elle  se  compose  et  avec 
lesquelles  elle  ne  fait  qu'un,  comme  la  forêt  ne  fait  qu'un  avec  les  arbres 
dont  elle  est  formée;  multiple,  à  les  considérer  isolément.  A  un  premier 
degré,  l'ignorance  donne  naissance  aux  éléments  subtils,  dont  les  portions 
pures  et   les  portions  passionnées,  respectivement  séparées  ou  combinées 


^  D'  F.  Lorinser,  Ueber  die  in  der  Bhagavad- 
gità  vorkandenen  Spuren  einer  Benatzang  christ' 
Ucher  Schrijïen  and  Ideen,  à  la  suite  de  sa  tra- 
duction de  la  BkagavadgUâ, 

'  Bkâgavata  Purâna,  livre  IV,  chap.  xxii, 
tt.  35.  Comparer  la  parole  du  Christ:  Unwn 
est  necessarium.  A  côté  de  ces  rencontres  d*un 
caractère  général  sur  le  dogme ,  il  y  en  a  de  pu- 
rement littéraires  :  saint  Augustin ,  commen- 


tant les  mots  de  TÉvangile  receperunt  merce- 
dem  suant,  ajoute  vani  vanam;  au  chapitre  x, 
staoce  18,  ci-dessous,  Nârada  joue  de  même 
sur  asat,  équivalent  sanscrit,  en  ce  sens,  du 
latin  vantts,  asadbhir  asadàçrayai}^. 

^  Allasions  to  Krskna  in  Patanjali's  AfoAd- 
bhâshya,  by  professer  Bhandarkar,  Bombay,  dans 
Ylndian  Antii/uary,  jansier  1874,  p.  i4  et  suiv. 

^  Voir  ci-dessous  les  diapitres  tuai  à  xliv. 


AVANT-PROPOS  DU  TRADUCTEUR.  v 

entre  elles,  produisent  les  corps  subtils.  Ceux-ci  constituent  à  leur  tour  uu  en- 
semble unique  ou  des  individus,  selon  qu'on  les  considère  collectivement  ou 
distributivement.  Ces  mêmes  éléments  subtils,  combinés  tous  inégalement 
entre  eux,  produisent  encore  les  éléments  grossiers  dont  sont  composés  les 
mondes,  les  êtres  divers  qu'ils  renferment,  la  nourriture  qui  les  soutient. 
A  Tignorance  collective  répond  une  première  hypostase  de  Tintelligence  ou 
de  Dieu,  qui  y  réside  et  y  jouit,  dans  Tanéantissement  du  monde  grossier  et 
du  monde  subtil ,  de  la  félicité  suprême ,  au  sein  du  sommeil  et  de  Tinçon- 
science  :  c'est  Içvara,  «  le  Seigneur  »,  le  maître  et  Fauteur  des  mondes;  chez 
les  ignorances  individuelles,  dans  l'anéantissement  du  corps  subtil  et  du 
corps  grossier,  c'est  le  Prâdjna,  «  l'intelligence  limitée  ».  A  la  collection  des 
corps  subtils  répond,  dans  une  seconde  hypostase,  l'intelligence  percevant 
les  objets  subtils  avec  une  demi-conscience,  au  sein  du  sommeil  accompagné 
de  rêves,  dans  l'anéantissement  du  monde  grossier  :  c'est  Hiranyagarbha , 
<  l'embryon  de  lumière  »;  chez  les  individus,  dans  l'anéantissement  du  corps 
grossier,  c'est  le  Tdidjasa,  «  le  resplendissant  ».  Enfin,  à  la  collection  des  corps 
grossiers  répond,  dans  une  troisième  hypostase  de  l'intelligence,  Vdiçvânaray 
«  l'esprit  de  l'humanité  »,  ou  Virât,  «  le  régulateur  des  êtres  divers  »,  à  l'état 
de  veille  et  percevant  les  objets  grossiers;  chez  les  individus,  c'est  Viçva, 
«  celui  qui  pénètre  toutes  choses  ».  Pour  échapper  au  monde  de  la  trans- 
migration, l'âme  vivante  ou  Djîva  doit  remonter  dans  Tordre  inverse  cette 
triple  hypostase,  et  reconnaître  qu'elle  fait  un  avec  Funité  absolue,  avec 
Brahme ,  en  qui  alors  elle  se  confond  ^  Si  l'on  ajoute  que  Brahme  ou  le 
quatrième,  Turiya,  est  essentiellement  sama,  «indifférent»,  samadarçin, 
«  voyant  toutes  choses  du  même  œil  »,  et  que  la  destinée  des  êtres  dépend^, 
dans  le  passé  comme  dans  le  présent  et  dans  l'avenir,  des  œuvres  accomplies 
par  eux  antérieurement,  le  lecteur  comprendra  pourquoi  notre  poète  appelle 
«jeux»,  kridâhf  les  actes  de  la  divinité  suprême  jusque  dans  sa  plus  haute 
manifestation. 

On  ne  s'étonnera  pas,  d'après  le  résumé  qui  précède,  que  les  Hindous  aient, 
eu  un  sentiment  très  vif  des  harmonies  qui  rattachent  entre  elles  les  choses  les 
plus  diverses,  qui  rattachent  surtout  les  choses  supérieures  aux  choses  inférieures^. 

'  Ballantyne,  Lecture   on  the   Vedânta  em-  étranges  au  premier  abord,  qu adresse  à  son 

bracing  the  tewtofthe  Vedànta-Sàra,  AllàhihêLà^  père  nourricier  le  jeune  Krichna,  chap.  xxvi, 

i85i.  st.  1 3  et  suivantes. 

'  Voir,   entre  autres  passages ,  les  paroles ,  ^  Félix  Ravaisson ,  Mémoire  sur  les  croyances 


\i  AVANT-PROPOS  DU  TRADUCTEUR. 

On  en  tMuVêra  la  preui^  à  cbai]^  page  de  cette  publication»  Ce  qui  pourra 
«orprendre ,  c^est  Tusage  des  comparaisons  en  sens  contraire  :  il  n*est  pas  rare , 
en  effet,  d'y  voir  une  idée  de  Tordre  métaphy8i<pie  ou  moral  invoquée  pour 
expliquer  un  fait  du  monde  physique.  Les  exemples  abondent  au  chiqpitre  xx, 
ou  Tauteur  seoible  avoir  pris  à  tâche  d'accumuler  les  bizarreries  du  goût 
national  «  d^uis  les  maprunts  faits  au  Rïg-Véda  ^  jusqu'au  calembovEr  le  moins 
dissimulé  ^.  U  y  a  jiftus  :  en  vue  d'éclaircir  tel  ou  tel  point  de  doctrine ,  il  le 
compare  aux  idées  cosmogoniques  admises  comme  des  axiomes  parmi  les 
Brahmanes.  Ainsi,  au  chapitre  m,  stances  i5-i7,  voulant  £ûre  entendre  que 
l'Etre  suprême,  ie  Tarfya,  pénètre  le  monde  sans  y  être  limité,  il  en  nqp- 
proche  l'idée  de  celle  des  éléments  subtik,  dont  la  combinaison  forme  les 
éléments  et  les  corps  grossiers,  et  qui  en  restent  néanmoins  dbeolument 
indépendants  et  distincts. 

Malgré  les  limites  étroites  qui  me  sont  imposées  dans  ce  préambuie,  j'ai 
cru  devoir  rappeler  ces  notions  générales ,  en  vue  des  personnes  peu  au  cou* 
rant  des  idées  indiennes  qui  pourront  lire  ma  traduction.  Une  étude  sur  Tori- 
gine,  le  développement  et  les  destinées  du  Krïchnaisme  trouvera  sa  place 
ailleurs,  à  défaut  des  mémoires  t|ue  Bumouf  avait  annoncés.  Aux  indianistes 
je  me  propose  d'offrir  un  index  du  Bhâgavata  Pwrâna,  dans  une  livraison  à 
part  et,  dans  une  autre,  les  variantes  des  manuscrits,  et  en  outre  des  notes 
critiques  et  autres  sur  les  livres  X,  XI,  XII  et  dernier,  et  un  errata,  toujours 
nécessaire,  alors  même  que  les  accidents  survenus  sous  presse  ont  été  cor- 
rigés dans  le  tirage  aussitôt  qu'aperçus. 

Le  texte  de  la  premi^e  partie  du  livre  X,  qui  parait  aujourd'hui,  a  été 
établi  sur  Tédition  lithographiée  à  Bombay  en  iddg  et  publiée  de  nouveau 
dans  la  même  ville ,  avec  de  légères  variantes  ou  additions  plus  ou  moins  heu- 
reuses, en  1861.  Je  nai  fait  en  cela  que  suivre  l'exemple  donné  par  Bur- 
nouf ,  à  partir  du  jour  où  il  a  eu  cette  édition  entre  les  mains.  C'est  la  {dus 
répandue  dans  Tlnde  et,  en  somme,  la  plus  satisfaisante.  Je  n'aurai  guère  à 
insister,  dans  les  notes  critiques  de  ce  volume,  que  sur  trois  ou  quatre  pas- 
sages, d'ailleiu*s  peu  importants.  J'ai  eu  &  ma  disposition,  pour  contrôler 
Tédition  de  Bombay,  les  manuscrits  déjà  décrits  par  Bumouf  dans  les  prélaces 
des  trois  premiers  volumes,  plus  un  texte  daté  de  çâka  1774  (i852),  pro- 

à  tme  autre  vie  chez  lêi  andefu,  lu  à  rAcâdémie  '  Voir  ci-<le890U8,  diap.  xx,  st  9,  et  oomp. 

des  sciences  morales   et  politiques,  dans  la        Kg- Vida,  VIII,  io3.' 
séance  du  33  décembre  i883.  *  Chap.  xx,  st.  àq. 


AVANT-PROPOS  DU  TRADUCTEUR.  vu 

priété  de  M.  Barth,  à  qui  Ton  ne  s^adresse  jamais  sans  profit;  enfin  quatre 
manuscrits,  appartenant  à  ÏIndia  Office,  dont  je  dois  la  communication  à 
Tobligeance  de  M.  le  D'  Rost.  Le  texte  y  est  le  même  que  dans  l'édition  de 
Bombay;  tel  endroit  cependant,  corrompu  partout  ailleurs,  nest  lisible  que 
dans  l'un  d'eux  (chap.  XLVi,  st.  U\).  Tel  autre  passage  na  pu  être  restitué 
(chap.  III,  st.  28)  que  grâce  à  une  variante,  nécessaire  poiu*  le  sens  et  la 
mesure ,  recueillie ,  sur  ma  demande ,  par  M.  M onier  Williams ,  à  la  biblio- 
thèque Bodléienne.  M.  Bei^aigne,  qui  a  lu,  sur  les  placards,  les  premiers 
chapitres  la  plume  à  la  main,  m'a  suggéré,  d'après  le  Rïg-Vèda,  la  restitu- 
tion non  moins  certaine  de  {a)krata  au  lieu  de  [a)krïta  (chap.  xii,  st.  34)) 
qu'on  trouve  partout  dans  le  texte  et  dans  le  commentaire ,  malgré  ta  glose 
krïtavantaJf ,  également  répétée  partout. 


LE 


BHAGAVATA  PURANA 


LIVRE  DIXIÈME, 


PREMIÈRE  PARTIE. 


CHAPITRE  PREMIER. 


INTRODUCTION    À    L\    I>ESCENTE    DE    KRÏGHNA. 


1.  Le  roi  [Parîkchit]  dit  :  Tu  as  exposé  la  suite  des  lignées  de 
la  Lune  et  du  Soleil,  et  raconté  Thistoire  merveilleuse  des  rois  des 
deux  races, 

2.  Celle  du  vertueux  Yadu  notamment,  ô  le  meilleur  des  soli- 
taires. Raconte  maintenant  les  hauts  faits  de  Vichnu,  qui  a  incarné 
chez  lui  une  portion  de  son  être. 

3.  Dis-nous  en  détail  ce  qu'a  fait  Bhagavat,  qui  est  l'âme  de  l'uni- 
vers et  par  qui  est  ce  qui  est,  alors  qu'il  descendit  dans  la  famille 
de  Yadu. 

4.  Ceux  en  qui  les  désirs  sont  éteints  font  de  ce  récit  le  sujet  de 
leurs  chants;  c'est  le  remède  de  l'existence,  le  charme  des  oreilles  et 
du  cœur:  quel  autre  qu'un  meurtrier  d'animaux  domestiques  répu- 
gnerait à  entendre  la  louange  de  Celui  dont  la  gloire  est  excellente? 

5.  Quand  les  héros,  vainqueurs  des  immortels  sur  le  champ  de 
bataille,  Bhîchma  et  les  siens,  pareils  à  autant  de  monstres  marins, 

IV.  1 


2  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

faisaient  de  rartnée  des  Kurus  un  océan  infranchissable,  c'est  lui 
qui,  tenant  lieu  de  barque  à  mes  grands-pères,  leur  fit  franchir  l'abîme 
conime  Une  enjambée  de  veau; 

6.  Quand  le  fils  de  Drôna  embrasait  avec  son  javelot  ce  mien 
corps,  germe  de  la  descendance  des  Kurus  et  des  Pândus,  c'est  lui  qui 
me  sauva,  en  entrant,  armé  de  son  disque,  dans  le  sein  de  ma  mère, 
qui  implorait  son  assistance; 

7.  C'est  lui  qui,  résidant  sous  la  forme  du  Purucha  et  sous  celles 
du  Temps  à  l'iAtérieur  et  au  dehors  de  tous  les  êtres  aniniés,  leur  dis- 
pense la  mort  et  l'immortalité.  Dis-nous,  ô  sage,  les  hauts  faits  de  ce 
héros,  alors  qu'il  revêt  la  décevante  apparence  de  l'homme. 

8.  Tu  as  dit  que  Rama  Samkarchana  était  fils  de  Rôhinî,  et  qu'il 
devait  le  jour  à  Dêvakî;  comment  cela  se  peut-il,  à  moins  qu'il  n'eût 
deux  corps? 

9.  Pourquoi  le  bienheureux  Mukunda  (Krïchna)  a-t-il  quitté  la 
maison  de  son  père  pour  aller  dans  le  Parc?  En  quel  lieu  le  chef  des 
Sâtvats  a-t-il  fiixé  sa  demeure  avec  les  siens? 

10.  Qu'a  fait  Kêçava  (Krïchna)  pendant  son  séjour  dans  le  Parc  et  à 
Mathurâ?  Pourquoi  a-t-il  tué  de  sa  main  Kamsa,  le  frère  de  sa  mère, 
qui  était  indigne  de  mourir  de  la  sorte  ? 

11.  Combien  d'années  a-t-il  passées  sous  une  forme  humaine,  au 
milieu  des  Vrïchnis,  dans  la  cité  des  Yadus?  Combien  d'épouses  le 
Seigneur  avait-il? 

12.  Toutes  ces  choses  et  les  autres  aventures  de  Krïchna,  raconte- 
les-moi  en  détail,  ô  savant  solitaire,  car  j'ai  la  foi. 

13.  Les  tortures  de  la  faim,  celles  même  de  la  soif  que  je  m'im- 
pose, ne  sont  rien  pour  moi,  pendant  que  je  bois  l'ambroisie  de  l'his- 
toire de  Hari,  tombant  du  lotus  de  ta  face. 


SU  TA  dit  : 


14.  Dès  qu'il  eut  entendu  ce  pieux  langage,  ô  descendant  de 
Bhrïgu,  le  bienheureux  fils  de  Vyâsa,  éminent  entre  les  adorateurs 
de  Bhagavat,  rendant  avec  respect  le  salut  au  roi  donné  par  Vichnu, 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  I.  3 

commença  le   récit  de  la  vie  de  Krîchna,  qui  efface  les  péchés  de 
l'âge  Kali. 

15.  ÇuKA  dit  :  C'est  sagement  avisé  à  toi,  ô  le  meilleur  des  Rîchis 
royaux,  d'avoir  fixé  inébranlablement  ta  pensée  sur  l'histoire  du 
fils  de  Vasudéva  (Krïchna); 

16.  Car,  à  en  provoquer  le  récit,  on  purifie,  comme  l'eau  qui  a 
lavé  ses  pieds,  trois  sortes  de  personnes  :  celle  qui  le  fait,  celle  qui  le 
provoque,  et  celles  qui  l'écoutent. 

17.  Cachés  sous  le  déguisement  des  rois  orgueilleux,  les  Démons 
avaient  formé  des  centaines  d'armées ,  dont  les  myriades  de  guerriers 
écrasaient  la  Terre  sous  leur  poids  aiccablant.  Celle-ci  eut  recours  à 
la  protection  de  Brahmâ  ; 

18.  Elle  prit  la  forme  d'une  vache,  et,  le  visage  couvert  de  larmes, 
abattue,  gémissante,  elle  se  présenta  devant  Vibhu  (Brahmâ)  et  lui  ra- 
conta ses  malheurs. 

19.  Dès  que  Brahmâ  en  eut  entendu  le  récit,  il  se  rendit,  avec  les 
Dieux  et  avec  elle,  en  compagnie  du  Dieu  aux  trois  yeux  (Çiva),  vers 
le  rivage  de  la  mer  de  lait; 

20.  Et  aussitôt  qu'il  y  fut  arrivé,  s'adressant  au  Protecteur  des 
mondes,  au  Dieu  des  Dieux,  à  Celui  qui  est  Vrïchâkapi  et  le  Puru- 
cha,  il  récita  l'hymne  au  Purucha  dans  le  plus  profond  recueille- 
ment. 

21.  Pendant  sa  méditation,  Vêdhas  (Brahmâ)  entendit  une  voix  qui 
résonnait  dans  le  ciel,  et  il  dit  aux  Tridaças  (aux  Dieux)  :  Ecoutez 
encore  une  fois  la  voix  du  Purucha  s'exprimant  par  ma  bouche,  ô  Im- 
mortels, et  accomplissez  au  plus  tôt  ses  ordres  sans  hésiter. 

22.  Dès  longtemps  le  Purucha  connaissait  les  cuisantes  douleurs 
de  la  Terre.  Vous,  incarnez  chez  les  Yadus  des  portions  de  vous- 
mêmes,  tandis  que  le  Seigneur  des  Seigneurs,  s'armant  de  sa  puis- 
sance destructive ,  parcourra  la  terre  pour  détruire  le  lourd  poids  qui 
l'accable. 

23.  Le  Bienheureux,  le  Purucha  suprême  va  naître  en  personne 
dans  la  maison  de  Vasudéva;  que,  pour  lui  complaire,  les  épouses  des 
Suras  naissent  en  même  temps. 

1 . 


4  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

2&.  Le  divin  Ananta  (Râma),  qui  a  mille  faces,  qui  brille  de  son 
propre  éclat  et  qui  est  une  portion  du  fils  de  Vasudêva ,  va  naître  avant 
Hari  pour  se  conformer  à  ses  désirs. 

25.  Par  Tordre  du  Seigneur  et  pour  coopérer  à  son  œuvre,  la 
bienheureuse  Mâyâ  (la  puissance  magique)  de  Vichnu,  dont  Faction 
trouble  le  monde  entier,  incarnera  en  même  temps  une  portion  de 
son  être. 

26.  ÇuKA  dit  :  Dès  que  Brahmâ,  le  Chef  des  Chefs  des  créatures, 
eut  transmis  en  ces  termes  Tordre  [du  Purucha]  aux  troupes  des  Im- 
mortels et  consolé  la  Terre  par  ces  paroles,  il  regagna  sa  demeure  au 
plus  haut  des  cieux. 

27.  Il  y  avait  autrefois  à  Mathurâ  un  chef  des  Yadus,  nommé  Çû- 
rasêna,  -qui  fit  de  cette  ville  sa  résidence  et  qui  régnait  sur  le  pays 
des  Mâthuras  et  sur  celui  des  Çûrasénas. 

28.  C'est  depuis  lors  que  tous  les  rois  issus  de  la  race  de  Yadu 
ont  pour  capitale  Mathurâ,  où  le  bienheureux  Hari  est  toujours  pré- 
sent. 

29.  Or  il  arriva  que  Vasudêva,  fils  de  Çûra,  y  vint  prendre  femme. 
Il  était  monté  sur  son  char  et  il  allait  partir  avec  Dêvakî,  sa  nouvelle 
épouse, 

30.  Lorsque  Kamsa,  fils  d'Ugrasêna,  voulant  être  agréable  à  sa 
sœur,  prit  les  guides  en  main  au  milieu  d'une  escorte  de  plusieurs 
centaines  de  chars  d'or. 

31.  Quatre  cents  éléphants  ornés  de  guirlandes  d'or,  une  myriade 
et  demie  de  chevaux,  trois  fois  six  cents  chars, 

32.  Et  deux  cents  jeunes  esclaves  richement  parées  formaient  le 
présent  de  noces  ofiert  par  Dêvaka  à  sa  fille  bien-aimée,  au  moment 
de  son  départ. 

33.  Les  conques,  les  tambours,  les  tambourins  et  les  larges  tim- 
bales retentirent  tous  à  la  fois  en  Thonneur  des  deux  époux,  quand 
le  cortège  se  mit  en  marche. 

34.  Chemin  faisant,  pendant  que  Kamsa  tenait  les  rênes,  il  enten- 
dit une  voix  mystérieuse  qui  lui  dit  :  Le  huitième  enfant  de  celle  que 
lu  conduis  là  te  mettra  à  mort ,  ô  insensé  ! 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  I.  5 

35,  Ainsi  dit  la  voix,  et  le  méchant,  le  pervers  Kamsa,  opprobre 
de  la  famille  des  Bhôdjas,  se  précipitant  sur  sa  sœur  pour  la  tuer, 
brandissait  déjà  son  épée  d'une  main,  et  la  tenait  de  l'autre  par 
les  cheveux, 

36.  Lorsque,  pour  apaiser  ce  prince  impitoyable,  éhonté,  prêt  à 
commettre  un  crime  abominable,  le  fortuné  Vasudêva  lui  adressa  ces 
paroles  : 

37-  Vasudêva  dit  :  Les  héros  célèbrent  tes  vertus,  et  tu  fais  la  gloire 
des  Bhôdjas;  aurais-tu  bien  le  cœur  de  frapper  ta  sœur,  une  femme, 
le  jour  de  ses  noces  ? 

38.  Pour  tout  ce  qui  prend  naissance,  ô  héros,  la  mort  naît  avec 
le  corps  :  ou  aujourd'hui  ou  dans  cent  ans,  la  mort  est  inévitable  pour 
tout  ce  qui  a  vie. 

39.  Dès  que  le  corps  s'est  dissous  dans  les  cinq  éléments,  l'âme, 
obéissant  fatalement  à  l'impulsion  des  œuvres  de  ses  existences  an- 
térieures, passe  dans  un  nouveau  corps,  et  laisse  là  son  ancienne 
enveloppe. 

40.  L'homme  qui  marche  se  tient  ferme  sur  un  pied,  tout  en  avan- 
çant de  l'autre;  la  chenille  fait  de  même  (avant  de  quitter  une  herbe, 
elle  en  saisit  une  autre)  :  images  de  l'âme  engagée  dans  la  voie  des 
œuvres. 

41.  Ainsi  encore,  pendant  le  sommeil,  sous  l'obsession  d'un  désir 
qui  maîtrise  toutes  les  puissances  de  l'âme,  on  se  voit  un  corps  pareil 
à  tel  ou  tel  qu'on  a  vu  ou  entendu  décrire;  et,  la  pensée  s'attachant 
tout  entière  à  cet  objet,  on  se  confond  avec  lui  jusqu'à  oublier  ce 
qu'on  est. 

42.  Quel  que  soit,  entre  les  corps  formés  des  cinq  qualités  (des 
cinq  éléments)  organisées  par  la  Mâyâ,  celui  vers  lequel  s'élance,  sous 
l'action  irrésistible  du  destin,  l'organe  intellectuel,  qui  est  essentiel- 
lement changeant,  dès  que  l'âme  atteint  ce  corps,  elle  se  confond  et 
elle  naît  avec  lui. 

43.  De  même  que,  dans  des  vases  de  terre  remplis  d'eau,  la  lu- 
mière d'en  haut  qui  s'y  reflète  semble  suivre  le  mouvement  que  l'agi- 
tation de  l'air  imprime  à  l'eau;  de  même  l'âme  suprême,  au  sein  des 


6  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

éléments  assemblés  par  sa  puissance  magique,  en  prend  les  teintes 
et  se  trouble. 

44.  Que  l'homme  se  garde  donc,  puisque  telle  est  sa  nature,  de 
nuire  à  qui  que  ce  soit,  si  du  moins  il  a  souci  de  sa  propre  conser- 
vation :  à  qui  mal  fait,  mal  peut  venir  d'un  autre. 

45.  C'est  ta  cadette,  cette  enfant  malheureuse,  qui  est  là  inerte 
comme  une  poupée  :  ne  la  tue  pas  en  ce  jour  de  joie  pour  elle,  sois 
compatissant  aux  affligés! 

46.  ÇvKA  dit  :  En  dépit  de  ces  objurgations  pacifiques,  mena- 
çantes, le  cruel  Kamsa,  voué  aux  pratiques  criminelles  des  Râkchasas, 
restait  inexorable,  ô  descendant  de  Kuru. 

47.  Devant  sa  persistance  obstinée,  Anakadundubhi  (Vasudêva), 
considérant  qu'un  malheur  était  imminent,  imagina  alors  ceci  pour 
le  détourner  : 

48.  Le  sage  doit  déployer,  pour  repousser  la  mort,  tout  ce  qu'il  a 
d'intelligence  et  de  force;  que  si  cependant  elle  ne  recule  pas,  la  faute 
n'est  point  imputable  à  l'homme. 

49.  Sauvons  cette  infortunée  en  livrant  mes  fils  à  leur  meurtrier, 
si  tant  est  qu'il  me  naisse  des  fils,  ou  que  le  meurtrier  ne  vienne  pas 
à  mourir. 

50.  Pourquoi  le  contraire  n'arriverait-il  pas?  La  marche  de  Dhâtrï 
(Brahmâ)  est  insaisissable  :  on  le  voit  menacer  et  reculer,  reculer  et 
revenir  à  la  charge. 

51.  De  même  que  le  feu  s'attaque  à  un  tronc  d'arbre ,  à  une  poutre , 
ou  qu'il  s'en  éloigne  sans  autre  raison  que  le  destin ,  de  même  on  ne 
peut  imaginer  ce  qui  fait  qu'un  être  s'unit  à  tel  corps  ou  qu'il  s'en 
sépare. 

52.  Le  fils  de  Çûra,  tout  en  pesant  ainsi  en  lui-même  les  chances 
contraires  avec  toute  la  sagesse  dont  il  était  capable,  prodiguait 
sans  relâche  à  ce  prince  dénaturé  les  marques  du  respect  le  plus  pro- 
fond. 

53.  Opposant  à  sa  cruauté  et  à  son  impudence  un  visage  épanoui 
comme  le  lotus,  il  lui  dit,  avec  le  trouble  dans  l'âme  et  le  sourire  sur 
les  lèvres  : 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  I.  7 

54.  Vasndêva  dit  :  Ce  n'est  pas  d'elle,  ami,  que  tu  as  à  craindre 
ce  qu'a  dit  la  voix  mystérieuse,  c'est  de  ses  fils  :  je  te  les  livrerai, 
puisque  là  est  le  danger  pour  toi- 

55.  ÇuKÀ  dit  :  Kamsa,  convaincu  par  ces  paroles,  renonça  à  faire 
périr  sa  sœur;  et  Vasudéva,  après  l'avoir  félicité  avec  effusion,  se  ren- 
dit à  sa  demeure. 

56.  Ensuite  Dêvakî,  pour  qui  Celui-là  seul  qui  est  toutes  choses 
est  Dieu,  mit  au  monde  à  terme,  d'année  en  année,  huit  fils  et 
une  fille. 

57.  Son  premier-né  eut  nom  Kîrtimat.  Anakadundubhi  le  remit 
à  contre-cœur  à  Kamsa,  par  horreur  pour  le  parjure. 

58.  Est-il  rien  à  quoi  ne  se  résignent  les  gens  de  bien  ?  rien  dont 
les  sages  aient  souci?  rien  que  ne  fassent  les  avares?  ou  à  quoi  ne 
renoncent  les  âmes  vertueuses? 

59.  Touché  de  voir  chez  le  fils  de  Çûra  tant  de  droiture  et  de 
fidélité  à  la  parole  donnée,  ô  roi,  Kamsa  lui  adressa  ces  paroles  en 
souriant  : 

60.  Emmène  cet  enfant;  je  n'ai  rien  à  craindre  de  lui.  C'est  au 
huitième  de  vos  enfants  que  le  sort,  hélas  !  réserve  le  coup  sous  lequel 
je  dois  périr. 

61.  C'est  vrai,  dit  Anakadundubhi;  et  il  partit  avec  l'enfant,  sans 
remercier  de  cette  parole  le  méchant  prince  à  l'âme  indomptée. 

62.  Nanda,  les  autres  bergers  du  Parc  et  leurs  femmes,  Vasudéva 
et  les  autres  Vrïchnis,  Dêvakî  et  les  autres  femmes  de  la  race  des 
Yadus, 

63.  Ainsi  que  les  parents,  les  alliés  et  les  amis  des  deux  familles, 
étaient  tous  comme  autant  de  divinités,  ô  descendant  de  Bharata,  y 
compris  ceux  qui  étaient  restés  auprès  de  Kamsa. 

64.  Le  bienheureux  Nârada  vint  révéler  à  Kamsa  toutes  ces  choses 
et  les  mesures  adoptées  pour  mettre  à  mort  les  Démons ,  oppresseurs 
de  la  Terre. 

65.  Dès  que  le  Rïchi  fut  parti ,  Kamsa ,  ne  doutant  pas  que  les  Yadus 
ne  fussent  des  Dieux  et  que  Vichnu  ne  dût  naître  de  Dêvakî  pour  le 
faire  périr, 


8  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA 

66.  Retint  prisonniers,  les  fers  aux  pieds,  Vasudêva  et  Dêvakî  dans 
son  propre  palais;  et,  chaque  fois  qu  il  leur  naissait  un  fils,  il  le  tuait , 
dans  la  crainte  que  ce  ne  fût  Adjana  (Vichnu). 

67.  C'est  ainsi  que,  pour  sauver  leur  vie,  on  voit  souvent  ici- 
bas  des  rois  ambitieux  sacrifier  tout,  père,  mère,  frères  et  pa- 
rents. 

68.  Kamsa,  sachant  qu'il  avait  été,  dans  une  naissance  antérieure, 
le  grand  démon  Kâlanêmi,  qui  fut  tué  par  Vichnu,  déclara  la  guerre 
aux  Yadus; 

69.  Il  jeta  en  prison  son  père  Ugrasêna,  roi  des  Yadus,  des  Bhôdjas 
et  des  Andhakas,  et,  régnant  lui-même  sur  les  Çûrasênas,  il  disposait 
d'une  grande  puissance. 


FIN  DU  PREMIER  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

INTRODUCTION  X  LA  DESCENTE  DE  RRICHl^A , 

DANS  LA  PREMIÈRE  MOITIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURAIHA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSÉ  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIÈME.  CHAPITRE  II. 


■■ 


CHAPITRE  IL 


HYMNE  DE  BRAHMA  ET  D'AUTRES  À  VICHNU  DANS  LE  SEIN  DE  SA  MERE. 


1-  ÇvKA  dit  :  Kamsa,  assisté  [d'une  foule  de  Démons],  de  Pra- 
lamba,  de  Baka,  de  Tchânûra,  de  Trïnâvarta,  d'[Agha]  le  grand 
mangeur,  de  Muchlika,  d'Arichta,  de  Dvivida,  de  Pûtanâ,  de  Kêçin, 
de  Dhênuka, 

2.  De  Bâna,  de  Bhâuma  (Naraka)  et  d'autres  rois  asuras,  réunît  ses 
forces  à  celles  du  roi  des  Mâgadhas  et  porta  la  dévastation  et  la  mort 
chez  les  Yadus. 

3.  Les  opprimés  se  réfugièrent  chez  les  Kurupântchâlas,  chez  les 
Kâikayas,  les  Çâlvas,  les  Vidarbhas,  les  Nichadhas,  les  Vidêhas  et  les 
Kôçalas. 

4.  De  tous  les  proches  de  Kamsa,  quelques-uns  seulement  se 
soumirent  à  son  autorité  et  demeurèrent  à  son  service.  Le  fils  d'Ugra- 
sêna  avait  déjà  fait  périr  les  six  premiers  enfants  de  Dêvakî, 

5.  Lorsqu'un  septième,  en  qui  Vichnu  réside  et  qu'on  appelle 
Ananta  (Râma),  naquit  à  Dêvakî,  nouveau  sujet  pour  elle  de  joie  et 
de  chagrin. 

6.  Bhagavat,  qui  est  l'âme  de  l'univers,  connaissant  le  péril  que 
Kamsa  faisait  courir  aux  Yadus,  ses  dévoués  serviteurs,  dit  à  la  Mâyâ 
du  Yoga  ; 

7.  Déesse  fortunée,  va  au  Parc  qu'animent  les  vachers  et  leurs 
troupeaux.  Là  demeure,  dans  la  vacherie  de  Nanda,  l'épouse  de  Va-» 
sudêva,  [nommée]  Rôhini;  les  autres,  c'est  dans  des  cavernes  qu'elles 
habitent,  par  crainte  de  Kamsa. 

8.  Dêvakî  porte  dans  son  sein  un  fruit  qui  a  nom  Çêcha  (Râma) 
et  en  qui  je  réside  :  retire-le  et  dépose-le  dans  le  sein  de  Rôhini* 

9.  Moi-même  alors,  ô  brillante  Déesse,  incarnant  une  portion  de 


IV. 


10  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

mon  être,  je  deviendrai  fils  de  Dêvakî;  toi,  tu  naîtras  dans  le  sein 
de  Yaçôdâ^  épouse  de  Nanda. 

10.  Les  hommes  honoreront  en  toi ,  par  des  présents  et  des  offrandes 
de  toute  sorte,  Celle  qui  dispose  souverainement  de  tous  les  biens  les 
plus  chers,  qui  des  biens  les  plus  chers  est  la  dispensatrice. 

11.  Les  hommes  t'attribuent  des  noms  et  des  résidences  sans 
nombre  sur  la  terre  :  tu  es  pour  eux  et  Durgâ ,  et  Bhadrakâlî ,  et  Vi- 
djayâ ,  et  Vaichnavî , 

12.  Kumudâ,  Tchandikâ,  Krïchnâ,  Mâdhavî,  Kanyakâ,  la  Mâyâ 
de  Nârâyana,  Içâni,  Çâradâ  et  Ambikâ. 

13.  Quant  à  cet  enfant,  on  l'appelle  sur  la  terre  Samkarchana, 
parce  qu'il  a  été  retiré  du  sein  de  sa  mère;  Râma,  parce  qu'il  fait  la 
joie  des  mondes;  Bala,  parce  qu'il  excelle  entre  les  forts. 

14.  Ainsi  avertie  par  Bhagavat,  la  Déesse,  ayant  accueilli  son  ordre 
en  disant  :  Oui,  salut  !  et  ayant  tourné  autour  de  lui,  vint  sur  la  terre 
et  fit  comme  il  avait  dit. 

15.  Quand  Yôganidra  (la  déesse  du  sommeil  mystique)  eut  fait 
passer  le  fruit  du  sein  de  Dêvakî  au  sein  de  Rôhinî,  les  habitants  de 
la  ville  s'écrièrent  :  Ho  !  le  fruit  est  tombé  avant  terme. 

16.  Bhagavat,  qui  est  l'âme  de  l'univers  et  qui  assure  le  salut  de  ses 
adorateurs,  remplit  d'une  portion  de  son  essence  le  cœur  d'Anaka- 
dundubhi. 

17.  Celui-ci,  revêtu  de  la  splendeur  du  Purucha  et  brillant  comme 
le  soleil,  était  iijaccessible ,  inviolable  à  toutes  les  créatures. 

18.  Ensuite  Dêvakî  reçut  du  fils  de  Çûra  et  porta  en  elle-même 
Celui  qui  fait  la  félicité  des  mondes,  qui  ne  connaît  point  la  chute, 
qui  anime  toutes  choses  et  qui  réside  en  lui-même  :  telle,  des  pro- 
fondeurs du  ciel,  la  région  de  l'Est  apporte  au  monde  l'astre  qui  y 
répand  la  joie. 

19.  Bien  qu'elle  servît  de  demeure  à  Celui  qui  est  la  demeure  de 
tous  les  mondes,  Dêvakî,  enfermée  dans  le  palais  du  roi  des  Bhô- 
djas,  ne  rayonnait  pas  plus  au  loin  que  la  flamme  d'un  feu  que  l'on 
couvre,  ou  le  don  de  la  parole,  quand  il  se  rencontre  chez  un  homme 
de  peu  de  science. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  II.  11 

20.  Témoin  de  la  splendeur  dont  la  mère  d'Adjita  (Vichnu),  au 
sourire  pur,  remplissait  sa  demeure,  Kamsa  dit  :  C'est  mon  meurtrier, 
c'est  Hari  sûrement  qui  s'est  réfugié  dans  son  sein  ;  car  jamais  elle 
ne  fut  telle. 

21.  Faut-il  dès  maintenant  agir  contre  lui?  Si,  à  prendre  l'intérêt 
pour  guide,  on  ne  tue  pas  son  héroïsme,  le  meurtre  d'une  femme, 
d'une  sœur  à  la  veille  de  devenir  mère,  tue  la  gloire,  la  prospérité, 
tout  le  bonheur  de  la  vie. 

22.  Oui,  c'est  être  mort  dès  son  vivant  que  de  devoir  la  vie  à  un 
crime  aussi  atroce;  et,  quand  le  corps  n'est  plus,  on  est  maudit 
et  l'on  va  infailliblement  dans  les  noires  ténèbres  réservées  au  pé- 
cheur. 

23.  Il  dit,  et,  faisant  trêve  à  ses  projets  criminels,  il  se  résigne 
à  attendre  la  naissance  de  Hari ,  non  sans  un  redoublement  de 
haine. 

24.  Qu'il  fût  assis,  couché  ou  debout,  qu'il  mangeât  ou  qu'il  par- 
courût la  terre,  l'esprit  obsédé  par  la  pensée  de  Hrïchîkêça  (Vichnu), 
il  ne  voyait  que  lui  dans  le  monde  entier. 

25.  Bràhmâ  et  Çiva,  étant  venus  là  avec  Nârada  et  les  autres  Munis, 
avec  les  Dêvas  et  leur  suite ,  célébrèrent  en  ces  termes  le  dispensateur 
de  tout  bien  : 

26.  Tu  es  vrai  dans  tes  desseins ,  vrai  dans  [les  actes]  qui  les  suivent, 
trois  fois  vrai  ;  tu  es  la  matrice  du  vrai  et  tu  résides  dans  le  vrai  ;  tu  es 
le  vrai  du  vrai ,  le  régulateur  de  l'ordre  et  du  vrai  ;  tu  es  l'essence  du 
vrai  :  nous  venons  à  toi  comme  à  notre  refuge. 

27.  Ce  [monde]  est  l'arbre  primitif  au  support  unique,  au  fruit 
double,  à  la  racine  triple,  aux  quatre  sucs,  aux  cinq  modes,  aux  six 
âmes,  aux  sept  écorces,  aux  huit  branches,  aux  neuf  yeux,  aux  dix 
feuilles,  aux  deux  oiseaux. 

28.  Toi  seul,  tu  es  l'origine,  le  réceptacle,  le  soutien  de  ce  qui  est; 
ceux-là  de  qui  ton  pouvoir  magique  voile  l'intelligence  te  voient  mul- 
tiple, mais  non  les  sages. 

29.  Bien  que  intelligence  et  âme  pure,  tu  revêts  maintes  fois,  pour 
le  salut  du  monde  mobile  et  immobile,  des  formes  douées  de  ton 

2. 


12  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

essence  y  qui  apportent  le  bonheur  aux  bons  et  le  malheur  aux  mé- 
chants.   • 

30.  Dieu  aux  yeux  de  lotus,  en  qui  résident  tous  les  êtres,  quelques- 
uns,  après  avoir  concentré  leurs  pensées  sur  toi  dans  la  méditation, 
recourant  à  tes  pieds  comme  à  une  barque  que  se  font  les  âmes  émi- 
nentes,  réduisent  à  une  enjambée  de  veau  l'océan  de  l'existence. 

31.  Après  avoir  franchi  eux-mêmes  l'infranchissable,  le  redoutable 
abîme  de  l'existence,  ô  Dieu  de  lumière,  ils  ont  laissé  là  en  partant, 
par  affection  pour  le  grand  nombre,  la  barque  de  tes  pieds  pareils 
au  lotus,  tant  est  grande  ta  bienveillance  pour  les  bons! 

32.  D'autres,  qui  se  croyaient  sauvés.  Dieu  aux  yeux  de  lotus,  mais 
dont  l'âme  était  impure,  parce  qu'ils  n'avaient  pas  mis  en  toi  leur 
amour,  après  s'être  élevés  péniblement  au  rang  le  plus  haut,  en  sont 
précipités  pour  n'avoir  pas  adoré  tes  pieds. 

33.  Jamais  les  tiens,  ô  Mâdhava,  ne  s'égarent  ainsi  hors  de  la 
voie,  parce  qu'ils  ont  mis  en  toi  leur  affection;  par  toi  protégés,  ils 
marchent  sans  crainte  sur  les  têtes  de  ceux  qui  conduisent  les  armées 
des  Vinâyakas,  ô  Seigneur. 

34.  Tu  prends,  pendant  la  durée  du  monde,  un  corps  qui  est 
toute  bonté  et  toute  pureté,  auquel  les  êtres  doivent  le  salut;  car  c'est 
grâce  à  lui  que  l'homme  t'honore  en  se  livrant  à  l'étude  du  Vêda, 
à  la  pratique  des  œuvres,  à  la  pénitence  et  à  la  méditation. 

35.  N'était  ce  tien  corps  qui  est  bonté  pure,  ô  Créateur,  la  science 
qui  détruit  l'ignorance  ne  serait  pas  :  tu  n'es  connu  qu'à  la  lumière 
des  qualités,  et,  si  la  qualité  est  lumineuse,  c'est  parce  qu'elle  est 
tienne,  ou  qu'elle  t'emprunte  sa  lumière. 

.  36.  Tu  n'as  ni  nom  ni  forme  que  les  qualités,  les  naissances  ou  les 
œuvres  puissent  représenter  :  tu  es  Celui  qui  voit.  Celui  dont  la  voie 
n'est  inférée  que  par  la  pensée  et  par  la  parole:  cependant,  ô  Dieu, 
on  arrive  à  toi  dans  le  sacrifice. 

37.  Celui  qui  écoute,  qui  répète,  qui  rappelle  aux  autres,  qui  se 
représente  par  la  pensée  tes  noms  et  tes  formes  bénis,  et  qui  dans 
les  sacrifices  abîme  son  cœur  à  tes  pieds  de  lotus,  jamais  plus  celui-là 
ne  revient  à  l'existence. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  IL  13 

38.  0  bonheur!  la  voilà  délivrée  de  son  fardeau,  cette  terre  où  tu 
mis  le  pied  jadis,  ô  Hari,  grâce  à  ta  naissance,  à  la  naissance  de  son 
maître;  ô  bonheur!  nous  verrons  l'empreinte  de  tes  beaux  pieds  sur  la 
terre  et  au  ciel  que  tu  as  pris  en  pitié. 

39.  Tu  ne  nais  point.  Seigneur,  ou,  si  tu  nais,  nous  en  attribuons 
la  cause  à  un  simple  jeu  de  ta  part;  car  naissance,  mort  et  durée  sont 
de  purs  effets  de  l'ignorance,  quand  il  s'agit  de  toi,  de  l'âme  su- 
prême, ô  Dieu  sur  qui  la  crainte  n'a  pas  de  prise. 

40.  De  même  que  tu  nous  protèges,  nous  et  les  trois  mondes,  en 
descendant  sur  la  terre  sous  forme  de  poisson,  de  cheval,  de  tortue, 
d'homme*lion ,  de  sanglier,  de  cygne,  de  Kchatriya,  de  Brahmane  ou 
de  sage;  de  même  aujourd'hui.  Seigneur,  délivre  la  terre  de  son  far- 
deau. Salut  à  toi,  ô  le  plus  grand  des  Yadus! 

41.  0  bonheur!  mère,  voilà  qu'il  s'est  incarné  en  personne  dans 
ton  sein  le  suprême,  le  bienheureux  Purucha,  pour  assurer  notre 
salut;  ne  crains  pas  le  roi  des  Bhôdjas  :  il  va  mourir,  et  ton  fils  pro- 
tège les  Yadus. 

42.  ÇuKA  dit  :  Ainsi  les  Dieux  célébrèrent  dans  des  chants  dignes  de 
lui  le  Purucha,  dont  la  nature  est  la  négation  de  celle  du  monde;  puis, 
faisant  passer  devant  eux  Brahmâ  et  Çiva,  ils  retournèrent  au  ciel. 


FIN  DU  DEUXIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 
HYMNE  DE  BRAHMÂ  ET  D'AUTRES  X  VICHNU  DANS  LE  SEIN  DE  SA  MERE, 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURAVrA  ,  . 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSA  PAR  VYÂSA. 


14  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 


acaBB^ 


CHAPITRE  III 


DESCENTE  DE  KRICHNA. 


1.  ÇuKA  dit  :  Ensuite  vint  le  temps  réunissant  toutes  les  conditions 
propices  et  brillant  d'une  suprême  beauté  :  la  constellation  du  fils 
d'Adjana  (la  constellation  Rôhinî)  éclipsait  les  constellations,  les  pla- 
nètes, les  étoiles; 

2.  Les  dix  régions  étaient  calmes  et  le  ciel  semé  d'innombrables 
étoiles  à  la  lumière  pure;  sur  la  terre  régnait  une  joie  sans  mélange 
dans  les  villes,  dans  les  villages,  dans  les  parcs  et  dans  les  mines; 

3.  Les  rivières  suivaient  tranquillement  leur  cours;  les  lotus  s'é- 
panouissaient sur  les  étangs;  les  oiseaux  chantaient,  et  les  essaims 
d'abeilles  bourdonnaient  sur  les  touffes  de  fleurs  dans  les  bois  ; 

a.  Un  vent  pur,  aux  douces  caresses,  aux  parfums  salubres,  y 
soufflait,  ranimant  les  feux  éteints  des  Brahmanes; 

5.  Les  gens  de  bien  en  butte  aux  attaques  des  Démons  respi- 
raient en  paix;  les  tambours  résonnaient  dans  le  ciel  pour  la  naissance 
d'Adjana; 

6.  En  même  temps  les  Kimnaras  et  les  Gandharvas  chantaient, 
les  Siddhas  et  les  Tchâranas  célébraient  ses  louanges ,  les  épouses  des 
Vidy âdharas  dansaient  avec  les  Apsaras  ; 

7.  Les  Munis  et  les  Dieux,  remplis  d'allégresse,  versaient  des  pluies 
de  fleurs;  les  nuages  répondaient  sourdement  aux  grondements  de 
la  mer; 

8.  Et,  pour  la  naissance  de  Djanârdana,  l'heure  de  minuit  s'enve- 
loppait de  ténèbres,  lorsque  dû  sein  de  Dêvakî  à  la  beauté  divine 
naquit  Vichnu,  qui  réside  dans  tous  les  cœurs  :  tel  de  la  région  de 
l'Est  [surgit]  l'astre  splendide  des  nuits. 


JLi 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  III.  15 

9.  Devant  cet  enfant  merveilleux,  aux  yeux  de  lotus,  aux  quatre 
bras,  armé  de  la  conque,  de  la  massue  et  du  disque,  la  poitrine 
ornée  du  Çrîvatsa  et  le  cou  du  brillant  joyau  Kâustubha,  vêtu  d'une 
robe  jaune  et  rivalisant  de  beauté  avec  le  sombre  nuage, 

10.  Paré  d'un  diadème  et  de  pendants  d'oreilles  du  plus  précieux 
lazuli  qui  encadraient  de  leurs  reflets  les  mille  boucles  de  sa  che- 
velure, d'une  ceinture  lâche,  de  bracelets  et  d'anneaux  étincelants, 
Vasudêva  resta  en  contemplation, 

11.  Alors,  les  yeux  tout  grands  ouverts  d'admiration  à  la  vue  de 
Hari  devenu  son  fils,  et  le  cœur  débordant  de  joie,  Anakadundubhi , 
dans  son  ardeur  à  fêter  la  descente  de  Krïchna,  voua  aux  Brahmanes 
dix  milliers  de  vaches. 

12.  Ensuite,  reconnaissant  le  Purucha  suprême  dans  cet  enfant 
qui  remplissait  de  sa  splendeur  la  chambre  de  sa  mère,  ô  descendant 
de  Bharata,  le  héros  au  cœur  sage  s'inclina,  joignit  les  mains  en 
signe  de  respect,  et,  bannissant  la  crainte,  il  célébra  la  grandeur 
souveraine  qu'il  avait  sous  les  yeux, 

13.  Vasudêva  dit  :  Je  sais  que  tu  es  le  Purucha  lui-même,  supérieur 
à  la  Nature,  Celui  dont  l'essence  est  unité,  science  et  félicité,  et  qui 
voit  dans  tous  les  cœurs. 

14.  C'est  toi  qui  as  créé  au  commencement,  à  l'aide  de  la  Nature 
dont  tu  disposes,  cet  univers  qui  a  pour  essence  les  trois  qualités;  et, 
quoique  tu  n'y  entres  pas,  on  se  figure  que  tu  y  entres  à  sa  suite* 

15.  De  même  que  les  principes  non  modifiés,  dont  la  vertu  est 
diverse  à  l'état  d'isolement,  produisent  Virâdj  en  s'unissant  avec  les 
principes  modifiés, 

16.  Et  qu'après  l'avoir  produit  en  commun,  ils  semblent  y  entrer 
pour  ainsi  dire  à  leur  suite,  tandis  que,  étant  antérieurement,  ils  ne 
naissent  point  ici-bas  : 

17.  De  même,  bien  que  tu  sois  au«ein  des  qualités,  lesquelles  sont 
perceptibles  grâce  aux  caractères  que  l'intelligence  en  peut  inférer, 
cependant  tu  n'es  pas  perçu  avec  elles  :  il  n'y  a  pour  toi  ni  dehors  ni 
dedans,  rien  ne  pouvant  circonscrire  Celui  qui  est  le  tout,  l'âme  du 
tout,  l'âme  et  la  réalité. 


16  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

18.  Affirmer  que,  figurant  parmi  les  qualités  visibles  pour  l'Ame 
(telles  que  le  corps),  on  est  par  cela  même  distinct  de  TÂme,  c'est 
être  fou,  c'est  s'attribuer  une  chose  vide  de  sens,  laquelle  n'existe ^  à 
y  regarder  de  près,  qu'autant  qu'on  la  nomme. 

19.  De  toi.  Seigneur,  procèdent  la  naissance,  la  conservation  et  la 
destruction  du  monde,  disent  les  sages,  bien  que  tu  sois  étranger  au 
désir,  aux  qualités  et  au  changement;  et  chez  toi,  qui  es  Içvara  et 
Brahme,  cela  n'implique  pas  contradiction  :  c'est  parce  que  les  qua- 
lités dépendent  de  toi  qu'on  t'attribue  [ce  qui  est  leur  œuvre]. 

20.  Par  un  effet  de  ta  puissance  magique  tu  prends  la  couleur 
blanche,  qui  t'est  propre,  pour  conserver  les  trois  mondes;  la  rouge, 
qui  est  celle  de  la  passion,  pour  les  créer;  et  la  noire,  qui  est  celle 
des  ténèbres,  quand  tu  détruis  les  créatures. 

21  •  C'est  [sous  cette  dernière]  que  tu  t'es  incarné  dans  ma  maison, 
afin  de  sauver  le  monde,  ô  maître  tout-puissant  de  l'univers,  et  que 
tu  vas  anéantir  les  armées  que  promènent  en  tout  lieu  leurs  chefs 
innombrables.  Démons  déguisés  sous  le  nom  de  rois. 

22.  Le  perfide  Kamsa,  ayant  appris  que  tu  naîtrais  dans  notre 
maison,  a  déjà  mis  à  mort  tes  frères  aînés,  ô  Dieu  suprême;  dès  qu'il 
apprendra  par  ses  gens  que  tu  es  né,  il  fondra  aussitôt  sur  toi  les 
armes  à  la  main. 

23-  ÇuKÀ  dit  :  Alors  Dêvakî  au  pur  sourire,  voyant  chez  son  fils  les 
signes  du  grand  Purucha,  célébra  ses  louanges,  en  tremblant  à  la 
pensée  de  Kamsa. 

24.  Dêvakî  dit  :  Cet  être  dont  les  Vêdas  disent  qu'il  est  indistinct, 
primitif,  Brahme,  lumière,  étranger  aux  qualités  et  aux  changements, 
pure  existence,  sans  attributs  ni  désirs,  c'est  toi,  tu  es  Vichnu  en  per- 
sonne, le  flambeau  des  actes  intellectuels. 

25.  Quand  le  monde  périt  à  la  fin  de  deux  parârdhas,  que  les  élé- 
ments grossiers  rentrent  dans  l'élément  primitif  et  le  distinct  dans 
l'indistinct  sous  l'irrésistible  impulsion  du  temps,  tu  restes  seul  sous 
le  nom  de  Çêcha. 

26.  Le  temps,  c'est  toi,  ô  allié  de  l'Indistinct;  son  action  qui  met 
l'univers  en  mouvement,  c'est  la  tienne,  disent  les  sages;  tu  es  la 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  III.  17 

durée,  depuis  celle  du  clin  d'oeil  jusqu'à  celle  de  l'année,  jusqu'à 
la  plus  grande  :  je  me  réfugie  vers  toi,  qui  es  le  Seigneur  et  le  séjour 
du  salut. 

27.  Le  mortel  qui,  tremblant  devant  la  mort  comme  devant  un 
serpent,  a  recours  à  tous  les  êtres,  n'y  trouve  point  la  sécurité;  qu'il 
vienne  par  hasard  à  toucher  le  lotus  de  tes  pieds,  ô  Eternel,  il  s'en- 
dort en  paix,  et  la  mort  s'éloigne  de  lui, 

28.  Contre  le  fils  cruel  d'Ugrasêna,  qui  nous  remplit  d'eflFroi,  pro- 
tège-nous, ô  toi  qui  connais  tes  serviteurs  et  qui  dissipes  leurs  craintes. 
Ne  te  montre  point  à  mes  pareilles  sous  ta  forme  de  Purucha,  objet 
des  saintes  méditations. 

29.  Garde  que  ce  méchant  n'apprenne  que  tu  es  né  en  moi,  ô  Ma- 
dhusûdana  :  telle  est  la  faiblesse  de  mon  esprit  que  je  redoute  Kamsa 
pour  toi. 

30.  Fais  rentrer  en  toi-même,  ô  âme  de  l'univers,  cette  forme  sur- 
naturelle, où  brillent  dans  tes  quatre  mains  la  conque,  le  disque,  la 
massue  et  le  lotus. 

31.  L'univers  entier  tient  à  l'aise  dans  ton  corps  à  la  fin  de  la 
nuit  (à  la  fin  d'un  pralaya),  car  tu  es  le  Purucha  suprême;  et  voilà 
que  tu  as  tenu  dans  mon  sein,  voilà  que  tu  es  déguisé  sous  une  forme 
humaine,  ô  merveille! 

32.  Bhagavat  dit  :  Tu  as  été  Prïçni  dans  une  création  antérieure 
sous  le  Manu  Svâyambhuva,  ô  femme  vertueuse,  et  celui-ci  était  alors 
un  Pradjâpati  sans  tache,  nommé  Sutapas. 

33.  Brahmâ  vous  ayant  ordonné  de  procréer  des  enfants,  vous  avez 
dès  lors  maîtrisé  la  tourbe  des  sens  et  pratiqué  les  austérités  les  plus 
grandes. 

34.  Endurant  la  pluie,  le  vent,  le  chaud,  le  froid,  les  ardeurs  du 
soleil^  toutes  les  vicissitudes  du  temps,  effaçant  les  souillures  de  vos 
âmes  en  retenant  votre  souffle, 

35.  Vivant  de  feuilles  desséchées  et  d'air,  le  cœur  apaisé  et  n'atten- 
dant de  jouissances  que  de  moi,  vous  vous  êtes  eflForcés  de  gagner  ma 
bienveillance. 

36.  Vous  avez  passé  ainsi  à  vous  livrer  aux  plus  rigoureuses,  aux 

IV.  3 


18  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

plus  pénibles  austérités  douze  mille  années  divines,  la  pensée  fixée 
sur  moi. 

37.  Alors,  satisfait  de  vous  et  prenant  la  forme  que  tu  vois,  ô 
femme  sans  péché,  moi  que  toujours  on  fait  naître  dans  son  cœur  à 
force  de  pénitence ,  de  foi  et  de  dévotion , 

38.  Je  vous  apparus  en  bienfaiteur  souverain,  prêt  à  combler  vos 
désirs  :  Demandez  une  grâce,  vous  dis-je;  et  vous  m'avez  demandé  un 
fils  semblable  à  moi. 

39.  Parce  que  vous  ne  connaissiez  pas  les  jouissances  vulgaires  des 
sens  et  que  vous  n'aviez  pas  d'enfants,  bien  que  mari  et  femme,  vous 
ne  m'avez  point  demandé  la  délivrance,  troublés  que  vous  étiez  parla 
divine  Mâyâ. 

40.  Moi  parti,  vous  avez  obtenu  le  fils  semblable  à  moi  que  vous 
souhaitiez,  et  vous  avez  joui  à  votre  gré  des  plaisirs  vulgaires. 

41.  C'est  parce  que  je  ne  voyais  personne  autre  au  monde  qui 
vous  égalât  en  vertu,  en  grandeur  d'âme  et  en  qualités,  que  je  suis 
devenu  votre  fils  sous  le  nom  de  fils  de  Prïçni. 

42.  C'est  de  vous  deux  encore  que  je  naquis,  alors  que  je  naquis 
de  Kaçyapa  au  sein  d'Aditi,  et  qu'on  m'appelait  Upendfa  et  Vâmana 
(le  nain),  à  cause  de  ma  petite  taille. 

43.  Et,  dans  cette  troisième  naissance,  c'est  avec  le  même  corps 
que  je  suis  né  de  vous  deux  encore  une  fois;  ce  que  je  dis  est  vrai,  ô 
femme  vertueuse. 

44.  Je  vous  ai  d'abord  montré  cette  forme  pour  que  vous  vous 
souveniez  que  c'est  moi  qui  suis  né  :  autrement,  on  ne  me  reconnaît 
à  aucun  signe  mortel. 

45.  Pensez  souvent  à  moi,  aimez-moi  comme  votre  fils  et  comme 
Brahme ,  et  vous  partagerez  mon  bonheur  suprême. 

46.  ÇuKA  dit  :  Après  qu'il  eut  ainsi  parlé,  le  bienheureux  Hari  se 
tut,  et,  par  un  eflFet  de  son  pouvoir  magique,  il  devint  aussitôt,  sous 
les  yeux  de  ses  parents,  un  petit  enfant  ordinaire. 

47.  Puis  au  moment  où  le  fils  de  Çûra,  inspiré  par  Bhagavat,  se  pré- 
parait à  quitter  avec  son  fils  la  chambre  de  la  jeune  mère,  la  Mâyâ  du 
Yoga,  Adjâ  (l'Incréée),  naquit  au  sein  de  l'épouse  de  Nanda. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  III.  19 

48.  Quand  elle  eut  ôté  aux  gardiens  des  portes  tout  sentiment  de  la 
perception  et  plongé  dans  le  sommeil  les  habitants  de  la  ville ,  toutes 
les  portes,  qui  étaient  fermées  et  défendues  par  d'énormes  verrous, 
des  barres  de  fer  et  des  chaînes , 

49.  S'ouvrirent  d'elles-mêmes  à  l'approche  de  Vasudêva  tenant 
Krïchna  dans  ses  bras  :  telles  les  ténèbres  [se  dissipent  à  l'arrivée]  du 
soleil.  Le  nuage  épancha  ses  eaux  avec  un  sourd  grondement,  pen- 
dant que  Çêcha ,  allant  derrière  eux ,  les  abritait  sous  ses  crêtes. 

50.  Tandis  qu'Indra  pleuvait  sans  relâche,  la  sœur  cadette  de 
Yama,  la  rivière  aux  eaux  profondes,  dont  la  masse  impétueuse 
blanchissait  sous  l'écume  des  vagues  et  s'agitait  en  cent  tourbillons 
effrayants,  leur  livra  passage,  comme  jadis  l'océan  à  l'époux  de  Çrî. 

51.  A  son  arrivée  dans  le  Parc  de  Nanda,  le  fils  de  Cura  y  trouva 
les  bergers  assoupis  sous  l'influence  de  Nidrâ  (la  Déesse  du  sommeil 
mystique)  ;  il  déposa  son  fils  sur  la  couche  de  Yaçôdâ,  et,  lui  prenant 
sa  fille,  il  revint  avec  elle  à  sa  demeure. 

52 .  Après  avoir  déposé  la  j  eune  fille  sur  la  couche  de  Dêvakî ,  il  se  mi t 
lui-même  les  fers  aux  pieds,  et  redevint  prisonnier  comme  auparavant. 

53.  De  son  côté,  Yaçôdâ,  l'épouse  de  Nanda,  savait  seulement  qu'il 
lui  était  né  un  enfant;  elle  ignorait  de  quel  sexe  il  était,  ayant  suc- 
combé à  la  fatigue  et  perdu  connaissance  sous  l'influence  de  Yôganidrâ. 


FIN  DU  TROISIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

DESCENTE  DE  KRICHNA, 
DANS  LÀ  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA  , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÂSA. 


3. 


20  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 


CHAPITRE  IV. 


CONSEIL  TENU  PAR  LES  DEMONS. 


1.  ÇuKÀ  dit  :  Toutes  les  portes  du  gynécée  étaient  gardées  au 
dehors  comme  auparavant.  Au  premier  vagissement  que  les  gardiens 
entendirent,  ils  se  levèrent, 

2.  Et,  courant  aussitôt  chez  le  roi  des  Bhôdjas,  ils  lui  annoncèrent 
la  naissance  de  cet  enfant  de  Dêvaki,  dont  lattente  le  remplissait 
d'effroi. 

3.  Le  roi,  se  levant  soudain  :  C'est  ma  mort,  dit-il  avec  angoisse; 
et  il  alla  précipitamment  à  la  demeure  de  la  jeune  mère,  d*un  pas 
chancelant  et  les  cheveux  en  désordre. 

4.  La  vertueuse  Dêvakî,  éperdue  de  douleur,  dit  à  son  frère  en 
gémissant  :  Cette  enfant,  c'est  une  bru  pour  toi,  c'est  une  femme,  ô 
prince  fortuné,  ne  la  tue  pas. 

5.  Déjà  sous  tes  coups,  dirigés  par  la  destinée,  ô  mon  frère,  ont 
péri  en  venant  au  monde  mes  nombreux  fils,  pareils  au  Dieu  du  feu; 
laisse-moi  au  moins  ma  fille  unique. 

6.  Ne  suis-je  pas  ta  sœur  cadette.  Seigneur,  une  mère  infortunée, 
à  qui  ses  fils  ont  été  ravis?  Oh!  laisse  à  ma  douleur  cette  dernière 
enfant  I 

7.  ÇvKÀ  dit  :  Tout  en  parlant  ainsi,  elle  tenait  sa  fille  étroitement 
serrée  dans  ses  bras  et  elle  éclatait  en  sanglots  déchirants.  Répondant 
à  ses  prières  par  d'injurieux  traitements,  le  méchant  la  lui  arracha 
des  mains; 

8.  Il  saisit  par  les  pieds  la  fille  de  sa  sœur,  à  peine  sortie  du  sein 
maternel,  et  la  jeta  violemment  sur  la  saillie  d'une  pierre,  sacrifiant 
toute  affection  à  son  propre  intérêt. 


LIVilE  DIXIEME,  CHAPITRE  IV.  21 

9*  L'enfant  lui  échappa  des  mains,  et,  transformée  soudain 
en  Déesse,  elle  s'éleva  dans  les  airs,  montrant  en  sa  personne  la 
jeune  sœur  de  Vichnu,  avec  ses  huit  grands  bras  munis  de  leurs 
armes, 

10.  Parée  de  guirlandes  et  de  robes  divines,  couverte  de  poudres 
onctueuses,  de  perles  et  de  bijoux,  et  tenant  dans  ses  mains  Tare, 
le  javelot,  la  flèche,  le  bouclier,  Tépée,  la  conque,  le  disque  et  là 
massue. 

11.  Pendant  que  les  Siddhas,  les  Tchâranas,  les  Gandharvas,  les 
Apsaras,  les  Kimnaras  et  les  Serpents  lui  présentaient  de  riches 
offrandes  et  qu'ils  chantaient  ses  louanges,  la  Déesse  fit  entendre  ces 
paroles  : 

12.  A  quoi  bon  me  frapper,  ô  insensé?  Il  est  né,  sache-le  bien, 
celui  qui  va  mettre  fin  à  ta  vie;  il  est  partout,  ton  antique  adversaire  ; 
ne  frappe  pas  inutilement  de  malheureuses  créatures. 

13.  Elle  dit,  et  elle  redevint  la  divine,  la  bienheureuse  Illusion, 
qui  a  reçu  ici-bas  tant  de  noms  divers  en  tant  de  lieux  aux  noms 
divers. 

14.  Kamsa  avait  été  frappé  de  stupeur  en  entendant  les  paroles  de 
la  Déesse;  il  rendit  la  liberté  à  Dêvakî  et  à  Vasudêva,  et  il  leur  dit 
avec  respect  : 

15.  0  ma  sœur,  ô  mon  frère,  combien  j'ai  été  coupable  envers 
vous!  pareil  au  Râkchasa  [qui  tue]  ses  petits,  j'ai  mis  à  mort  vos  nom- 
breux fils. 

16.  Oui,  j'ai  été  sans  pitié,  j'ai  méconnu  parents  et  amis,  je  suis 
un  méchant.  A  quels  mondes  recourir?  comme  le  meurtrier  d'un 
Brahmane,  je  suis  un  être  mort  dès  cette  vie. 

17.  Le  Destin  ment  donc  aussi,  ce  ne  sont  pas  seulement  les 
hommes,  puisque  c'est  pour  m'être  fié  à  lui  que  j'ai  été  criminel, 
que  j'ai  frappé  dans  leur  berceau  les  enfants  de  ma  sœur. 

18.  Ne  pleurez  pas  vos  fils,  ô  êtres  fortunés  :  ils  jouissent  du  fruit 
de  leurs  œuvres.  Les  êtres  dépendent  de  la  destinée,  et  ce  n'est  pas 
[à  la  condition  de  rester]  à  jamais  ensemble  qu'ils  sont  réunis  dans 
un  même  lieu. 


22  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

19.  Il  en  est  d'eux  ici-bas  comme  des  objets  en  terre,  qui  viennent 
et  qui  passent.  Autre  est  la  condition  de  TÀme  :  elle  ne  change  pas 
plus  chez  les  êtres  que  l'élément  de  la  terre  dans  ces  objets. 

20.  Celui  qui  ne  comprend  pas  bien  cela  scinde  l'âme  en  lui  im- 
putant le  changement,  s'unit  par  suite  à  des  corps  et  s'en  sépare,  et 
ainsi  n'échappe  jamais  à  la  transmigration. 

21.  Ne  pleure  donc  pas  tes  enfants,  chère  sœur,  bien  que  je  les 
aie  mis  à  mort;  car  chacun  recueille  fatalement  le  fruit  de  ses 
œuvres. 

22.  Aussi  longtemps  que  l'homme,  faute  de  connaître  l'âme,  se 
croit  victime  ou  bourreau,  cette  persuasion,  cette  ignorance  l'expose 
à  devenir  victime  ou  bourreau. 

23.  Pardonnez  ma  cruauté.  Les  bons  sont  compatissants  aux  mal- 
heureux. Il  dit,  et,  la  face  baignée  de  larmes,  il  prit  les  pieds  de  sa 
sœur  et  de  son  beau-frère  ; 

24.  Il  les  dégagea  de  leurs  entraves,  persuadé  par  les  paroles  de 
la  jeune  fille,  et  il  témoigna  les  sentiments  les  plus  affectueux  à  Dé- 
vale î  et  à  Vasudêva. 

25.  Dêvakî,  fléchie  par  le  repentir  de  son  frère,  laissa  tomber  sa 
colère  ;  et  Vasudêva  lui  dit  en  souriant  : 

26.  Prince  fortuné,  cela  est  ainsi  que  tu  le  dis  :  le  sentiment  de  la 
personnalité  chez  les  êtres  est  dû  à  l'ignorance,  et  fait  qu'on  scinde 
l'Ame  (qui  est  une). 

27.  Sous  l'empire  du  chagrin,  de  la  joie,  de  la  crainte,  de  la  haine, 
de  la  cupidité,  de  l'aveuglement  et  de  l'orgueil  qui  les  possèdent,  ceux 
qui  ne  voient  que  des  âmes  particulières  ne  voient  pas  que  c'est  l'Etre 
suprême  qui  se  frappe  lui-même  par  la  main  des  êtres. 

28.  ÇuKA  dit  :  Sur  cette  réponse  bienveillante,  qui  le  mettait  hors 
de  cause,  Kamsa  prit  congé  de  Dêvakî  et  de  Vasudêva,  et  il  retourna 
chez  lui. 

29.  Aussitôt  que  la  nuit  fut  passée,  Kamsa  convoqua  ses  con- 
seillers et  leur  raconta  tout  ce  que  lui  avait  dit  la  Déesse  du  sommeil 
mystique. 

30.  Quand  ils  eurent  entendu  le  récit  de  leur  maître,  les  ennemis 


LIVRE  DIXIÈME,   CHAPITRE  IV.  23 

des  Dieux,  les  Démons,  cédant  à  leur  animosité  contre  les  Dieux  et 
à  leur  aveuglement,  lui  dirent  : 

31.  Puisqu'il  en  est  ainsi  (puisqu'on  nous  déclare  la  guerre),  ô  roi 
des  Bhôdjas,  parcourant  les  villes,  les  villages,  les  parcs  et  autres 
lieux,  nous  allons  mettre  à  mort  dès  aujourd'hui  les  enfants  de  dix 
jours  et  au-dessous. 

32.  Que  gagneront  les  Dieux  à  nous  attaquer?  Lâches  sur  le  champ 
de  bataille,  ils  ne  savent  que  trembler  au  bruit  seul  de  la  corde  de 
ton  arc. 

33.  Accablés  de  toutes  parts  sous  les  masses  de  flèches  que  tu 
lançais,  impatients  de  sauver  leur  vie  et  désertant  le  combat,  ils  ne 
pensaient  qu'à  fuir  et  disparaissaient. 

34.  Plus  d'un  parmi  ces  habitants  du  ciel,  joignant  les  mains  et 
s'humiliant,  a  mis  bas  les  armes;  d'autres,  détachant  de  leur  ceinture 
la  pointe  de  leur  tunique ,  disaient  :  «  Nous  avons  peur  I 

35.  «  On  ne  s'attaque  pas  à  qui  a  oublié  ses  flèches  ou  son  javelot, 
à  qui  est  démonté,  pris  de  peur,  aux  prises  avec  un  autre,  ou  distrait, 
à  celui  dont  l'arc  est  brisé  ou  qui  ne  combat  point.  » 

36.  Que  nous  font  des  Dieux  qui  n'ont  de  bravoure  qu'en  lieu 
sûr  et  d'arrogance  que  loin  de  la  mêlée  ?  Que  nous  fait  un  Hari  qui 
se  complaît  dans  le  mystère?  Un  Çambhu  (Giva)  qui  hante  les 
bois?  • 

37.  Un  Indra  aux  minces  exploits,  ou  un  Brahmâ  adonné  aux 
austérités?  Gardons-nous  toutefois,  parce  qu'ils  sont  nos  rivaux,  de 
faire  fi  des  Dieux  :  tel  est  notre  avis.  Emploie  donc  notre  dévouement 
à  les  détruire  jusqu'à  la  racine. 

38.  Le  mal,  quand  on  le  néglige,  résiste  à  tous  les  soins,  une  fois 
'qu'il  a  pris  pied  chez  l'homme;  la  tourbe  des  sens,  livrée  à  elle-même, 

[devient  indomptable]  ;  et  un  ennemi  puissant  est  inébranlable,  quand 
il  a  réuni  ses  forces. 

39.  La  racine  des  Dieux  est  Vichnu,  en  qui  réside  le  devoir 
éternel;  et  la  racine  du  devoir,  ce  sont  les  Vêdas,  les  vaches,  les 
Brahmanes,  les  austérités  et  les  sacrifices  accompagnés  de  pré- 
sents. 


24  LE  BHAGAVATA  PURÀNA. 

40.  Donc,  6  roi ,  faisons  tous  nos  eflForts  pour  écraser  les  Brahmanes 
qui  récitent  le  Vêda,  les  ascètes,  ceux  qui  célèbrent  des  sacrifices,  et 
les  vaches  qui  fournissent  la  libation. 

41.  Les  Brahmanes,  les  vaches,  les  Vêdas,  les  austérités,  la  vérité, 
le  calme  des  sens  et  la  quiétude  de  Tâme,  la  foi,  la  compassion,  la 
patience  et  les  sacrifices  sont  autant  de  formes  de  Hari. 

42.  Il  est  le  chef  de  tous  les  Dieux  et  l'ennemi  des  Démons;  il 
réside  dans  une  mystérieuse  profondeur;  il  est  la  racine  de  tous 
les  Dieux,  y  compris  Çiva,  y  compris  [Brahmâ]  aux  quatre  faces.  Le 
moyen  de  l'atteindre ,  c'est  de  frapper  les  Rïchis. 

43.  ÇvKA  dit  :  Après  avoir  ainsi  délibéré  avec  ses  aveugles  con- 
seillers, TAsura  Kamsa,  non  moins  aveugle  et  que  déjà  étreignaient 
les  liens  de  la  destinée,  se  persuada  qu'il  avait  intérêt  à  faire  périr 
Celui  qui  est  Brahme. 

44.  Pour  détruire  la  race  des  gens  de  bien,  il  envoya  à  tous  les 
points  de  l'horizon  des  Démons,  avides  de  meurtre  et  changeant  de 
forme  à  volonté,  et  il  rentra  dans  son  palais. 

45.  Ceux-ci,  sous  l'influence  de  la  passion  qui  domine  dans  leur 
nature  et  des  ténèbres  qui  troublent  leurs  pensées,  poursuivant  les 
gens  de  bien  de  leur  haine,  ne  tardèrent  pas  à  trouver  la  mort  [dans 
cette  lutte]. 

46.  Vie,  prospérité,  gloire,  mérites,  mondes  à  venir  et  bénédic- 
tions ,  il  n'est  pas  de  bien  que  ne  détruise  chez  l'homme  une  offense 
commise  contre  des  êtres  éminents. 


FIIT  DL  QUATRIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

CONSEIL  TENU  PAR  LES  DEMONS, 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME   DU  GRAND  PURANA, 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRE  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSÉ  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  V.  25 


CHAPITRE  V. 


ENTREVUE  DE  NANDA  ET   DE  VASUDEVA, 


1.  ÇuKA  dit  :  Le  magnanime  Nanda,  heureux  qu'il  lui  fût  né  un 
fils,  appela  des  Brahmanes  versés  dans  l'art  de  la  divination,  et,  après 
s'être  haigné ,  purifié  et  paré , 

2.  Il  les  invita  à  réciter  la  formule  de  la  bénédiction,  à  célébrer  les 
cérémonies  prescrites  pour  la  naissance  d'un  fils,  et  à  offrir  selon  les 
rites  un  sacrifice  aux  Mânes  et  aux  Dieux. 

3.  Il  donna  aux  Brahmanes  deux  immenses  troupeaux  de  vaches 
richement  parées ,  sept  monceaux  de  grains  de  sésame  et  des  amas  de 
perles,  enveloppés  d'étoffes  d'or. 

(l.  Le  temps,  le  bain  et  les  purifications,  les  cérémonies  saintes, 
les  austérités,  le  sacrifice,  les  libéralités,  la  satisfaction  du  cœur  et  la 
science  de  l'âme  sont  pour  les  choses  autant  de  moyens  de  purifi- 
cation. 

5.  Les  Brahmanes,  les  Sûtas,  les  Mâgadhas  et  les  Bandins  firent 
entendre  des  paroles  de  bon  augure ,  les  chanteurs  entonnèrent  des 
chants ,  les  timbales  et  les  tambours  résonnèrent  maintes  et  maintes 
fois. 

6.  Dans  le  Parc,  les  portes,  les  cours  et  l'intérieur  des  maisons 
étaient  nettoyés  et  arrosés;  ce  n'était  partout  que  brillants  étendards, 
que  bannières,  que  guirlandes  et  arceaux  formés  d'étoffes  et  de  ver- 
dure. 

7.  Les  vaches,  les  taureaux,  les  jeunes  veaux,  frottés  de  gin- 
gembre et  d'huile,  étincelaient  sous  les  pierreries  aux  reflets  multi- 
colores, sous  les  couronnes  de  plumes  de  paon,  sous  les  étoffes  et 
les  guirlandes  d'or. 

IV.  A 


26  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

8.  Les  bergers,  parés  de  vêtements  et  de  bijoux  d'un  grand  prix, 
de  cuirasses  et  de  turbans,  ô  roi,  se  présentèrent  avec  des  offrandes 
de  toute  sorte  dans  les  mains  ; 

9.  Et  les  bergères,  joyeuses  d'apprendre  qu'un  fds  était  né  à  Ya- 
çôdâ,  se  couvrirent  de  leurs  robes  les  plus  belles,  de  joyaux,  de 
collyres  et  autres  ornements. 

10.  La  face  brillante  sous  le  safran  nouveau,  comme  le  lotus  sous 
les  étamines  chargées  de  pollen,  elles  accouraient  avec  leurs  pré- 
sents, en  balançant  leurs  fortes  hanches  et  en  faisant  trembler  leurs 
seins. 

11.  Avec  leurs  pendants  d'oreilles  et  leurs  colliers  en  pierres  bril- 
lantes, avec  leurs  robes  aux  nuances  variées,  les  anneaux  de  leurs 
membres  et  les  guirlandes  de  leurs  cheveux,  d'où  réchappait  une 
pluie  de  fleurs  sur  le  chemin,  les  bergères  brillaient,  en  se  rendant 
chez  Nanda,  de  l'éclat  que  leurs  boucles  d'oreilles,  leurs  seins  et  leurs 
colliers  de  perles  projetaient  en  s'agitant. 

12.  Protège-nous  longtemps,  cher  petit,  disaient-elles  en  lui  adres- 
sant leurs  vœux;  et,  versant  sur  lui  un  mélange  de  poudre  de  gin- 
gembre, d'huile  et  d'eau,  elles  célébraient  Adjana. 

13.  Les  instruments  de  musique  les  plus  beaux  retentirent  en  ce 
jour  solennel  pour  fêter  l'arrivée  de  Krïchna,  du  maître  de  l'univers, 
de  l'être  infini,  dans  le  Parc  de  Nanda; 

14.  Et  les  joyeux  bergers  se  divertirent  à  s'arroser  et  oindre  les  uns 
les  autres  avec  du  caillé,  du  lait,  du  beurre  ckrifié,  de  l'eau  et  du 
beurre  frais. 

15.  Le  magnanime  Nanda  leur  distribua  des  vêtements,  des  pa- 
rures et  des  troupeaux  d-e  bœufs,  à  eux  et  aux  Sûtas,  aux  Mâgadhas, 
aux  Bandins,  et  à  tous  ceux  qui  vivent  de  la  science , 

16.  Comblant  tous  leurs  désirs  avec  générosité  et  les  honorant 
comme  il  convenait,  afin  de  gagner  la  faveur  de  Vichnu  et  d'assurer 
le  bonheur  de  son  fils. 

17.  La  fortunée  Rôhinî  recevait  aussi  les  félicitations  de  Nanda  et 
des  bergers,  et  elle  allait  de  l'un  à  l'autre,  parée  de  robes ,  de  couronnes 
et  de  colliers  d'une  beauté  divine. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  V.  27 

18.  Depuis  lors  le  Parc  de  Nanda  réunit  toutes  les  prospérités,  et, 
grâce  aux  charmes  qu  il  devait  à  la  présence  de  Hari ,  6  roi ,  il  devint 
la  scène  des  jeux  de  Rama. 

19.  Nanda,  ayant  préposé  quelques  bergers  à  la  garde  du  Parc,  se 
rendit  à  Mathurâ  pour  payer  le  tribut  annuel  à  Kamsa,  ô  descendant 
de  Kuru. 

20.  Vasudêva  avait  été  informé  de  l'arrivée  de  son  frère  Nanda.  Dès 
qu'il  sut  qu  il  avait  payé  le  tribut  au  roi,  il  alla  le  trouver  à  son  cam- 
pement. 

21.  Nanda  n  eut  pas  plus  tôt  aperçu  Vasudêva  qu'il  se  leva,  comme 
fait  le  corps  à  l'arrivée  du  souffle  de  vie,  et,  dans  l'épanchement 
d'une  joie  qui  était  partagée,  il  le  serra  dans  ses  bras  avec  la  plus 
tendre  émotion. 

22.  Dès  que  Vasudêva  eut  reçu  le  présent  d'usage  et  qu'il  fut  assis 
commodément,  après  avoir  demandé  respectueusement  à  Nanda 
des  nouvelles  de  sa  santé,  ô  roi,  il  lui  dit,  absorbé  par  la  pensée  de 
ses  deux  fils  : 

23.  0  bonheur!  arrivé  à  un  âge  avancé  sans  avoir  eu  d'enfants  et 
n'en  espérant  plus  désormais,  ô  mon  frère,  voilà  qu'enfin  il  t'est  venu 
des  enfants. 

24.  0  bonheur!  tu  renais  au  milieu  même  des  épreuves  de  la  vie 
présente,  et  tu  as  aujourd'hui  la  joie  si  rare  de  voir  ceux  qui  te  sont 
chers. 

25.  La  diversité  des  œuvres,  ô  ami,  ne  permet  pas  à  ceux  qui 
s'aiment  de  rester  ensemble  dans  un  même  lieu  :  telles  les  eaux  du 
torrent,  dans  leur  cours  impétueux,  dispersent  au  loin  les  objets  qui 
y  surnagent. 

26.  La  grande  forêt  où  tu  es  établi  maintenant  au  milieu  des  tiens 
est«-elle  propice  au  bétail,  saine,  abondante  en  eaux,  en  herbages, 
en  lianes  ? 

27.  Frère,  mon  fils,  qui  se  croit  auprès  de  sa  mère  dans  ton 
parc  et  qui  te  croit  son  père,  est-il  traité  affectueusement  par  vous 
deux? 

28.  Le  triple  objet  (l'intérêt,  le  plaisir  et  le  devoir)  assigné  à  la 

4. 


28  LE  BHÂGAVATA  PUR  AN  A. 

vie  n'est  atteint  qu  autant  que  Thomme  en  fait  jouir  ceux,  qu'il 
aime;  jamais,  tant  que  ceux-ci  sont  dans  la  peine,  le  triple  objet  n'est 
réalisé. 

29.  Nanda  dit  :  Hélas  î  les  nombreux  fils  que  Dêvakî  t'avait  donnés 
ont  été  mis  à  mort  par  Kainsa;  et  ta  fille,  née  la  dernière,  la  seule  qui 
leur  survive,  est  allée  au  ciel. 

30.  Assurément  le  destin  est  à  la  base,  le  destin  est  au  faîte  de  la 
vie  de  l'homme;  et  celui-là  ne  se  trouble  pas  qui  sait  que  c'est  le  destin 
qui  le  gouverne. 

31.  Vasndêva  dit  :  Vous  avez  payé  au  roi  le  tribut  annuel  et  vous 
nous  avez  vu  :  il  ne  faut  pas  rester  longtemps  ici ,  et  puis  il  y  a  dans 
le  Parc  d'étranges  apparitions. 

32.  ÇuKA  dit  :  Ainsi  parla  le  fils  de  Cura  à  Nanda  et  aux  autres 
bergers;  et  ceux-ci,  prenant  congé  de  lui,  retournèrent  au  Parc  sur 
leurs  chars  attelés  de  buffles. 


FIN  DU  CINQUIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

ENTREVUE  DE  VASUDEVA  ET  DE  NANDA , 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURAÇA , 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHmX  ET  COMPOSE  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  VI.  29 


CHAPITRE  VI. 


DÉLIVRANCE    DE    PUTANA. 


1.  ÇvKA  dit  :  Chemin  faisant,  Nanda  se  disait  en  lui-même  :  Le 
fils  de  Çûra  na  pas  parlé  en  vain;  et,  dans  l'appréhension  de  quelque 
funeste  apparition,  il  eut  recours  à  la  protection  de  Hari. 

2.  Par  ordre  de  Kaiîisa,  la  terrible  Pûtanâ,  la  meurtrière  des  petits 
enfants,  allait  par  les  villes,  les  villages,  les  parcs  et  autres  lieux, 
mettant  à  mort  les  nouveau-nés. 

3.  Car,  là  où  le  maître  des  Sâtvats  ne  fait  point  entendre  sa  voix, 
qui  tue  les  Râkchasas  au  milieu  de  leurs  œuvres,  ces  Démons  fe- 
melles se  déchaînent  contre  lui. 

4.  Celle-ci,  s'abattant  un  jour  du  haut  du  ciel  auprès  du  Parc  de 
Nanda,  grâce  à  la  faculté  qu'elle  avait  d'aller  partout  à  sa  guise,  y 
pénétra  sous  l'apparence  trompeuse  d'une  femme. 

5.  La  fleur  du  jasmin  s'entrelaçait  dans  les  tresses  de  ses  cheveux; 
le  développement  de  ses  hanches  et  de  sa  gorge  faisait  ressortir  la 
finesse  de  sa  taille;  elle  portait  de  magnifiques  vêtements;  ses  pen- 
dants d'oreilles  étincelaient,  en  s'agitant,  entre  les  boucles  mobiles 
de  cheveux  qui  encadraient  sa  figure  ; 

6.  Le  sourire  gracieux  de  cette  femme,  les  regards  qu'elle  adressait 
du  coin  de  l'œil  aux  bergers,  ravirent  leur  cœur;  et,  à  sa  main  pareille 
au  lotus,  les  bergères  crurent  reconnaître  la  belle  Lakchmî,  venant 
pour  voir  son  époux. 

7.  Le  mauvais  génie  qui  s'attaque  aux  petits  enfants  cherchait  des 
nouveau-nés  parmi  eux,  quand  le  hasard  ofirit  à  ses  yeux,  dans  la 
demeure  de  Nanda,  Celui  qui  extermine  les  méchants,  dissimulant 
sa  puissance  infinie  sous  les  traits  d'un  enfant  au  berceau,  comme 
un  feu  couvert  de  cendres. 


30  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

8.  Reconnaissant  en  elle  un  de  ces  mauvais  génies  qui  s'attaquent 
à  la  vie  des  petits  enfants,  Celui  qui  est  l'âme  des  êtres  mobiles  et 
immobiles  ferma  les  yeux;  et  elle  prit  dans  ses  bras  l'Etre  infini,  le 
Dieu  vengeur,  comme  le  sot  manie  un  serpent  engourdi  qu'il  prend 
pour  une  corde. 

9.  En  voyant  sous  leur  toit  cette  belle  femme  au  cœur  dur,  aux 
manières  gracieuses,  pareille  au  glaive  recouvert  de  son  fourreau,  les 
deux  mères,  éblouies  par  l'éclat  de  sa  personne,  restèrent  immobiles 
à  la  regarder. 

10.  Le  monstre,  prenant  alors  le  petit  dans  ses  bras,  lui  présenta 
ses  énormes  seins,  gonflés  d'un  suc  empoisonné;  et,  comme  le  Bien- 
heureux, saisi  de  colère,  les  pressait  fortement  des  deux  mains,  et 
qu'il  en  exprimait  avec  le  lait  les  soufiles  vitaux  eux-mêmes  : 

11.  Lâche-moi,  lâche-moi,  c'est  assez,  dit-elle  sous  l'étreinte  qui 
étouffait  en  elle  toute  vie  ;  et ,  roulant  les  yeux ,  agitant  sans  relâche  les 
pieds  et  les  bras,  le  corps  couvert  de  sueur,  elle  éclata  en  sanglots. 

12.  A  ses  cris  sonores  et  violents,  la  terre  fut  ébranlée  avec  les 
montagnes,  et  le  ciel  avec  les  planètes;  l'enfer  et  les  dix  régions  en 
retentirent,  et  les  hommes  tombèrent  à  terre,  comme  s'ils  eussent 
entendu  les  éclats  de  la  foudre. 

13.  Alors,  le  sein  meurtri,  hors  d'haleine,  la  bouche  béante  et  les 
cheveux  épars,  la  Râkchasî,  étendant  les  pieds  et  les  bras  et  repre- 
nant sa  forme  naturelle,  s'affaissa  sur  le  sol  du  Parc,  ô  roi,  comme 
Vrïtra  frappé  par  la  foudre  ; 

14.  Et,  en  tombant,  son  corps  broya  les  arbres  sur  un  espace  de 
trois  gavyûtis,  ô  roi.  Ce  fut  un  grand  et  merveilleux  spectacle  : 

15.  Des  crocs  de  la  longueur  d'un  manche  de  charrue  hérissaient 
sa  gueule;  ses  narines  s'ouvraient  comme  deux  cavernes  au  flanc  de 
la  montagne;  ses  seins  faisaient  saillie  comme  deux  blocs  de  pierre; 
elle  était  horrible  à  voir  avec  ses  cheveux  roux  flottant  en  désordre  ; 

16.  Ses  yeux  avaient  la  profondeur  d'un  puits  obscur;  ses  hanches 
formidables  se  dressaient  comme  des  bancs  de  sable;  ses  bras,  ses 
cuisses  et  ses  pieds  s'allongeaient  comme  des  levées  massives,  et  son 
ventre  était  creux  comme  un  étang  à  sec. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  VI.  31 

17.  Un  frisson  de  terreur  saisit,  à  la  vue  de  ce  cadavre,  les  bergers 
et  les  bergères,  dont  le  monstre  avait  déjà  ébranlé,  par  ses  cris,  le 
cœur,  les  oreilles  et  la  tête. 

18.  Sur  sa  poitrine  cependant,  le  petit  jouait  avec  insouciance.  Les 
bergères,  accourant  joyeusement,  se  hâtèrent  de  l'en  retirer. 

19.  De  concert  avec  Yaçôdâ  et  Rôhinî,  elles  procédèrent  toutes 
ensemble  à  l'incantation  du  jeune  nourrisson,  en  agitant  des  queues 
de  vaches  tout  autour  de  lui . 

20.  Après  l'avoir  baigné  dans  l'urine  de  vache,  puis  dans  la  pous- 
sière recueillie  sur  les  poils  de  la  vache,  elles  achevèrent  l'incantation 
avec  de  la  bouse  de  vache,  en  invoquant  sur  ses  douze  membres  les 
noms  [du  Seigneur]. 

21.  Les  bergères,  après  s'être  rincé  la  bouche,  tracèrent  séparément 
sur  leurs  membres  et  sur  leurs  mains,  puis  sur  les  membres  et  sur 
les  mains  de  l'enfant,  le  signe  initial  de  l'incantation,  en  disant  : 

22.  Puisse  Adja  protéger  ton  pied,  Animan  ton  genou,  Yadjna  tes 
deux  cuisses,  Atchyuta  ta  hanche,  Hayâsya  ton  ventre,  Kêçava  ton 
cœur,  Iça  ta  poitrine,  Ina  ta  gorge,  Vichnu  ton  bras,  Urukrama  ta 
face,  Içvara  ta  tête! 

23.  Puisse  Hari  être  devant  toi  avec  son  disque,  et  derrière  avec  sa 
massue;  à  tes  côtés,  Madhuhan  avec  son  arc,  et  Adjana  avec  son  épée; 
aux  angles,  Çankha  et  Urugâya;  au-dessus  de  toi,  Upendra  et  Târk- 
chya  ;  au-dessous ,  Haladhara  ;  et  le  Purucha ,  tout  autour  ! 

24.  Que  Hrïchîkêça  garde  tes  sens,  et  Nârâyana  tes  souffles  vitaux; 
le  maître  du  Çvêtadvîpa  ta  pensée,  et  le  Seigneur  du  Yoga  ton  cœur; 

25.  Le  fils  de  Prïçni  ton  intelligence,  et  le  Bienheureux,  l'Etre 
suprême,  ton  âme;  que  Gôvinda  te  garde,  quand  tu  joues;  Mâdhava, 
quand  tu  dors; 

26.  Vâikuntha,  quand  tu  marches;  l'époux  de  Çrî,  quand  tu  es 
assis;  et,  quand  tu  manges,  le  Dieu  qui  dévore  l'oflFrande  et  que 
redoutent  tous  les  mauvais  génies! 

27.  Que  les  Dâkinîs,  les  Yâtudhânîs,  les  Kûchmândas  et  les  esprits 
qui  s'attaquent  aux  petits  enfants,  que  les  Bhûtas,  les  Prêtas  et  les 
Piçâtchas,  les  Yakchas,  les  Râkchasas  et  les  Vinâyakas, 


32  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

28.  Que  Kôtarâ,  Rêvatî,  Djyêchthâ,  Pûtanâ,  les  Mâtrïkâs  et  autres 
Démons  femelles,  que  les  égarements  de  l'esprit,  que  les  fureurs  qui 
s'attaquent  au  corps,  au  souffle  vital  et  aux  sens, 

29.  Que  les  prodiges  qu'on  voit  en  songe,  et  les  Démons  qui 
s'acharnent  sur  les  vieillards  et  sur  les  enfants,  que  périssent  tous 
ceux  qui  redoutent  l'invocation  des  noms  de  Vichnu  ! 

30.  Quand  les  bergères  eurent  tracé  les  signes  de  l'incantation ,  avec 
une  affectueuse  sollicitude,  sur  le  fils  de  Yaçôdâ,  sa  mère  lui  donna 
le  sein  et  le  coucha. 

31.  Cependant  Nanda  et  les  autres  bergers,  qui  revenaient  de  Ma- 
thurâ  au  Parc,  éprouvèrent  une  surprise  extrême  en  voyant  le  cadavre 
de  Pûtanâ  : 

32.  0  merveille!  [disaient-ils]  Anakadundubhi  a  été  bien  réelle- 
ment un  Voyant  et  un  maître  du  Yoga  ;  la  voilà  cette  apparition  fu- 
neste dont  il  parlait. 

33.  Les  habitants  du  Parc  brisèrent  le  cadavre  à  coups  de  hache, 
en  dispersèrent  les  membres  au  loin,  les  couvrirent  de  bois  et  les 
brûlèrent; 

34.  Et  pendant  que  la  flamme  les  dévorait,  une  fumée  odorante 
comme  celle  du  bois  d'aloès  s'en  dégagea,  parce  que  Krïchna  avait 
absorbé  et  anéanti  soudain  les  péchés  de  Pûtanâ. 

35.  Or  ce  bonheur,  la  meurtrière  des  enfants  au  berceau,  la  Râk- 
chasî  qui  s'abreuvait  de  leur  sang,  l'a  obtenu  pour  avoir  donné  le  sein 
à  Hari,  même  avec  la  pensée  de  le  faire  périr. 

36.  Que  sera-ce  donc  pour  qui  voue  avec  foi  et  avec  piété  ce  qu'il 
a  de  plus  cher  à  Krïchna,  à  l'âme  suprême. ^  pour  ceux  qui  l'aiment 
comme  faisaient  ses  mères? 

37.  Parce  que  Bhagavat  avait  pressé  le  corps  de  Pûtanâ  avec  ses 
deux  pieds,  que  ses  adorateurs  portent  dans  leur  cœur  et  que  célè- 
brent ceux  que  le  monde  célèbre ,  parce  qu'il  avait  sucé  le  lait  de  ses 
mamelles, 

38.  Cette  Yâtudhânî  elle-même  a  eu  en  partage  le  ciel  et  le  sort 
de  sa  mère;  comment  ne  serait-il  point  assuré  aux  vaches  qui  ont 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  VI.  33 

nourri  Krïchna  du  lait  de  leurs  mamelles,  qui  ont  été  pour  lui  de 
secondes  mères? 

39.  Non,  celles  dont  le  Bienheureux,  le  fils  de  Dêvakî,  le  dispen- 
sateur du  salut  et  de  tous  les  biens ,  a  bu  le  lait  coulant  à  profusion 
sous  l'influence  de  la  tendresse  maternelle, 

40.  Celles  qui  ont  toujours  eu  pour  Krïchna  des  yeux  de  mère, 
non,  jamais  plus,  ô  roi,  celles-là  ne  retombent  dans  le  monde  de  la 
transmigration ,  qui  naît  de  l'ignorance. 

41 .  Les  compagnons  de  Nanda ,  sentant  à  leur  retour  dans  le  Parc  le 
parfum  qu'exhalait  la  fumée  du  cadavre ,  disaient  entre  eux  :  Qu  est-ce 
que  cela  ?  D  où  cela  vient-il  ? 

42.  Puis,  apprenant  alors  de  la  bouche  des  bergers  la  venue  de 
Pûtanâ  et  les  faits  qui  suivirent,  sa  mort  et  l'heureuse  préservation 
du  petit  enfant,  ils  en  furent  tout  émerveillés. 

43.  Nanda  aux  nobles  pensées  prit  dans  ses  bras  son  fils  revenu 
d'entre  les  morts,  et,  le  baisant  sur  le  front,  il  en  éprouva  une  joie 
très  grande,  ô  descendant  de  Kuru. 

44.  Le  mortel  qui  écoute  avec  foi  la  délivrance  de  Pûtanâ,  cet 
exploit  merveilleux  de  Krïchna  enfant,  trouve  le  bonheur  en  Gô- 
vinda. 


FIN  DU  SIXIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

LA  DÉLIVRANCE  DE  PUTANA, 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LlVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURAl^A, 

LE   BIENHEURBtJX   BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYASA. 


IV. 


3'i 


LE  BHÀGAVATA  PURÂNA. 


CHAPITRE  VIL 


LE  CHARIOT   RENVERSÉ.    MORT   DE   TRÏNAVARTA. 


1.  Le  roi  dit  :  Les  hauts  faits  que  le  bienheureux  Hari,  que  le  Sei- 
gneur accomplit  à  chacune  de  ses  incarnations  charment  nos  oreilles 
et  ravissent  notre  cœur,  ô  éminent  Brahmane  ; 

2.  Il  suffit  à  Thomme  d*en  entendre  le  récit  pour  échapper  à  la 
douleur  et  à  la  soif  dévorante ,  pour  être  soudain  purifié  dans  tout  son 
être,  devenir  dévot  à  Hari  et  ami  de  qui  l'aime;  raconte-moi,  si  tu 
le  veux  bien ,  cette  histoire  ravissante 

3.  Et  les  autres  hauts  faits  merveilleux  accomplis  par  Krïchna  dans 
son  enfance,  alors  qu'il  vient  dans  le  monde  des  hommes  et  qu'il  se 
conforme  à  leur  nature. 

4.  ÇuKA  dit  :  Un  jour,  sous  la  même  constellation  qui  avait  pré- 
sidé à  la  naissance  de  Krïchna,  en  présence  des  femmes  réunies  pour 
le  bain  solennel  qu'on  donne  aux  enfants  quand  ils  commencent  à 
se  soulever,  la  vertueuse  Yaçôdâ  célébrait  la  consécration  de  son  fils, 
au  son  des  instruments  de  musique  et  par  des  chants,  avec  l'assistance 
des  Brahmanes  et  de  ceux  qui  récitent  les  mantras. 

5»  Les  cérémonies  du  bain  et  les  prières  terminées,  quand  les 
Brahmanes  eurent  reçu  en  présent  du  riz  et  d'autres  aliments,  des 
robes,  des  guirlandes  et  des  vaches  de  prix,  l'épouse  de  Nanda,  voyant 
que  le  sommeil  fermait  les  yeux  de  l'enfant,  le  mit  doucement  dans 
son  lit- 

6.  Absorbée  par  la  cérémonie  qu'elle  célébrait  et  par  les  honneurs 
à  rendre  aux  habitants  du  Parc  qui  y  étaient  venus,  la  sage  mère 
n'entendit  pas  les  cris  de  son  fils  qui  pleurait  et  demandait  le  sein 
en  agitant  les  pieds  en  l'air. 


LIVRE  DIXIEME,   CHAPITRE  VIL  35 

7.  De  son  petit  pied,  aussi  doux  qu'une  jeune  pousse,  l'enfant 
heurta  le  char  sous  lequel  il  était  couché  et  le  renversa,  jetant  pêle- 
mêle  les  vases  de  métal  remplis  de  liquides  divers,  séparant  les  roues 
de  l'essieu  et  brisant  le  timon. 

8.  Yaçôdâ  et  les  bergères  qui  étaient  venues  à  la  cérémonie  du 
bain,  troublées  ainsi  que  Nanda  et  ses  compagnons  à  la  vue  de  ce 
fait  merveilleux,  disaient  :  Gomment  le  char  s'est-il  renversé  tout 
seul  ?  ^ 

9.  Les  bergers  et  les  bergères  ne  savaient  qu'en  penser.  Les  enfants 
ayant  dit  :  C'est  lui,  bien  sûr,  qui  l'a  poussé  avec  le  pied  en  pleurant, 

10.  Les  bergers  ne  les  crurent  pas  :  Propos  d'enfants,  dirent-ils,  ne 
connaissant  pas  la  force  infinie  de  ce  petit  enfant. 

11.  Yaçôdâ  prit  son  fils  éploré,  et,  soupçonnant  la  présence  de 
quelque  génie  malfaisant,  elle  fit  réciter  des  hymnes  par  les  Brah- 
manes, afin  de  l'en  préserver;  puis  elle  lui  donna  le  sein. 

12.  Des  bergers  vigoureux  remirent  le  char  en  place  avec  tout 
ce  qui  le  garnissait;  et  les  Brahmanes  firent  une  libation  et  une 
offrande  de  caillé,  de  grains  d'orge,  d'herbe  kuça  et  d'eau. 

13.  Ceux-là  qui  s'interdisent  la  médisance,  le  mensonge,  l'hypo- 
crisie, l'envie,  la  violence  et  l'orgueil,  et  qui  règlent  leur  conduite 
sur  la  vérité  ne  prononcent  pas  de  bénédictions  en  vain. 

14.  Dans  cette  pensée,  le  berger  Nanda  prit  le  petit  enfant,  et,  as- 
sisté de  vertueux  Brahmanes,  il  le  baigna  dans  des  eaux  consacrées 
avec  des  stances  du  Sâman,  du  Rïk  et  du  Yadjus,  et  contenant  des  . 
plantes  d'une  vertu  salutaire; 

15.  Il  leur  fit  réciter  la  formule  de  la  bénédiction,  qu^if  écouta  re- 
ligieusement, et  verser  la  libation  sur  le  feu;  puis  il  donna  aux  Deux- 
fois-nés  (aux  Brahmanes)  du  riz  de  grande  valeur, 

16.  Des  vaches  réunissant  toutes  les  qualités  et  parées  d'étoffes, 
de  couronnes  de  fleurs  et  de  guirlandes  d'or,  en  vue  d'assurer  Iç 
bonheur  de  son  fils.  Ceux-ci  le  remercièrent. 

1 7.  C'étaient  des  Brahmanes  compétents  et  connaissant  les  formules 
efficaces  ;  et  sûrement  les  bénédictions  prononcées  par  de  tels  hommes 
ne  seront  jamais  vaines. 

5. 


36  LE  BHÀGAVATA  PURANA. 

18.  Un  jour  que  la  vertueuse  Yaçôdà  tenait  son  fils  sur  sa  hanche 
et  qu  elle  le  couvrait  de  caresses,  il  devint  si  lourd,  malgré  son  âge, 
qu  elle  ne  put  le  porter  :  il  lui  pesait  comme  eût  fait  une  haute  mon- 
tagne. 

19.  La  bergère,  surprise  de  fléchir  sous  le  poids,  déposa  Tenfant 
à  terre,  et,  dirigeant  sa  pensée  vers  le  grand  Purucha,  elle  vaqua 
aux  travaux  de  ce  monde. 

20.  Un  démon,  nommé  Trïnâvarta,  qui  était  au  service  de  Kamsa, 
prenant  par  son  ordre  la  forme  d'un  tourbillon,  enleva  le  petit  enfant 
de  la  place  où  il  était  assis , 

21.  Et  couvrit  tout  le  Parc  de  nuages  de  poussière,  aveuglant  les 
habitants,  et  ébranlant  les  dix  points  de  l'horizon  et  les  régions  in- 
termédiaires de  sa  voix  puissante  et  formidable. 

22.  Le  Parc  fut  enveloppé  un  instant  dans  la  poussière  et  lobscu- 
rité;  Yaçôdâ  ne  voyait  pas  son  fils  à  la  place  où  elle  Favait  mis. 

23.  Dans  le  trouble  où  les  gens  étaient  plongés  par  le  gravier  dont 
Trïnâvarta  les  accablait,  ils  ne  voyaient  pas  leur  voisin,  ils  ne  se 
voyaient  pas  eux-mêmes. 

24.  Au  milieu  de  ce  violent  tourbillon,  de  cette  pluie  de  poussière, 
la  mère,  à  bout  de  forces,  ne  sachant  ce  que  son  fils  était  devenu,  se 
lamentait  et  pleurait  en  pensant  à  lui,  afîaissée  sur  le  sol  comme  la 
vache  qui  a  perdu  son  veau. 

25.  Alors  les  bergères ,  le  cœur  déchiré  et  le  visage  couvert  de  larmes 
à  entendre  ses  gémissements,  se  prirent  elles-mêmes  à  gémir,  lorsque, 
le  vent  étant  tombé  et  la  pluie  de  poussière  s'étant  apaisée,  elles  ne 
virent  point  le  fils  de  Nanda. 

26.  Trïnâvarta,  ralenti  dans  son  essor  après  s'être  élevé  dans  les 
airs,  sous  la  forme  d'un  tourbillon,  en  emportant  Krïchna,  ne  pouvait 
plus  se  mouvoir  sous  son  pesant  fardeau. 

27.  Il  se  demandait  si  ce  n'était  pas  un  bloc  de  pierre,  tant  lui 
pesait  Celui  qui  est  l'âme  suprême,  quand,  saisi  à  la  gorge,  il  n'eut 
pas  la  force  de  se  débarrasser  du  merveilleux  enfant. 

28.  Réduit  à  l'immobilité  sous  la  main  qui  l'étreignait  à  la  gorge, 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  VIL  37 

les  yeux  hors  de  tête,  et  poussant  des  cris  inarticulés,  le  Démon 
tomba  sans  vie  avec  Tenfant  sur  le  sol  du  Parc. 

29.  Précipité  du  ciel  sur  un  rocher,  le  corps  en  lambeaux,  et  la 
gueule  béante,  on  eût  dit  Pura  percé  par  la  ûèche  de  Rudra.  Les 
femmes,  étant  accourues,  éclatèrent  en  sanglots  à  ce  spectacle. 

30.  Krïchna,  sain  et  sauf,  était  suspendu  à  sa  poitrine;  elles  le 
prirent  et,  le  donnant  à  sa  mère,  elles  s'étonnaient  qu'emporté  à 
travers  les  airs  par  le  Râkchasa  il  eût  échappé  aux  étreintes  de' la 
mort. 

31.  Les  bergères,  les  bergers  et  Nanda  leur  chef  tout  le  premier, 
voyant  que  leurs  vœux  étaient  exaucés,  en  éprouvèrent  une  joie 
extrême  : 

A 

32.  0  merveille!  [disaient-ils,]  le  petit  que  le  Râkchasa  nous  avait 
ravi  est  revenu.  L'être  malfaisant  et  pervers  a  péri  victime  de  sa  ma- 
lice, et  l'être  vertueux  échappe  au  danger  grâce  à  sa  droiture. 

33.  A  quelles  pénitences  par  nous  accomplies,  à  quels  honneurs 
rendus  à  Adhôkchadja,  à  quelles  bonnes  œuvres,  à  quels  sacrifices, 
à  quelles  libéralités,  à  quelle  affectiorfpar  nous  témoignée  aux  êtres, 
à  quoi  devons-nous  que  l'enfant  qui  avait  disparu  soit  revenu,  ô  bon- 
heur! combler  de  joie  ses  parents? 

34.  Devant  les  faits  merveilleux  qui  se  renouvelaient  si  souvent 
dans  la  grande  forêt,  le  berger  Nanda  se  rappela  de  nouveau  avec 
admiration  la  parole  de  Vasudêva. 

35.  Un  jour  la  belle  [Yaçôdâ] ,  dont  le  cœur  débordait  d'amour, 
prenant  son  petit  enfant  et  le  mettant  sur  ses  genoux,  lui  faisait  boire 
le  suc  abondant  de  ses  seins; 

36.  Et  lorsqu'il  fut  rassasié,  elle  couvrait  de  caresses  maternelles 
son  visage  gracieux  et  riant,  ô  roi,  quand,  le  petit  ayant  ouvert  la 
bouche,  elle  y  vit  l'univers, 

37.  L'atmosphère,  le  ciel  et  la  terre,  l'armée  des  étoiles,  les  régions 
célestes,  le  soleil,  la  lune,  le  feu,  le  vent  et  l'océan,  les  continents,  les 
montagnes,  leurs  filles  [les  rivières],  les  forêts,  tous  les  êtres  mobiles 
et  immobiles. 

38.  A  la  vue  de  l'univers,  la  belle  aux  yeux  de  faon,  saisie  d'un 


38  LE  BHAGAVATA  PUUÀNA. 

tremblement  soudain ,  ô  roi,  ferma  les  yeux  et  resta  plongée  dans 
l'admiration. 


FIN  DU  SEPTIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POLR  TITRE  : 


y_  * 


LE  CHARIOT  RENVERSE,  MORT  DE  TRI^AVARTA, 
DANS  LA    PREMIÈRE  PARTIE  W  LIVRE  DIXIÈME  DV  GRAND  PURÀNA, 

LE  BIENHEI  REL  \  BHAGAVATA  , 
RECUEIL  INSPIRli  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSÉ  PAU  VYÂSA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  VIII.  39 


CHAPITRE  VIII. 


JEUX  ENFANTINS  DE    KRÏCHNA, 


1  •  ÇvKA  dit  :  Le  Purôhita  des  Yadus,  Garga ,  célèbre  par  ses  grandes 
austérités»  ô  roi,  se  rendit  au  Parc  de  Nanda,  sur  la  demande  de  Va- 
sudêva, 

2.  Nanda,  pénétré  à  sa  vue  de  la  joie  la  plus  vive,  alla  au-devant 
de  lui,  et,  joignant  les  mains  en  signe  de  respect,  il  Thonora  comme 
si  c'eût  été  Adhôkchadja  en  personne  et  s  inclina  profondéoietit  de- 
vant lui. 

3.  Il  donna  un  siège  commode  au  saint  solitaire,  il  lui  rendit 
les  devoirs  de  l'hospitalité,  et,  portant  la  joie  dans  son  cœur  par 
d'agréables  paroles,  il  lui  dit  :  Brahmane,  que  puis- je  faire  pour  toi 
dont  les  vcbux  sont  comblés  ? 

4.  Quand  les  êtres  éminents  se  déplacent,  c'est  pour  le  bien  des 
hommes,  des  maîtres  de  maison  plongés  dans  la  tristesse,  ô  bien- 
heureux, jamais  autrement. 

5.  C'est  toi  qui  as  révélé  la  marche  des  astres,  la  science  sur- 
naturelle, à  laquelle  l'homme  doit  la  connaissance  du  passé  et  de 
l'avenir. 

6.  Tu  es  éibinent  entre  ceux  qui  sont  versés  dans  la  connaissance 
du  Vêda  :  c'est  à  toi  de  célébrer  les  cérémonies  saintes  pour  ces 
deux  enfants.  Le  Brahmane  est  de  naissance  un  gourou  pour  les 
hommes. 

7.  Garga  dit  :  Je  suis  le  précepteur  spirituel  des  Yadus,  et  connu 
pour  tel  en  tous  lieux  sur  la  terre  ;  si  je  célèbre  la  cérémonie  sainte 
pour  ton  fils ,  on  pensera  que  c'est  un  fils  de  Dêvakî. 

8.  Kamsa  a  la  pensée  tournée  au  mal.  Si,  réfléchissant  à  ton  amitié 


40  LE  BHÀGAVATA  PURANA. 

avec  Anakadundubhî ,  et  à  ces  paroles  :  Le  huitième  enfant  de  Dêvakî 
ne  sera  point  une  fille, 

9.  Qu'il  a  entendues  de  la  bouche  de  la  fille  de  Dêvakî,  il  venait 
à  concevoir  des  soupçons  et  à  commettre  un  meurtre,  la  faute  en 
serait  à  nous. 

10.  Nanda  dit  :  Nous  sommes  seuls  ici;  nul,  même  des  miens,  ne 
t'a  vu  dans  le  Parc.  Célèbre  la  cérémonie  prescrite  pour  les  Deux- 
fois^nés  (pour  les  membres  des  trois  premières  castes),  et  récite 
d'abord  la  formule  de  la  bénédiction. 

11.  ÇuKA  dit  :  A  cette  invitation  pressante,  le  Brahmane,  cédant  à 
son  propre  désir,  imposa  secrètement  un  nom  aux  deux  enfants  dans 
le  plus  grand  mystère. 

12.  Garga  dit  :  Parce  que  celui-ci,  qui  est  le  fils  de  Rôhinî,  fait  le 
bonheur  des  siens  par  ses  qualités,  son  nom  sera  Rama;  on  l'appelle 
Bala,  à  cause  de  sa  force  supérieure,  et  Samkarchana,  parce  que  grâce 
à  lui  les  Yadus  ne  sont  plus  divisés  entre  eux. 

13.  Cet  autre,  qui  revêt  des  formes  corporelles  à  chaque  yuga,  a 
déjà  paru  sous  trois  couleurs  :  la  blanche,  la  rouge  et  la  jaune;  au- 
jourd'hui c'est  la  noire  qu'il  a  adoptée. 

14.  Parce  que,  avant  d'être  ton  fils,  il  est  né  à  Vasudêva  dans  un 
autre  sein,  les  sages  l'appellent  le  vénérable  Vasudêva  (fils  de  Vasu- 
dêva). 

15.  Innombrables  sont  les  noms  et  les  formes  que  prend  ton  fils, 
suivant  les  qualités  qu'il  manifeste  et  les  exploits  qu'il  accomplit; 
nous  ne  les  connaissons,  ni  moi  ni  personne  ici-bas. 

16.  Il  fera  votre  bonheur  et  il  sera  la  joie  des  bergers  et  de 
leurs  troupeaux;  grâce  à  lui,  vous  franchirez  sans  peine  tous  les  pas 
difficiles. 

1 7.  Alors  que  les  gens  de  bien  étaient  opprimés  jadis  par  les  Dasyus , 
ô  chef  du  Parc ,  c'est  lui  qui  les  protégea  dans  un  pays  sans  roi  et 
qui,  rallumant  leur  courage,  leur  donna  la  victoire  sur  les  Dasyus. 

18.  Contre  les  hommes  qui  mettent  leur  affection  en  cet  être  for- 
tuné, jamais  les  ennemis  ne  prévalent,  non  plus  que  les  Démons 
contre  les  partisans  de  Vichnu. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  VIII.  41 

19.  Ainsi,  ô  Nanda,  cet  enfant,  ton  fils,  est  l'égal  de  Nârâyana  en 
qualités,  en  beauté,  en  gloire  et  en  puissance;  veille  sur  lui  avec  une 
attention  pieuse. 

20.  Garga  étant  retourné  chez  lui  après  avoir  donné  ces  conseils 
à  Nanda,  celui-ci,  transporté  de  joie,  comprit  qu'il  était  comblé  de 
bénédictions. 

21.  A  quelque  temps  de  là,  Râma  et  Kêçava  prenaient  leurs  ébats 
dans  le  Parc,  en  se  traînant  sur  les  genoux  et  sur  les  mains. 

22.  Ils  ramenaient  les  deux  pieds  à  la  fois,  rampant  à  l'envi  l'un 
de  l'autre ,  au  milieu  de  la  boue ,  dans  le  Parc  qu'ils  égayaient  par  le 
tintement  de  leurs  clochettes;  et,  charmés  du  tapage  qu'ils  faisaient, 
ils  suivaient  les  gens ,  et  revenaient  auprès  de  leurs  mères  d'un  air 
innocent  et  craintif. 

23.  Les  deux  mères,  avec  une  tendresse  qui  faisait  couler  leur 
lait,  ouvrant  les  bras  à  leurs  fils,  tout  luisants  de  boue  en  guise  de 
collyres,  leur  présentaient  le  sein,  et,  contemplant  sur  leur  visage, 
pendant  qu'ils  buvaient,  leur  sourire  gracieux  et  leurs  petites  dents, 
elles  étaient  transportées  de  joie. 

24.  Lorsque  leurs  jeux  enfantins  attiraient  l'attention  des  femmes, 
celles-ci,  quittant  leurs  maisons,  tressaillaient  de  joie  et  riaient  en  les 
voyant  au  milieu  du  Parc  suspendus  à  la  queue  des  veaux  et  entraînés 
par  eux  de  côté  et  d'autre. 

25.  Occupées  à  défendre  leurs  fils,  toujours  en  mouvement  et 
absorbés  par  leurs  jeux,  contre  les  bêtes  à  cornes  ou  à  dents,  contre 
le  feu,  les  serpents,  l'eau,  les  oiseaux  ou  les  épines,  les  deux  mères, 
ne  pouvant  pas  même  vaquer  aux  travaux  domestiques,  n'avaient  pas 
un  instant  l'esprit  en  repos. 

26.  Un  peu  plus  tard,  ô  Rïchi  royal,  Râma  et  Krïchna  aUaient  et 
venaient  dans  le  Parc,  en  se  tenant  fermes  sur  les  pieds,  sans  plus 
s'écorcher  les  genoux. 

27.  Et  depuis  lors  le  bienheureux  Krïchna,  en  jouant  avec  ses 
jeunes  camarades  du  voisinage  et  avec  Râma,  faisait  le  bonheur  des 
femmes  du  Parc. 

28.  Témoins  des  espiègleries  et  de  la  turbulence  du  petit  Krïchna , 


IV. 


42  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

les  bergères  les  racontaient  dans  leurs  réunions,  en  présence  de  sa 
mère  : 

29.  Il  lâche  les  veaux  à  contretemps  et  rit  des  cris  qu  ils  poussent- 
Il  dérobe  avec  des  raffinements  de  supercherie  et  dévore  le  caiUé  et  le 
lait  le  meilleur.  Avant  de  manger,  il  partage  avec  les  singes;  et  si  l'un 
d'eux  ne  mange  pas,  il  brise  le  vase.  Quand  il  ne  trouve  rien,  il  s'en 
prend  à  la  maison,  et  ne  s'en  va  qu'après  avoir  fait  pleurer  les  petits 
enfants. 

30.  Si  un  objet  n'est  point  à  sa  portée,  il  s'ingénie,  il  s'aide  d'un 
banc,  d'un  mortier,  d'un  meuble  quelconque;  et,  dans  les  vases  sus- 
pendus à  des  cordes  et  dont  il  sait  bien  le  contenu ,  il  perce  adroi- 
tement un  trou.  Dans  les  maisons  où  il  fait  sombre,  il  se  couvre  le 
corps  de  pierreries,  il  en  fait  une  lampe  qui  éclaire  les  objets,  à  l'heure 
où  les  bergères  sont  absorbées  par  leur  besogne. 

31.  Voilà  à  quoi  il  met  effrontément  son  plaisir,  faisant  ses  urines 
et  le  reste  dans  la  maison ,  et  venant  faire  le  gentil  quand  il  a  atteint 
son  but  par  quelque  bon  tour.  Lorsque  les  femmes,  le  regard  fixé 
sur  son  visage  qu'embellissaient  deux  yeux  craintifs,  dénonçaient 
ainsi  ses  méfaits  à  sa  mère,  celle-ci,  se  prenant  à  rire,  n'avait  pas  le 
courage  de  le  gronder. 

32.  Un  jour  que  Râma  et  les  autres  enfants  des  bergers  étaient  à 
jouer  avec  lui,  ils  dirent  à  sa  mère  :  Krïchna  a  mangé  de  la  terre. 

33.  Yaçôdâ,  prenant  Krïchna  par  la  main,  lui  fit  des  remontrances 
dans  son  intérêt;  et,  pendant  qu'il  roulait  les  yeux  avec  crainte,  elle 
lui  dit  : 

34.  Pourquoi  as-tu  mangé  de  la  terre  en  cachette,  petit  indompté? 
Tes  jeunes  camarades,  ton  frère  aîné  lui-même  que  voilà,  en  sont  té- 
moins. 

35.  Bhagavat  dit  :  Non,  mère,  je  n'en  ai  pas  mangé.  Ce  sont  tous 
des  menteurs;  vois  plutôt  toi-même  dans  ma  bouche  s'ils  disent 
vrai. 

36.  Eh  bien,  alors,  ouvre  la  bouche.  A  ces  paroles,  le  bienheureux 
Hari,  dont  la  puissance  est  irrésistible  et  qui  ne  se  fait  petit  enfant 
que  par  manière  de  jeu,  ouvrit  la  bouche. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  VIII.  43 

37.  Sa  mère  y  vit  l'univers,  les  êtres  mobiles  et  immobiles,  Tatmo- 
sphère,  les  régions,  le  globe  terrestre  avec  ses  montagnes,  ses  conti- 
nents et  ses  mers ,  ainsi  que  Tair,  le  feu ,  la  lune  et  les  étoiles , 

38.  Le  zodiaque,  l'eau,  la  lumière,  le  vent  et  Téther,  les  prin- 
cipes modifiés,  les  sens,  Torgane  interne,  les  éléments,  les  trois  qua- 
lités; 

39.  Et,  en  embrassant  d'un  seul  regard  dans  le  corps  de  son  fils, 
par  sa  bouche  toute  grande  ouverte,  ce  monde  varié,  où  tout  corps  a 
en  propre  son  principe  de  vie,  [les  éléments  de  sa  destinée,  qui  sont] 
le  temps,  le  naturel,  les  œuvres  et  les  pensées,  en  l'y  voyant  lui-même 
ainsi  que  le  Parc ,  elle  flottait  dans  le  doute  : 

40.  Est-ce  un  songe?  [se  disait-elle,]  est-ce  la  Mâyâ  divine?  ou 
bien,  hélas!  un  égarement  de  mon  esprit?  ou  bien  encore  est-ce  chez 
ce  petit  enfant,  chez  mon  fils,  quelque  pouvoir  mystérieux  à  lui 
propre  et  inhérent  à  sa  nature  ? 

41.  Ou  plutôt,  oui,  c'est  le  monde  que  la  raison  n'atteint  ni  par 
la  pensée,  ni  par  le  sens  intime,  ni  par  les  œuvres  ou  la  parole;  je 
me  prosterne  devant  Celui  en  qui  il  repose,  par  qui  il  est  et  de  qui 
il  vient,  ainsi  que  je  le  vois  ici,  devant  Celui  qui  en  est  l'essence  in- 
compréhensible. 

42.  [Lorsque  je  dis  :]  «  Moi;  cet  homme  est  mon  mari;  cet  enfant 
est  mon  fils;  je  suis  1  épouse  du  maître  du  Parc,  la  gardienne  de 
tous  ses  biens;  ces  bergères,  ces  bergers  avec  leurs  troupeaux  sont  à 
moi,  »  c'est  erreur  de  ma  part  et  l'effet  d'une  puissance  magique; 
celui-là  est  mon  refuge  qui  lui  commande  en  maître. 

43.  Quand  la  bergère  eut  ainsi  connju  l'essence  des  choses,  le  Sei- 
gneur tout-puissant,  Vichnu,  étendit  sur  elle  l'illusion  de  la  tendresse 
maternelle. 

44.  La  bergère,  perdant  aussitôt  la  mémoire,  prit  son  fils  sur  ses 
genoux;  et  son  cœur  était  pénétré  pour  lui  d'une  vive  tendresse 
comme  auparavant. 

45.  Elle  avait  reconnu  dans  son  fils  celui  qui  est  Hari,  et  dont  la 
grandeur  est  célébrée  dans  les  trois  Vêdas,  dans  les  Upanichads,  dans 

6. 


4/i  LE  BHAGAVATA  PUR  AN  A. 

les  livres  des  adhérents  du  Sâmkhya  et  du  Yoga,  et  dans  ceux  des 
Sâtvats. 

46.  Le  roi  dit  :  Brahmane,  qu  est-ce  qui  avait  valu  à  Nanda  un 
tel  bonheur,  une  si  haute  destinée  ?  Qu'avait  fait  la  fortunée  Yaçôdâ , 
pour  que  Hari  s  abreuvât  à  son  sein  ? 

47.  Ceux  qui  avaient  donné  le  jour  à  Krïchna  n'ont  pas  joui  des 
nobles  jeux  de  son  enfance,  dont  les  sages  inspirés  font  aujour- 
d'hui encore  l'objet  de  leurs  chants  et  qui  eflFacent  les  souillures  du 
monde* 

48.  ÇuKA  dit  :  Le  plus  grand  des  Vasus,  Drôna,  se  préparant  à 
accomplir  les  ordres  de  Brahmâ  avec  Dharâ ,  son  épouse,  dit  au  Dieu  : 

49.  Puissions-nous,  quand  nous  renaîtrons  sur  la  terre,  avoir  pour 
Mahâdêva,  pour  le  maître  de  l'univers,  pour  Hari,  la  dévotion  su- 
prême qui  fait  franchir  soudain  la  voie  mauvaise  ! 

50.  Soit,  lui  dit  Brahmâ;  et  le  bienheureux,  l'illustre  Drôna  naquit 
dans  le  Parc  et  fut  appelé  Nanda;  Dharâ  devint  Yaçôdâ. 

51.  De  là,  chez  les  deux  époux,  cet  amour,  plus  vif  encore  que  chez 
les  bergères  et  chez  les  bergers,  pour  le  bienheureux  Djanârdana,  de- 
venu leur  fils,  ô  descendant  de  Bharata. 

52.  Afin  de  justifier  la  parole  de  Brahmâ,  Krïchna,  qui  est  le  Tout- 
Puissant,  résida  dans  le  Parc  en  compagnie  de  Râma,  et  fit  la  joie  des 
habitants  par  ses  jeux. 


FIN  DU  HUITIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

JEUX  ENFANTINS  DE  KRÏCHNA , 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂVIA, 

LE   RIENHEUREUX  BHÂGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRE  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÂSA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  IX.  45 


CHAPITRE  IX. 


KRÏCHNA   ATTACHÉ   AU  MORTIER. 


1.  ÇuKA  dit:  Un  jour,  pendant  que  les  sei*vantes  étaient  occupées 
à  d'autres  travaux  domestiques,  Yaçôdâ,  l'épouse  de  Nanda,  battait 
elle-même  le  beurre; 

2.  Et  tout  en  barattant,  elle  répétait,  à  mesure  qu'ils  lui  revenaient 
à  l'esprit,  les  chants  qui  avaient  cours  dans  le  Parc  sur  les  hauts  faits 
du  jeune  Krïchna. 

3.  Elle  barattait,  et  cependant  sa  robe  de  lin,  fixée  par  une  ceinture, 
flottait  sur  ses  larges  hanches;  des  seins  tremblants  de  la  gracieuse 
ménagère  le  lait  s'échappait  de  tendresse;  à  ramener  péniblement  à 
elle  la  corde  de  la  baratte,  ses  bracelets  allaient  et  venaient  sur  ses 
bras,  et  ses  pendants  d'oreilles  sur  son  visage  en  sueur;  et  de  ses 
cheveux  se  détachaient  des  fleurs  de  jasmin. 

4.  Hari,  impatient  de  prendre  le  sein,  se  jeta  sur  sa  mère  pendant 
qu'elle  barattait,  et,  saisissant  le  manche  de  la  baratte,  il  en  arrêta  le 
mouvement,  à  la  joie  grande  de  la  bergère. 

5.  Elle  le  prit  sur  ses  genoux,  et,  lui  livrant  ses  seins  d'où  le  lait 
s'échappait  sous  l'influence  de  la  tendresse  matemeUe ,  elle  regardait 
son  visage  souriant,  lorsqu'elle  se  débarrassa  soudain  de  lui  avant 
qu'il  fût  rassasié ,  et  courut  à  son  lait  qui  était  sur  le  feu  et  qui  montait. 

6.  L'enfant  mordit  de  colère  ses  lèvres  rouges  et  frémissantes,  brisa 
la  baratte  avec  un  pilon  de  pierre  en  faisant  semblant  de  pleurer,  et 
alla  manger  le  beurre  frais  en  cachette  dans  la  maison. 

7.  Une  fois  le  lait  bouiUi  et  retiré  du  feu,  la  bergère  rentra,  et 
devinant,  à  la  vue  de  la  baratte  brisée,  que  c'était  l'œuvre  de  son  fils, 
comme  eUe  ne  le  voyait  pas  là,  eUe  se  mit  à  rire. 


46  LE  BHAGAVATA  PURÂNA. 

8.  Perché  sur  le  pied  du  mortier,  il  gorgeait  un  singe  avec  le 
beurre  frais  suspendu  dans  un  filet,  tout  en  trahissant  par  ses  regards 
la  crainte  d'être  surpris.  Dès  qu  elle  eut  aperçu  son  fils,  elle  s'ap- 
procha tout  doucement  de  lui  par  derrière, 

9.  Krïchna,  la  voyant  venir  avec  une  baguette  à  la  main,  descendit 
à  la  hâte  et  s'enfuit  comme  s'il  eût  été  pris  de  peur;  et  la  bergère  se 
mit  à  poursuivre  Celui  que  n'atteignent  point  les  Yôgins,  alors  même 
que  leur  cœur  est  devenu,  par  la  pénitence,  capable  de  s'unir  à  lui. 

10.  Sa  mère  le  poursuivait;  et,  quoique  retardée  dans  sa  marche 
par  le  poids  de  ses  hanches  mobiles,  dont  l'ampleur  faisait  valoir  la 
finesse  de  sa  taille,  et  [par  son  ardeur]  à  ramasser  tout  en  courant 
les  fleurs  qui  tombaient  de  ses  cheveux  dénoués,  elle  mit  enfin  la 
main  sur  lui. 

11.  Le  coupable,  pleurant  et  se  frottant  les  yeux,  en  étalait  le  noir 
collyre  avec  la  main  et  jetait  sur  sa  mère  des  regards  craintifs,  pendant 
que  celle-ci,  le  tenant  par  le  bras,  le  gourmandait  d'un  ton  menaçant. 

12.  Laissant  là  sa  baguette,  quand  elle  vit  que  son  fils  avait  peur, 
la  tendre  mère  voulut  du  moins  l'attacher  à  une  corde,  ne  se  doutant 
pas  de  ce  qu'était  sa  puissance. 

13.  Prenant  pour  son  fils  Celui  pour  qui  il  n'y  a  ni  dedans  ni 
dehors,  que  rien  ne  précède  ni  ne  suit,  qui  lui-même  précède  et  suit, 
qui  est  au  dehors  et  au  dedans  du  monde,  qui  est  le  monde, 

U.  Le  principe  indistinct,  Adhôkchadja  lui-même,  revêtu  d'un 
corps  mortel,  la  bergère  l'attacha  au  mortier  avec  une  corde  comme 
un  enfant  vulgaire. 

15.  La  corde  avec  laquelle  la  bergère  attachait  le  petit  coupable, 
son  fils,  étant  trop  courte  de  deux  doigts,  elle  en  ajouta  une  seconde. 

16.  La  nouvelle  corde  étant  aussi  trop  courte,  elle  en  ajouta  encore 
une  autre  ;  et  à  chaque  corde  qu'elle  prenait  pour  l'attacher,  il  man- 
quait toujours  deux  doigts. 

17.  En  voyant  Yaçôdâ  mettre  ainsi  bout  à  bout  tout  ce  qu'il  y  avait 
de  cordes  chez  elle,  les  bergères  riaient  aux  éclats;  elle  en  riait  elle- 
même  et  n'en  revenait  pas. 

18.  La  sueur  ruisselait  sur  ses  membres;  les  tresses  de  ses  cheveux 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  IX.  47 

et  sa  guiriande  flottaient  éparses.  Krïchna,  voyant  sa  mère  à  bout  de 
force,  eut  pitié  d'elle  et's*attacha  lui-même. 

19.  C'est  ainsi,  ô  roi,  que  Hari^  que  Krïchna  a  montré  quil  est 
aux  ordres  de  ses  dévots  serviteurs,  bien  qu'il  ne  prenne  d'ordre  que 
de  lui-même,  bien  que  le  monde  et  les  maîtres  du  monde  soient 
sous  ses  ordres. 

20.  Ni  Virantchya  (Brahmâ),  ni  Bhava  (Çiva),  ni  Çrî  (Lakchmî), 
quoiqu'elle  repose  sur  son  sein,  nont  été  l'objet  d'une  faveur  pa- 
reille à  celle  que  la  bergère  a  obtenue  de  Celui  qui  dispense  le  salut. 

21.  C'est  que  le  bienheureux  fils  de  la  bergère  n'est  accessible  à 
personne  ici-bas,  y  compris  les  plus  éclairés,  comme  aux  dévots  qui 
lui  sont  attachés  de  cœur. 

22.  Pendant  que  sa  mère  était  absorbée  par  les  soins  du  ménage, 
le  puissant  Krïchna  vit  deux  arbres  ardjunas,  deux  anciens  Guhyakas, 
fils  du  Dieu  des  richesses, 

23.  Que  Nârada  avait  jadis  maudits  et  changés  en  arbres,  en  pu- 
nition de  leur  ivresse;  on  les  appelait  Nalakûbara  et  Manigrîva;  et 
ils  étaient  éblouissants  de  beauté. 


FIN  DU  NEUVIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

KRÏCHNA  ATTACHÉ   AU   MORTIER, 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA, 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSÉ  PAR  VYASA. 


s 


48  LE  BHAGAVATA  PURANA. 


CHAPITRE  X. 


KRICHNA  BRISE  LES  DEUX   ARBRES   ARDJUNAS. 


1 .  Le  roi  dit  :  Vénérable  sage  »  raconte-nous  pourquoi  ces  deux  êtres 
avaient  été  maudits ,  quelle  faute  ils  avaient  commise ,  ou  ce  qui  avait 
causé  la  colère  du  Rïchi  divin. 

2.  ÇuKA  dit  :  Dans  un  charmant  bocage  du  Kâilâsa,  au  bord  de  la 
Mandakinî,  les  deux  serviteurs  de  Rudra,  fils  orgueilleux  du  Dieu  des 
richesses,  s'étaient  livrés  à  des  excès  de  boisson. 

3.  Les  yeux  troublés  par  les  fumées  des  liqueurs  enivrantes  qu'ils 
venaient  de  boire,  ils  se  promenaient,  sous  les  arbres  en  fleurs,  avec 
des  femmes  dont  les  voix  se  mariaient  à  leurs  chants; 

4.  Et,  entrant  dans  la  Gangâ,  ils  y  folâtraient  avec  leurs  jeunes 
compagnes  au  milieu  des  touffes  de  lotus,  comme  deux  éléphants 
avec  un  troupeau  de  femelles, 

5.  Quand  le  Rïchi  divin,  le  bienheureux  Nârada,  ô  descendant 
de  Kuru,  aperçut  par  hasard  les  deux  Dêvas  et  vit  qu'ils  rendaient 
ce  qu'ils  avaient  pris. 

6.  Les  Déesses  rougirent  de  leur  nudité  en  le  voyant;  et,  crai- 
gnant d'être  maudites,  elles  s'enveloppèrent  de  leurs  voiles;  les  deux 
Guhyakas  restèrent  nus. 

7.  A  la  vue  des  deux  fils  du  Sura,  gorgés  de  liqueurs  et  aveuglés 
par  l'ivresse  de  la  prospérité,  le  Rïchi,  désireux,  tout  en  les  maudis- 
sant, de  leur  accorder  une  faveur,  prononça  ces  paroles  : 

8.  Nârada  dit  :  Chez  qui  se  livre  aux  plaisirs  des  sens,  rien,  orgueil 
de  la  naissance  ou  autre  sentiment  né  de  la  qualité  de  passion,  n'abaisse 
l'intelligence  autant  que  l'ivresse  de  la  prospérité  :  sous  son  influence 
on  s'adonne  aux  femmes,  au  jeu,  à  la  boisson, 


LIVRE  DIXIEME.  CHAPITRE  X.  49 

9.  On  tue  les  animaux  domestiques,  on  dépouille  toute  pitié,  on 
s'abandonne  à  ses  passions,  on  se  persuade  que  ce  corps,  voué  à  la 
destruction,  échappe  à  la  vieillesse  et  à  la  mort, 

10.  [Quand  au  contraire]  il  finit,  alors  même  qu'il  porte  le  titre 
de  Roi,  par  s'appeler  vermisseau,  immondices  ou  cendres.  Est-ce 
comprendre  son  bien  que  de  se  livrer  envers  les  êtres,  dans  l'in- 
térêt de  ce  même  corps,  à  des  violences  au  bout  desqueUes  est 
l'enfer  ? 

11.  Et  puis  à  qui  le  corps  appartient-il?  Est-ce  à  qui  le  nourrit? 
à  qui  l'engendre  ou  le  met  au  monde  ?  Est-ce  au  père  de  la  mère  ? 
Est-ce  à  qui  l'acquiert  de  force  ou  par  achat?  est-ce  au  feu?  est-ce 
au  chien  ? 

12.  Ainsi  le  corps  a  plus  d'un  maître;  il  vient  de  l'indistinct  et  il 
y  retourne.  Quand  on  sait  cela ,  peut-on  bien  se  confondre  avec  lui 
et  mettre  pour  lui  des  êtres  à  mort,  à  moins  d'être  fou? 

13.  Pour  le  fou,  pour  celui  qu'aveugle  l'ivresse  de  la  prospérité,  la 
pauvreté  est  le  collyre  par  excellence  :  c'est  seulement  alors  qu'il  est 
pauvre  qu'il  regarde  les  êtres  comme  ses  pareils. 

14.  Ainsi  celui  qui  s'est  piqué  à  une  épine  ne  souhaite  à  personne 
la  même  douleur,  ayant  reconnu  à  certains  symptômes  que  tous  les 
vivants  sont  semblables;  tandis  que  ce  sentiment  est  étranger  à  qui 
n'a  pas  été  piqué. 

15.  Le  pauvre  ne  s'empêtre  pas  dans  le  moi,  il  est  exempt  de  toutes 
les  ivresses  ici-bas  :  les  épreuves  qui  lui  viennent  naturellement  sont 
ses  mortifications  les  plus  grandes. 

16.  Chez  le  pauvre,  amaigri  par  la  faim  et  soupirant  après  le  pain 
de  chaque  jour,  les  organes  se  dessèchent,  la  pensée  de  nuire  n'existe 
même  pas. 

17.  Le  pauvre  est  recherché  de  préférence  par  les  gens  de  bien  qui 
regardent  tous  les  êtres  du  même  œil;  grâce  à  eux,  il  étouflFe  en  lui- 
même  le  désir,  et  il  est  soudain  purifié. 

18.  Aux  gens  de  bien,  qui  ont  les  mêmes  sentiments  pour  tous  les 
êtres  et  qui  soupirent  après  les  pieds  de  Mukunda ,  qu'importent  les 

rv.  7 


50  LE  BHÀGAVATA  PURANA. 

hommes  méprisables ,  fiers  de  leurs  richesses,  vains  et  s^appuyant  sur 
des.  choses  aussi  vaines  qu'eux-mêmes? 

19.  Prenant  donc  en  pitié  ces  deux  êtres,  qui  sont  gorgés  de  li- 
queurs enivrantes,  aveuglés  par  Tivresse  de  la  prospérité,  adonnés  aux 
femmes  et  esclaves  de  leurs  sens^  je  vais  les  arracher  aux  ténèbres  de 
l'ivresse. 

20.  Parce  que  les  deux  fils  du  gardien  des  mondes  sont  plongés 
dans  les  ténèbres  et  ne  s'aperçoivent  pas,  dans  leur  ivresse  cou- 
pable ,  qu'ils  sont  tout  nus , 

21.  Ils  méritent  de  descendre  à  la  condition  des  êtres  immobiles  : 
qu'ils  ne  soient  plus  ce  qu'ils  ont  été;  [mais]  qu'ils  gardent  la  mémoire 
par  un  effet  de  ma  bonté,  et  qu'en  cet  état,  favorisés,  grâce  à  moi, 

22.  Du  contact  du  fils  de  Vasudêva  après  cent  automnes  divins 
écoulés,  ils  recouvrent  leur  nature  divine  et  deviennent  ses  dévots 
serviteurs. 

23.  ÇuKÀ  dit  :  Ainsi  parla  le  Rïchi  divin,  et  il  se  rendit  à  l'ermitage 
de  Nârâyana  ;  Nalakûbara  et  Manigrîva  furent  changés  en  un  couple 
d'arbres  ardjunas. 

24.  Afin  de  justifier  la  parole  du  Rïchi,  éminent  entre  les  adora- 
teurs de  Bhagavat,  Hari,  marchant  à  pas  lents  vers  l'endroit  où  était 
le  couple  des  deux  arbres  ardjunas  : 

25.  Parce  que  le  Rïchi  divin  [dit-il]  m'est  très  cher  et  que  ces  deux 
êtres  sont  fils  du  Dieu  des  richesses,  je  veux  accomplir  la  prédiction 
de  ce  sage  magnanime. 

26.  Ainsi  disant,  Krïchna  s'avança  entre  les  deux  ardjunas  ju- 
meaux ;  et  Celui  qui  est  l'âme  universelle  y  avait  à  peine  pénétré  que 
le  mortier  prit  une  direction  oblique. 

%1.  Sous  l'effort  de  l'enfant  qui  le  tirait,  le  mortier  suivit,  et  les 
deux  arbres,  délivrés  subitement  par  Dâmôdara  (Krïchna)  deis  entraves 
où  leurs  pieds  étaient  attachés,  s'abattirent  en  secouant  violemnient, 
au  contact  de  la  puissance  du  Très-Haut,  leur  tronc,  leurs  branches 
et  leurs  ramilles  avec  un  bruit  formidable. 

28.  Alors,  éclairant  tout  l'horizon  de  la  plus  vive  splendeur,  les 
deux  Siddhas,  pareils  au  feu  des  deux  arbres  [qui  aurait  pris  un  corps], 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  X.  51 

s  approchant  en  baissant  la  tête  devant  Krïchna»  le  maître  de  tous  les 
mondes ,  joignant  les  mains  en  signe  de  respect  et  dès  lors  affranchis 
de  la  qualité  de  passion ,  lui  dirent  ces  paroles  : 

29-  Krïchna,  Kiichna,  ô  puissant  Yôgin,  tu  es  le  primitif,  le 
suprême  Purucha,  et  l'univers  visible  et  invisible  est  ta  forme,,  disent 
les  sages  versés  dans  le  Vêda. 

30.  Seul  tu  dispenses  à  tous  les  êtres  le  corps,  la  vie,  le  sentiment 
de  la  personnalité  et  les  sens;  tu  es  le  Temps,  tu  es  Bhagavat,  Vichnu, 
TEternel,  le  Seigneur. 

31.  Tu  es  le  grand  principe,  tu  es  la  Nature  elle-même,  qui  se 
compose  de  bonté ,  de  passion  et  de  ténèbres  ;  tu  es  le  Purucha  sous 
une  forme  visible;  tu  sais  les  changements  auxquels  tous  les  corps 
sont  soumis. 

32.  Tu  es  imperceptible  à  ce  que  tu  perçois,  à  ce  qui  change,  aux 
qualités  de  la  nature.  Qui  donc  peut  ici-bas,  sous  l'enveloppe  des 
qualités,  connaître  celui  qui  est  avant  elles? 

33.  Salut  à  toi,  Bhagavat,  Vâsudêva,  Créateur,  à  toi,  Brahme, 
dont  la  majesté  se  dérobe  sous  les  qualités  qui  t'empruntent  leur 
éclat; 

34.  A  toi,  qui  n'as  point  de  corps  et  dont  les  manifestations  sous 
des  formes  corporelles  nous  sont  connues  ici-bas  par  tant  et  tant 
de  hauts  faits  incomparables,  surnaturels,  impossibles  à  des  êtres 
unis  à  un  corps. 

35.  C'est  ainsi  que,  pour  assurer  le  bonheur  et  la  délivrance  de 
tous  les  êtres,  tu  as  incarné  aujourd'hui  une  portion  de  ton  essence, 
et  que  tu  prodigues  les  bénédictions. 

36.  Salut,  ô  bonté  suprême;  salut,  ô  suprême  félicité;  salut  à  Vâ- 
sudêva, à  l'être  impassible,  au  chef  des  Yadus. 

37.  Congédie-nous,  ô  Etre  immense,  [congédie]  les  esclaves  de 
ton  serviteur,  puisque  nous  avons  joui  de  ta  vue,  grâce  à  la  bienveii 
lance  du  Rïchi. 

38.  Puisse  notre  voix  être  consacrée  à  répéter  le  récit  de  tes  vertus, 
nos  oreilles  à  l'entendre,  nos  mains  à  célébrer  ton  culte,  notre  esprit 
à  penser  à  tes  pieds,  notre  tête  à  s'incliner  devant  ceux  en  qui  lu 

7- 


52  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

résides,  et  nos  yeux  à  contempler  les  gens  de  bien,  en  qui  tu  te  per- 
sonnifies ! 

39.  ÇuKA  dit  :  Quand  les  deux  Guhyakas  eurent  ainsi  célébré  sa 
gloire,  Bhagavat,  le  Seigneur  du  Parc,  qui  était  retenu  au  mortier 
par  une  corde,  leur  dit  en  souriant  : 

40.  Bhagavat  dit  :  Je  sais  que  le  Rïchi  compatissant,  en  pronon- 
çant jadis  votre  déchéance  en  punition  de  Taveuglement  où  vous  jetait 
l'ivresse  de  la  prospérité ,  vous  a  accordé  une  faveur. 

41.  La  vue  des  gens  de  bien,  pour  qui  tous  les  êtres  sont  égaux, 
et  de  ceux-là  surtout  qui  ont  mis  en  moi  leur  affection,  ne  peut  pas 
plus  enchaîner  une  âme  que  la  vue  du  soleil  n'enchaîne  les  yeux. 

42.  Maintenant  donc  que  vous  m'êtes  dévoués,  ô  Nalakûbara, 
allez  à  votre  demeure;  vous  le  possédez  enfin  cet  amour  suprême  pour 
ma  personne,  qui  faisait  l'objet  de  vos  désirs  et  qui  affranchit  à  jamais 
des  renaissances. 

43.  ÇuKÀ  dit  :  Il  dit,  et  les  deux  Guhyakas,  tournant  en  cercle  au- 
tour de  lui  et  s'inclinant  maintes  et  maintes  fois,  prirent  congé  du 
[Seigneur]  qui  était  attaché  au  mortier,  et  se  dirigèrent  vers  la  ré- 
gion du  Nord. 


FIN  DU  DIXIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

LES  DEUX  ARDJUNAS  JUMEAUX  SONT  BRISES, 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURAIIfA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSE  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XI.  53 


CHAPITRE   XI 


MEURTRE  DE  BAKA. 


1.  ÇuKÀ  dit:  Au  bruit  que  les  deux  arbres  avaient  fait  en  tombant, 
Nanda  et  les  autres  bergers  étaient  accourus  sur  les  lieux ,  ô  le  meil- 
leur des  Kurus ,  craignant  que  quelque  trombe  formidable  ne  s'y  fût 
abattue  ; 

2.  Et  là,  en  voyant  les  deux  ardjunas  jumeaux,  qui  étaient  couchés 
par  terre,  ils  se  perdaient  en  conjectures  sur  la  cause  de  leur  chute, 
sans  s'apercevoir  qu'ils  l'avaient  sous  les  yeux  ; 

3.  Que  c'était  le  petit  enfant,  attaché  par  une  corde  au  mortier  et 
l'entraînant  avec  lui;  et,  dans  leur  efiferement,  ils  disaient  :  Qui  a  fait 
cela?  D'où  vient  ce  prodige?  C'est  un  coup  du  ciel. 

fi.  Les  enfants  leur  dirent  :  C'est  lui;  le  mortier  est  allé  de  travers 
pendant  qu'il  le  tirait  en  passant  entre  les  deux  ;  nous  avons  vu  aussi 
deux  hommes. 

5.  Les  bergers  ne  les  en  crurent  point  :  Ce  n'est  pas  un  enfant 
comme  lui,  disaient-ils,  qui  pourrait  déraciner  ainsi  deux  arbres. 
Quelques-uns  (cependant)  avaient  des  doutes. 

6.  Nanda,  ayant  aperçu  son  fils  attaché  à  une  corde  et  tirant  le 
mortier,  se  mit  à  rire  et  le  détacha. 

7.  Tantôt  le  Bienheureux  dansait,  comme  un  petit  enfant  vul- 
gaire, aux  applaudissements  des  bergères;  tantôt  il  chantait  avec 
gentillesse,  leur  obéissant  comme  une  poupée  de  bois; 

8.  Tantôt  enlevant,  sur  leur  demande,  un  banc,  un  poids  ou  une 
pantoufle,  il  l'apportait  à  tour  de  bras,  et  provoquait  la  gaieté  des 
siens. 

9.  Montrant  ainsi  à  ceux  qui  le  connaissent  qu'il  est  en  ce  monde 


54  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

à  ia  discrétion  de  ses  serviteurs,  le  Bienheureux,  par  ses  jeux  enfan- 
tins, faisait  la  joie  du  Parc. 

10.  Après  les  apparitions  effrayantes  dont  ils  avaient  été  témoins 
dans  la  grande  forêt,  Nanda  et  les  autres  bergers  mûris  par  Tâge  se 
réunirent  pour  aviser  aux  intérêts  du  Parc. 

!!•  L'un  d'eux,  nommé  Upananda,  prit  la  parole;  c'était  un  berger 
plein  d'expérience  et  d'années,  sachant  ce  que  le  lieu,  le  temps 
et  l'intérêt  commandent,  et  soucieux  d'être  agréable  à  Rama  et  à 
Krïchna  : 

12.  Il  faut  quitter  ces  lieux  [dit-il],  si  nous  avons  à  cœur  le  salut 
du  Parc.  Nous  y  sommes  assaillis  par  de  funestes  apparitions  qui 
menacent  la  vie  des  enfants. 

13.  C'est  à  grand'peine  que  le  petit  a  échappé  à  la  Râkchasî  qui 
met  à  mort  les  enfants,  et  la  faveur  de  Hari  a  seule  empêché  que  le 
cjbariot  ne  tombât  sur  lui. 

U.  Un  mauvais  génie  sous  forme  de  tourbillon  l'a  emporté  dans 
les  airs  pour  le  faire  périr;  et  il  n'a  dû  son  salut,  en  tombant  là-bas 
sur  la  pierre,  qu'à  l'intervention  des  Dieux  suprêmes. 

15.  Si  le  petit  n'est  pas  mort,  lui  ou  tout  autre  enfant,  alors  qu'il 
passait  entre  les  deux  arbres,  c'est  encore  un  effet  de  la  protection 
d'Atchyuta. 

16.  Avant  que  ne  fonde  sur  le  Parc  quelque  fléau  fatal,  emmenons 
les  enfants  loin  d'ici,  allons-nous-en  ailleurs  avec  tous  les  nôtres. 

17.  Il  est  une  forêt,  nommée  Vrïndâvana,  riche  en  pâturages  et  en 
jeunes  taillis;  les  bergers,  les  bergères  et  les  vaches  en  aimeront  les 
collines,  les  herbages  et  les  lianes  salutaires. 

18.  Allons-y  dès  aujourd'hui.  Attelez  les  chariots  sans  retard  et  que 
les  troupeaux  aillent  en  tête,  si  vous  partagez  mon  avis. 

19.  A  ces  paroles,  les  bergers,  unis  dans  un  même  sentiment, 
s'écrièrent  :  Très  bien!  Très  bien  !  et,  chacun  attelant  les  chariots  de 
son  parc ,  ils  y  chargèrent  leurs  ustensiles  et  ils  partirent. 

20.  Quand  les  vieillards,  les  enfants,  les  femmes  et  tous  les  meu- 
bles furent  placés  sur  les  chariots,  non  sans  peine  pour  les  bergers,  ô 
roi,  ceux-ci,  s'armant  de  leurs  arcs. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XL  55 

21.  Firent  prendre  la  tête  aux  troupeaux,  et,  soufflant  de  toutes 
leurs  forces  dans  leurs  cors,  ils  se  mirent  en  marche,  au  son  bruyant 
des  instruments  de  musique,  avec  leurs  Purôhitas. 

22.  Du  haut  des  chariots,  les  bergères,  dont  les  seins  brillaient  de 
l'éclat  du  safran  nouveau,  .chantaient  gaiement  les  jeux  de  Krïchna, 
le  cou  chargé  de  colliers  et  le  corps  paré  de  leurs  robes  les  plus 
belles. 

23.  Puis  venaient  Yaçôdâ  et  Rôhinî ,  montées  sur  le  même  char  avec 
Krîchna  et  Râma  *et  empruntant  à  leur  présence  une  beauté  nou- 
velle; elles  écoutaient  avec  un  vif  intérêt  les  récits  dont  ils  faisaient 
le  sujet. 

24.  Quand  ils  furent  entrés  dans  la  forêt  Vrïndâvana,  source  de 
délices  en  toute  saison,  ils  y  tracèrent  remplacement  de  leurs  parcs 
en  disposant  leurs  chariots  en  forme  de  demi-lune. 

25.  A  la  vue  de  Vrïndâvana,  du  mont  Gôvardhana  et  des  îles  de  la 
Yamunâ,  grande  fut  la  joie  de  Râma  et  de  Mâdhava,  ô  roi. 

26.  Tout  en  faisant  ainsi,  grâce  à  leurs  exploits  enfantins  et  à  leur 
doux  langage,  la  joie  des  habitants  du  Parc,  ils  eurent,  dès  que  leur 
âge  le  permit,  la  garde  des  veaux. 

27.  Munis  de  divers  instruments  de  jeu,  ils  menaient  paître  les 
veaux  ensemble,  dans  le  voisinage  du  Parc,  avec  les  jeunes  enfants 
des  bergers. 

28.  Ils  s'amusaient  tantôt  à  jouer  de  la  flûte,  tantôt  à  faire  tourner 
des  frondes,  tantôt  à  agiter  les  clochettes  de  leurs  pieds,  tantôt  à  lutter 
contre  de  feints  taureaux. 

29.  Contrefaisant  eux-mêmes  les  taureaux,  ils  luttaient  en  beuglant 
l'un  contre  l'autre;  ou  bien,  tout  en  cheminant,  ils  imitaient  le  cri 
des  animaux,  comme  des  enfants  vulgaires. 

30.  Un  jour  que  Krîchna  et  Râma  faisaient  paître  les  veaux  au 
bord  de  la  Yamunâ  avec  leurs  camarades,  un  Démon  vint  pour  les 
tuer. 

31.  Il  avait  pris  la  forme  d'un  veau.  Hari  le  reconnut  au  milieu  du 
troupeau,  et  le  montrant  à  Bakdêva,  il  se  rapprocha  de  lui  à  petits 
pas,  d'un  air  innocent 


56  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

32.  Atchyuta  le  saisit  par  les  deux  pieds  de  derrière  et  par  la 
queue,  il  le  fit  tournoyer  en  Fair,  et  le  jeta  sans  vie  à  la  cime  d'un 
arbre  kapittha.  Son  énorme  cadavre  abattit  en  tombant  les  fruits  du 
kapittha. 

33.  Les  enfants,  étonnés  de  ce  qu'ils  voyaient,  s'écrièrent  :  Très 
bien!  Très  bien!  et  du  haut  du  ciel  les  Dieux,  transportés  de  joie, 
répandirent  sur  lui  une  pluie  de  fleurs. 

34.  Devenus  gardeurs  de  veaux,  bien  qu'à  eux  seuls  appartienne 
la  garde  de  tous  les  mondes,  les  deux  frères,  portant  eux-mêmes  les 
provisions  de  leur  déjeuner,  menaient  paître  les  veaux  de  côté  et 
d'autre. 

35.  Tous  les  [jeunes  bergers],  voulant  un  jour  désaltérer  leurs 
troupeaux,  se  rendirent  au  bord  d'un  étang;  ils  y  firent,  boire  leurs 
veaux  et  burent  eux-mêmes  ensuite. 

36.  Apercevant  alors,  immobile  devant  eux,  un  animal  gigan- 
tesque, pareil  à  un  pic  de  montagne  détaché  par  la  foudre,  les  enfants 
furent  pris  de  peur. 

37.  C'était  le  grand  Asura,  nommé  Baka  (grue),  paraissant  sous 
la  forme  de  l'oiseau  de  son  nom.  Il  fondit  soudain  sur  Krïchna  et 
l'engloutit  violemment  dans  son  bec  affilé. 

38.  En  voyant  Krïchna  dévoré  par  cette  grue  monstrueuse,  Râma 
et  les  autres  enfants  furent  frappés  de  stupeur,  comme  les  sens  quand 
la  vie  les  quitte. 

39.  Baka,  sentant  que  le  fils  du  berger,  le  père  du  gourou  des 
mondes  (Brahmâ),  lui  brûlait  le  palais  jusqu'à  la  racine  comme  un 
feu  dévorant,  le  rejeta  soudain  avec  fureur  sans  l'avoir  blessé;  et  il 
marcha  de  nouveau  sur  lui  pour  le  frapper  avec  son  bec. 

40.  Au  moment  où  Baka,  l'ami  de  Kamsa,  se  jetait  sur  lui.  Celui 
qui  fait  le  bonheur  des  bons  le  saisit  de  ses  deux  mains  par  les  deux 
mandibules,  le  déchira  en  se  jouant,  comme  une  plante  à  tige  sans 
nœuds,  sous  les  yeux  de  ses  jeunes  compagnons,  et  remplit  de  joie 
les  habitants  du  ciel. 

41.  Alors,  du  haut  de  leurs  célestes  demeures,  les  Suras  cou- 
vrirent l'ennemi  de  Baka  de  fleurs  de  jasmin  et  d'autres  fleurs  du 


LIVRE  DIXIEME,   CHAPITRE  XI.  57 

Paradis,  et  célébrèrent  ses  louanges  avec  accompagnement  de  tam- 
bours et  de  conques.  La  vue  de  ce  prodige  remplit  d'admiration  les 
fils  des  bergers. 

42.  Echappé  à  la  gueide  de  Baka,  Krîchna  fut  accueilli  par  Râm a 
et  les  autres  enfants,  comme  le  souffle  de  vie  par  les  sens,  quand  il 
revient  à  sa  place;  ils  Fembrassèrent  avec  des  transports  d'allégresse, 
et,  réunissant  leurs  veaux,  ils  rentrèrent  au  Parc  et  y  racontèrent 
ces  choses. 

43.  Les  bergers  et  les  bergères,  étonnés  de  ce  qu  ils  entendaient, 
et  pénétrés  des  sentiments  les  plus  vifs  de  joie  et  de  respect,  regar- 
daient Krîchna  avec  un  tendre  intérêt,  comme  s'il  fût  revenu  d'entre 
les  morts,  sans  pouvoir  rassasier  leurs  yeux  de  sa  vue. 

44.  Que  de  fois  [disaient-ils]  la  mort  a  menacé  cet  enfant!  mais  il 
en  a  coûté  à  qui  a  mis  ses  jours  en  danger. 

45.  Au  lieu  de  la  victoire  que  ces  monstres  se  promettaient,  c'est 
la  mort  qu'ils  trouvent  en  fondant  sur  lui  pour  le  tuer,  comme  l'in- 
secte qui  se  jette  sur  la  flamme. 

46.  Oh  non  !  les  paroles  des  sages  habiles  dans  le  Véda  ne  trom- 
pent jamais  ;  ce  que  le  bienheureux  Garga  avait  prédit  s'est  réalisé  de 
tous  points. 

47.  Et,  continuant  sur  ce  ton,  Nanda  et  les  autres  bergers  rappe- 
laient avec  bonheur  les  aventures  de  Râma  et  de  Krîchna,  et  le 
plaisir  qu'ils  y  prenaient  leur  faisait  oublier  les  douleurs  de  la  vie  de 
ce  monde. 

48.  C'est  ainsi  que  les  deux  [frères]  passèrent  leur  premier  âge 
à  se  livrer,  dans  le  Parc,  à  des  jeux  enfantins,  à  se  cacher,  à  élever  des 
digues,  à  gambader  comme  les  singes  et  à  d'autres  amusements  sem- 
blables. 

FIN  DU  ONZIÈME  CHAPITRE  ,  AYANT  POUR  TITRE  : 

MEURTRE  DE  BAKA, 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURANA, 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSA  PAR  VYÂSA. 

IV.  8 


58  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 


CHAPITRE  XII. 


MEURTRE  DU   DEMON   AGHA 


1.  ÇvKA  dit  :  Un  jour  Hari,  voulant  aller  déjeuner  dans  la  forêt, 
se  leva  dès  le  matin ,  réveilla  les  jeunes  bergers,  ses  camarades, 
aux  sons  agréables  du  cor  et  sortit  du  Parc  en  poussant  ses  veaux 
devant  lui. 

2.  Avec  lui  partirent  gaiement  des  milliers  d'enfants  vigoureux, 
ses  amis,  tous  munis  de  cordes,  de  baguettes,  de  cors  et  de  flûtes,  et 
poussant  chacun  devant  soi  un  troupeau  de  plus  de  mille  veaux. 

3.  Ils  réunirent  leurs  veaux  aux  veaux  innombrables  de  Krichna, 
et,  tout  en  les  menant  paître  de  côté  et  d'autre,  ils  se  livraient  à  des 
jeux  de  leur  âge. 

4.  A  leurs  parures  de  verroteries,  de  baies  de  gundjâ,  de  perles 
et  d'or,  ils  ajoutaient  des  grappes  de  fruits  et  de  jeunes  pousses,  des 
fleurs,  des  plumes  de  paon  et  de  la  terre  docre. 

5.  Ils  se  dérobaient  les  uns  aux  autres  des  cordes  et  d'autres  objets; 
aussitôt  ceux-ci  reconnus,  ils  les  jetaient  à  quelques  pas;  ceux  qui 
étaient  là  les  jetaient  plus  loin  à  leur  tour;  et  ils  se  les  rendaient  en 
riant. 

6.  Si  Krïchna  s'éloignait  pour  admirer  un  lotus  :  C'est  moi ,  c'est 
moi  qui  suis  le  premier  arrivé,  disait  avec  joie  chacun  d'eux  en  le 
touchant. 

7.  Les  uns  jouaient  déjà  flûte,  d'autres  sonnaient  du  cor;  ceux-ci 
imitaient  le  bourdonnement  des  abeilles^  ceux-là  le  chant  du  coucou. 

8.  Ils  luttaient  de  vitesse  avec  les  ombres  d'une  volée  d'oiseaux,  ou 
de  grâce  dans  la  démarche  avec  les  flamants;  ils  imitaient  l'attitude 
des  grues  et  la  danse  des  paons. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XIL  59 

9.  Us  empoignaient  les  jeunes  singes  par  la  queue  et  se  hissaient 
à  leur  suite  sur  les  arbres,  grimaçant  et  sautant  avec  eux  de  branches 
en  branches. 

10.  Us  bondissaient  avec  les  grenouilles  et  plongeaient  avec  elles 
dans  les  torrents;  ils  riaient  à  leur  propre  image  et  injuriaient  l'écho. 

1 1 .  Ainsi ,  grâce  aux  mérites  accumulés  par  eux  (dans  des  existences 
antérieures) ,  ils  prenaient  leurs  ébats  avec  Celui  qui  est  pour  les  sages 
perception  de  Tinfinie  félicité,  Dieu  suprême  pour  ses  serviteurs,  et 
enfant  des  hommes  pour  qui  est  le  jouet  de  l'illusion. 

IS.  Alors  que  la  poussière  de  ses  pieds  est  inaccessible  même  aux 
Yôgins,  devenus  maîtres  de  leur  cœur  après  de  nombreuses  existences 
passées  dans  la  contrainte,  ils  lavaient  là  en  personne  sous  les  yeux; 
cela  étant,  à  quoi  bon  décrire  le  sort  des  habitants  du  Parc? 

13.  Ensuite  ils  furent  en  butte  aux  attaques  d'un  puissant  Démon, 
nommé  Agha,  qu'offusquait  la  vue  de  leur  bonheur  et  de  leurs  jeux, 
et  dont  les  Immortels,  bien  que  nourris  d'ambroisie,  épient  incessam- 
ment les  desseins  par  souci  de  leur  propre  vie. 

14.  A  la  vue  des  enfants  qui  suivaient  Krîchna,  l'émissaire  de 
Kamsa,  le  Démon  Agha,  frère  cadet  de  Bakî  et  de  Baka  :  Oui,  c'est 
bien  le  meurtrier  des  miens  [dit-il]  ;  je  veux  les  venger  tous  les  deux 
sur  lui  et  sur  sa  bande. 

15.  Une  fois  ceux--ci  immolés  à  la  vengeance  de  mes  amis,  c'en  est 
fait,  ou  peu  s'en  faut,  des  habitants  du  Parc.  La  vie  disparue,  qu'im- 
portent les  corps  ?  Vivre,  c'est  respirer  par  ses  enfants. 

16.  Sa  résolution  prise,  le  méchant  revêtit  la  forme  d'un  boa  gi- 
gantesque, long  d'un  yôjana,  massif  comme  une  haute  montagne,  mer- 
veilleux et  ouvrant  une  gueule  pareille  à  une  caverne;  et  il  s'étendit 
sur  le  chemin  pour  les  dévorer. 

17.  Sa  lèvre  inférieure  se  confondait  avec  le  sol,  et  sa  lèvre  supé- 
rieure avec  les  nuages  ;  les  deux  coins  de  sa  gueule  ressemblaient  à 
des  abîmes,  ses  dents  à  des  pics  de  montagne,  le  fond  de  sa  bouche  à 
un  gouffre  obscur,  sa  langue  à  une  longue  chaussée,  son  souffle  à  un 
vent  âpre,  et  le  feu  de  ses  regards  à  un  incendie. 

18.  Tous,  persuadés  que  c'était  la  gloire  de  Vrïndâvana  qu'ils 

8. 


60  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 

avaient  sous  les  yeux,  comparaient  cet  objet,  en  plaisantant,  à  une 
gueule  de  boa  toute  grande  ouverte  : 

19.  Dites,  ô  amis,  est-ce  bien  une  apparence  trompeuse  qui  est  là 
devant  nous?  Ne  dirait-on  pas  une  gueule  de  serpent  toute  grande 
ouverte  pour  nous  dévorer  ? 

20.  Oui,  vraiment:  le  nuage  rougi  par  les  rayons  du  soleil  en  est 
comme  la  mâchoire  supérieure,  et  le  sol,  qui  se  colore  des  reflets  du 
nuage,  la  mâchoire  inférieure- 

21.  Ces  deux  crevasses  à  droite  et  à  gauche  font  Feffet  des  deux 
coins  de  la  gueule,  et  ces  rangées  de  pics  aigus,  celui  des  dents, 
voyez. 

22.  Cette  longue  et  large  chaussée,  c'est  la  langue;  et  l'obscurité 
qui  règne  au  fond ,  c'est  l'intérieur  de  la  bouche. 

23.  Voyez:  ce  vent  brûlant  et  âpre  de  la  forêt  en  feu,  il  semble 
que  ce  soit  la  respiration  d'un  animal;  et  l'odeur  infecte  des  animaux 
qui  y  brûlent,  celle  des  chairs  dans  son  estomac. 

24.  Entrons-y,  voyons  s'il  nous  dévorera.  S'il  est  ce  qu'il  semble 
être ,  celui-ci  va  le  faire  périr  sur-le-champ  comme  Baka ,  disaient-ils 
en  regardant  le  visage  aimable  de  l'ennemi  de  Baka  ;  et  ils  entrèrent 
en  riant  et  en  battant  des  mains. 

25.  Le  Bienheureux  les  entendait  échanger,  dans  leur  ignorance, 
ces  propos  erronés;  il  réfléchit,  et,  reconnaissant,  lui  qui  réside  dans 
le  cœur  de  tous  les  êtres,  que  sous  un  vrai  corps  de  serpent  c'était 
un  Démon  qui  leur  donnait  le  change,  il  résolut  de  le  dompter  pour 
sauver  les  siens. 

26.  Cependant  les  enfants  étaient  entrés  avec  leurs  veaux  dans  le 
ventre  de  l'Asura;  mais  le  Râkchasa  ne  les  dévora  pas  :  il  attendait 
l'arrivée  de  l'ennemi  de  Baka,  du  meurtrier  des  siens,  dont  la  triste 
fin  remplissait  sa  pensée. 

27.  Krichna,  à  qui  tous  les  êtres  doivent  le  salut,  voyant  ceux 
dont  il  était  le  seul  défenseur  soustraits  à  la  protection  de  son  bras, 
malheureux  et  livrés  en  pâture,  dans- le  ventre  du  monstre,  au  feu 
dévorant  de  son  soufile,  fut  pris  de  pitié;  et,  interdit  devant  l'œuvre 
du  destin  : 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XII.  61 

28.  Que  faire?  Comment  empêcher  et  que  ce  méchant  ne  vive  et 
que  ces  innocents  ne  périssent?  se  disait  à  lui-même  Hari,  qui  voit 
tout,  et,  prenant  son  parti,  il  entra  dans  la  gueule  du  serpent. 

29.  Alors  les  Dieux,  cachés  derrière  un  nuage,  poussèrent  des  cris 
d'effroi ,  tandis  que  Kamsa  et  les  autres  Râkchasas ,  amis  d' Agha ,  tres- 
saillaient d'allégresse. 

30.  Mais  Krïchna,  qui  est  Bhagavat  et  rÉternel,  veillait,  et,  au 
moment  où  le  monstre  s'apprêtait  à  les  broyer,  lui,  les  enfants  et  les 
veaux,  il  se  gonfla  soudain  dans  son  cou. 

31.  Aussitôt  lanimal  gigantesque  perdit  la  respiration;  les  yeux  lui 
sortaient  de  la  tête^  il  se  retournait  en  tout  sens,  et  le  souffle  accumulé 
dans  son  corps,  ne  trouvant  point  d'issue,  s'en  ouvrit  une  dans  le 
crâne  et  s'échappa  au  dehors. 

32.  Tous  les  souffles  vitaux  ayant  pris  cette  voie,  le  bienheureux 
Mukunda  rappela  à  la  vie,  par  la  puissance  de  son  regard,  les  veaux 
et  ses  amis  qui  avaient  perdu  connaissance,  et  il  sortit  avec  eux  de 
la  gueule  du  monstre. 

33.  Cependant  des  anneaux  de  l'énorme  serpent  s'était  élevée  une 
grande  flamme  merveilleuse,  éclairant  les  dix  régions  de  sa  splendeur; 
elle  attendait,  immobile  dans  les  airs,  que  le  Seigneur  fût  sorti,  et  elle 
entra  en  lui  sous  le  regard  des  habitants  du  ciel. 

3&.  Alors,  transportés  de  joie  et  glorifiant  le  libérateur,  les  Suras 
répandirent  sur  lui  une  pluie  de  fleurs;  les  Apsaras  dansèrent;  les 
chantres  divins  chantèrent;  les  musiciens  célestes  jouèrent  de  leurs 
instruments;  les  Brahmanes  firent  entendre  des  hymnes,  et  les  Gana^ 
des  cris  de  victoire. 

35.  En  entendant  ces  hymnes  merveilleux,  ces  mélodieux  instru- 
ments, ces  chants,  ces  cris  de  victoire,  tous  ces  bruits  de  joie  et  de 
fête  qui  s'élevaient  jusqu'à  sa  demeure,  Brahmâ  vint  aussitôt  et  resta 
stupéfait  devant  la  puissance  du  Seigneur. 

36.  La  dépouille  merveilleuse  du  boa,  ô  roi,  après  s'être  desséchée 
sur  le  sol  de  Vrïndâvana ,  servit  longtemps  de  cachette  aux  gens  du 
Parc  dans  leurs  jeux. 

37.  Hari  était  dans  la  première  période  de  l'enfance,  quand  il  ac- 


62  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

complit  cet  exploit;  et  c  est  seulement  dans  la  suivante  que  les  enfants, 
délivrés  par  lui  de  la  mort  ainsi  que  le  serpent,  racontèrent  avec  admi* 
ration  aux  habitants  du  Parc  ce  dont  ils  avaient  été  témoins. 

38.  Quand  sous  les  traits  d'un  petit  enfant  se  cache  le  Créateur, 
rÉtre  supérieur  à  tous  les  êtres,  aux  plus  élevés  comme  aux  plus 
humbles,  rien  d'étonnant  qu'à  son  contact  Agha  ait  été  purifié  de  ses 
péchés  et  se  soit  confondu  avec  l'âme  suprême  par  une  faveur  bien 
rarement  accordée  à  des  méchants. 

39.  Celui  dont  l'image  corporelle,  pour  avoir  résidé  une  seule  fois 
comme  modification  de  l'esprit  chez  un  être,  a  pu  lui  assurer  l'union 
avec  Bhagavat ,  doit  l'assurer  à  plus  forte  raison  à  ceux  en  qui  il  entre 
en  personne  et  dont  il  dissipe  l'illusion  par  la  conscience  permanente 
du  bonheur  de  l'âme  suprême. 

SUTA  dit  : 

40.  Brahmanes,  le  roi  qui  devait  la  vie  au  Dieu  des  Yâdavas, 
après  avoir  entendu  cette  histoire  merveilleuse  de  son  sauveur,  adressa 
au  fils  de  Vyâsa  une  nouvelle  question  sur  cette  sainte  histoire,  dont 
son  cœur  était  ravi. 

41.  Le  roi  dit  :  Brahmane,  ce  qui  s'est  passé  à  une  époque  déter- 
minée fait  partie  de  cette  époque;  comment  un  acte  de  Hari  appar- 
tenant à  la  première  période  de  son  enfance  n'a-t-il  été  célébré  par 
ses  camarades  que  dans  la  seconde? 

42.  Explique*moi  cela,  ô  grand  Yôgin,  ô  mon  maître:  j'ai  un  vif 
désir  de  le  comprendre.  Sans  doute  c'est  un  efiet  du  pouvoir  magique 
de  Hàri;  cela  ne  peut  être  autrement. 

43.  Nous  sommes  heureux  entre  tous  ici-bas,  ô  maître,  tout  misé- 
rable Kchatriya  que  nous  sommes,  puisque,  grâce  à  toi,  nous  nous 
abreuvons  sans  cesse  de  la  sainte  ambroisie  de  l'histoire  de  Krîchna. 


SUTA  dit  : 


44.  A  cette  question  du  roi,  le  fils  de  Bâdarâyana,  qu'elle  rappe- 


«t 
\ 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XII.  63 

s 

lait  à  la  pensée  d'Ananta  (Krïchna),  perdit  Tusage  de  tous  ses  sens; 
puis  recouvrant  avec  peine  et  lentement  la  vue  des  objets  extérieurs, 
ô  toi  qui  es  grand  entre  les  plus  grands  adorateurs  de  Bhagavat, 
il  lui  fit  cette  réponse  : 


FIN  DU  DOUZIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

MEURTRE  DU  DEMON  AGHA, 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂl|IA , 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÂSA. 


64  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 


CHAPITRE   XIII. 


RRÏCHNA  DISSIPE  LE  TROUBLE  DE  BRAHMÂ 


1.  ÇuKA  dit  :  C'est  bien  à  toi,  prince  fortuné,  éminent  entre  les 
adorateurs  de  Bhagavat ,  de  provoquer  par  tes  questions  un  nouveau 
récit  de  l'histoire  du  Seigneur,  quoique  tu  Taies  souvent  entendue. 

2.  C'est  chose  naturelle  aux  êtres  vertueux  qui  s'attachent  à  ce  qu'il 
y  a  de  meilleur  :  encore  bien  qu'ils  n'aient  de  voix ,  d'oreilles  et  de 
pensées  que  pour  s'entretenir  d'Atchyuta ,  c'est  pour  eux  un  plaisir  en 
quelque  sorte  toujours  nouveau,  de  même  que  pour  les  hommes 
sensuels  de  s'occuper  de  la  femme  aimée. 

3.  Ecoute  attentivement,  ô  roi,  c'est  un  mystère  que  je  vais  te 
dire;  les  maîtres  peuvent  confier  un  mystère  à  un  disciple  chéri. 

d.  Après  avoir  ainsi  arraché  les  bergers  et  les  veaux  à  la  gueule 
d'Agha  et  à  la  mort,  le  Bienheureux  les  conduisit  dans  une  île  de  la 
rivière  et  leur  dit  : 

5.  0  la  charmante  île,  camarades,  et  propice  à  nos  jeux!  la  grève 
en  est  douce  et  luisante ,  l'étang  en  fleurs  y  attire  par  son  parfum  les 
abeilles  et  les  oiseaux,  et  de  sa  surface  leur  murmure  va  se  répéter 
joyeusement  dans  les  arbres  dont  l'île  est  couverte. 

6.  Mangeons  ici  :  le  soleil  est  haut  et  nous  sommes  affamés.  Les 
veaux,  après  avoir  bu  dans  le  voisinage,  iront  brouter  l'herbe  à  pas 
lents. 

7.  C'est  cela,  dirent  les  enfants.  Ils  firent  boire  leurs  veaux  et  les 
établirent  sur  un  pré.  Puis,  dénouant  leurs  filets ,  ils  prirent  gaie- 
ment leur  repas  en  compagnie  de  Bhagavat. 

8.  Rangés  en  cercle  sur  plusieurs  lignes  autour  de  Krïchna,  la 
face  tournée  vers  lui,  les  yeux  tout  grands  ouverts,  les  enfants  du 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XIII.  65 

Parc,  assis  les  uns  contre  les  autres  dans  le  bois,  brillaient  comme 
les  feuilles  autour  du  cœur  du  lotus. 

9.  Prenant,  les  uns  des  fleurs  ou  des  feuilles,  d'a4itres  de  jeunes 
pousses,  des  rejetons  nouveaux  ou  des  fruits,  d'autres  leur  filet,  un 
brin  d'écorce  ou  une  pierre,  ils  s'en  faisaient  une  écuelle  et  mangeaient 
dedans. 

10.  Et  tous,  en  mangeant  avec  le  Seigneur,  ils  faisaient  valoir  aux 
yeux  les  uns  des  autres  leurs  provisions  particulières,  riaient  et  pro- 
voquaient le  rire  chez  leurs  voisins. 

11.  Tenant  sa  flûte  sur  sa  poitrine,  entre  ses  deux  vêtements,  son 
cor  et  sa  baguette  sous  l'aisselle,  dans  sa  main  gauche  une  bouchée 
onctueuse  et  dans  les  doigts  des  fruits  à  l'avenant,  Krïchna,  debout 
au  milieu  de  ses  amis  rangés  autour  de  lui,  les  égayait  par  ses  plai- 
santeries, tandis  que  les  Dieux  regardaient  manger  en  badinant 
comme  un  petit  enfant  Celui  qui  se  nourrit  du  sacrifice. 

12.  Pendant  que  les  jeunes  bergers  prenaient  ainsi  leur  repas,  la 
pensée  fixée  sur  Atchyuta,  ô  descendant  de  Bharata,  les  veaux,  en 
quête  d'herbages,  s'étaient  enfoncés  dans  les  profondeurs  de  la  forêt. 

13.  Voyant  les  bergers  inquiets  au  sujet  de  leurs  veaux,  Krïchna, 
qui  est  la  terreur  de  ceux  qui  sont  la  terreur  de  l'univers,  leur  dit  : 
Amis,  n'interrompez  point  votre  repas;  je  vais  ramener  les  veaux  ici. 

14.  Ainsi  dit  le  bienheureux  Krïchna,  et  il  partit  à  la  recherche 
des  veaux,  qui  sont  lui-même,  explorant  les  montagnes,  les  ravins, 
les  bosquets  et  les  cavernes,  sans  quitter  la  bouchée  qu'il  avait  à  la  main. 

15.  Le  Dieu  né  du  lotus  (Brahmâ)  saisit  l'occasion  d'être  témoin 
une  seconde  fois  de  la  grâce  et  de  la  puissance  déployées  par  le  Sei- 
gneur, lorsqu'il  se  cache  sous  les  dehors  d'un  petit  enfant  :  enlevant 
les  veaux  et  les  jeunes  bergers,  il  les  emmena  ailleurs  et  disparut,  ô 
descendant  de  Kuru,  lui  qui  déjà  l'avait  vu,  du  haut  du  ciel,  les 
arracher  de  force  à  la  gueule  du  Démon  Agha  et  en  avait  été  ravi 
d'étonnement. 

16.  Ensuite  Krïchna ,  étant  revenu  dans  l'île  sans  avoir  vu  les  veaux, 
et  n'y  voyant  pas  non  plus  les  bergers,  se  mit  à  les  chercher  les  uns 
et  les  autres  de  tous  les  côtés  dans  la  forêt; 

lY.  Q 


66  LE  BHAGAVATA  PURÂNA. 

17.  Et,  ne  voyant  nulle  part  ni  veaux  ni  bergers  dans  les  profon- 
deurs du  bois,  Krïchna,  à  qui  rien  n'échappe,  comprit  aussitôt  que 
tout  cela  était  Tœuvre  de  Vidhi  (Brahmâ). 

18.  Alors  Krïchna,  qui  est  le  Seigneur  et  l'auteur  de  toutes  choses, 
pour  être  agréable  à  leurs  mères  et  à  Ka  (Brahmâ) ,  se  fit  lui-même  ce 
qu'ils  étaient  les  uns  et  les  autres. 

19.  Tout  ce  qu'il  y  avait  chez  les  bergers  et  les  veaux,  depuis  leurs 
petits  corps,  depuis  leurs  mains  et  leurs  pieds,  depuis  leurs  baguettes, 
leurs  cors,  leurs  petites  flûtes  et  leurs  cordes,  depuis  leurs  parures  et 
leurs  robes,  jusqu'à  leurs  caractères,  leurs  qualités,  leurs  noms,  leur 
extérieur  et  leur  âge,  jusqu'à  leurs  jeux  et  leurs  moindres  mouve- 
ments, Adja  (Krïchna) ,  se  faisant  tout  cela,  donna  un  corps  en  quelque 
sorte  à  cette  parole  que  Tout  est  fait  de  la  substance  de  Vïchnit. 

20.  Celui  qui  est  l'Ame  universelle  entra  dans  le  Parc,  veillant 
lui-même  en  personne  sur  les  veaux  qui  étaient  lui,  à  l'aide  de 
jeunes  bergers  qui  étaient  lui,  tout  en  se  livrant  à  des  jeux  qui 
étaient  lui. 

21.  C'était  lui,  ô  roi,  qui,  sous  les  dehors  de  chaque  petit  pâtre, 
conduisait  séparément  chaque  troupeau  de  veaux,  lui  qui  les  par- 
quait dans  leurs  enclos  respectifs ,  lui  qui  rentrait  dans  la  demeure  de 
chaque  enfant. 

22.  Toutes  les  mères  accouraient  en  entendant  le  son  des  flûtes, 
et,  prenant  l'Être  suprême  pour  leur  propre  fils,  elles  le  soulevaient 
dans  leurs  bras,  l'étreignaient  avec  force  et,  prodigues  du  lait  que 
la  tendresse  faisait  couler  de  leurs  mamelles,  elles  l'en  désaltéraient, 
comme  si  c'eût  été  la  liqueur  d'ambroisie. 

23.  Entourant  Mâdhava  des  plus  tendres  soins,  elles  le  massaient, 
le  baignaient,  le  parfumaient  et  le  paraient,  elles  lui  mettaient  ses 
amulettes,  traçaient  le  tilaka  sur  son  front  et  lui  donnaient  à  manger; 
et  il  les  égayait  par  ses  gentillesses,  quand,  arrivé  à  la  fin  de  la 
journée,  il  en  avait  bien  rempli  toutes  les  heures. 

24.  Les  vaches,  de  leur  côté,  hâtant  le  pas  en  rentrant  au  Parc, 
appelaient  leurs  jeunes  veaux  par  des  beuglements,  €t,  à  mesure  que 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XIII.  67 

chacun  d'eux  rejoignait  sa  mère,  elles  leur  faisaient  boire  le  suc  abon- 
dant de  leurs  mamdles  et  les  couvraient  de  caresses  sans  fin. 

25.  Les  vaches  et  les  bergères  avaient  pour  Hari,  comme  aupara- 
vant [pour  leurs  petits  et  pour  leurs  enfants],  tous  les  sentiments  ma- 
ternels, non  sans  un  redoublement  de  tendresse,  et,  comme  ceux-ci 
auparavant,  il  était  pour  elles  un  petit  et  un  fils,  mais  non  sans 
illusion. 

26.  La  tendresse  des  habitants  du  Parc  pour  leurs  enfants  et  leurs 
petits  alla  grandissant,  comme  une  liane,  insensiblement  et  de  jour 
en  jour  pendant  un  ah,  jusqu'à  ne  plus  connaître  de  limite,  jusqu'à 
égaler  l'afiection  sans  précédent  qu'ils  avaient  eue  pour  Krîchna. 

27.  C'est  ainsi  que,  sous  l'apparence  des  veaux  et  de  leurs  bergers, 
il  se  fit  un  jeu  de  s'employer  en  personne  à  se  garder  lui-même 
pendant  un  an  dans  la  forêt  et  dans  le  Parc,  alors  qu'il  gardait  les 
veaux. 

28.  Un  jour  que  Adja,  accompagné  de  Rama,  menait  paître  les 
veaux  et  qu'il  entrait  dans  la  forêt,  c'était  cinq  ou  six  jours  avant 
l'année  révolue, 

29.  Les  vaches ,  qui  paissaient  sur  le  sommet  du  mont  Gôvardhana, 
aperçurent  de  loin  les  veaux ,  qui  paissaient  aux  abords  du  Parc. 

30.  Les  vaches  ne  les  eurent  pas  plus  tôt  vus  que,  cédant  à  leur 
tendresse  et  s'oubliant  elles-mêmes,  elles  échappèrent  à  leurs  gardiens 
par  des  chemins  pour  eux  impraticables,  courant  presque  à  pieds 
joints,  le  cou  rejeté  en  arrière,  la  face  relevée  et  la  queue  en  l'air, 
tout  en  beuglant  et  en  perdant  le  lait  de  leurs  mamelles  dans  la  rapi- 
dité de  leur  marche. 

3L  Dès  qu'elles  eurent  rejoint  les  veaux  au  bas  de  la  montagne, 
celles-là  mêmes  qui  avaient  été  mères  depuis  les  abreuvèrent  du  lait 
de  leurs  mamelles,  les  couvrant,  les  dévorant  pour  ainsi  dire  de  leurs 
caresses. 

32.  Honteux  et  furieux  de  n'avoir  pas  réussi,  malgré  tous  leurs 
efforts,  à  arrêter  les  vaches,  les  bergers,  étant  sortis  à  grand'peine  de 
ces  chemins  impraticables,  virent,  en  les  rejoignant,  leurs  propres 
fils  avec  les  veaux. 


68  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

33.  A  cette  vue,  leurs  cœurs  débordèrent  d amour,  et,  ia  colère 
faisant  place  à  la  tendresse,  ils  prirent  leurs  jeunes  enfants,  ils  les 
pressèrent  dans  leurs  bras,  et  leur  couvrirent  le  front  de  baisers  avec 
une  joie  infinie. 

34.  Ensuite  les  bergers  dans  la  force  de  Tâge,  heureux  d'avoir 
embrassé  leurs  petits  enfants,  s'éloignèrent  à  pas  lents  et  à  regret,  les 
yeux  pleins  de  larmes  en  pensant  à  eux. 

35.  Râma,  témoin  de  la  tendresse  extrême,  de  l'intérêt  toujours 
croissant  de  ceux  du  Parc  pour  leurs  petits,  même  après  le  sevrage, 
et  n'en  connaissant  pas  la  cause,  se  dit  à  lui-même  ; 

36.  Que  signifie  ceci?  De  même  que  l'affection  merveilleuse  que 
nous  portons,  le  Parc  et  moi,  à  Vâsudêva,  à  l'Ame  du  monde,  celle 
que  nous  portons  à  tous  les  enfants,  à  tous  les  petits  du  Parc,  va  crois- 
sant d'une  façon  étrange. 

37.  Serait-ce  l'effet  d'une  puissance  magique?  et  d'où  viendrait- 
elle?  des  Dieux,  des  hommes  ou  des  Démons?  Ce  ne  peut  être  que 
celle  de  mon  Seigneur  :  pas  une  autre  n'est  capable  de  me  troubler. 

38.  Tout  en  se  parlant  ainsi  à  lui-même,  Dâçârha,  jetant  sur  les 
veaux  et  sur  ses  jeunes  compagnons  un  regard  auquel  rien  n'échappe, 
reconnut  Vichnu  en  chacun  d'eux  : 

39.  Non  [dit-il],  ce  ne  sont  ni  des  Dieux  tout-puissants,  ni  des 
Rïchis  :  toi  seul  tu  m'apparais ,  Seigneur,  sous  la  diversité  même  que 
tu  revêts.  Explique-moi  toi-même  en  peu  de  mots  comment  tout  cela 
s'est  fait.  Et  le  Tout-Puissant  apprit  à  Bala  ce  qui  était  arrivé,  ainsi 
qu'il  le  lui  demandait. 

40.  Sur  ces  entrefaites,  Atmabhû  (Brahmâ),  survenant  au  bout 
d'une  seconde,  d'après  le  calcul  qui  lui  est  propre,  vit  Hari  qui  jouait 
comme  auparavant,  depuis  un  an,  avec  les  portions  de  lui-même  : 

41.  Tous  les  enfants,  tous  les  veaux  du  Parc  [dit-il],  sont  endor- 
mis sur  la  couche  de  mon  pouvoir  magique,  et  ne  l'ont  pas  encore 
quittée. 

42.  D'où  viennent  donc  ceux-ci,  ces  autres  que  mon  pouvoir  ma- 
gique n'a  pas  troublés  et  qui  sont  là,  en  pareil  nombre,  à  jouer  depuis 
un  an  avec  Vichnu  ? 


LIVRE.  DIXIÈME,  CHAPITRE  XIII.  69 

43.  Longtemps  Atmabhû  fixa  ainsi  sa  pensée  sur  ces  êtres  divers^ 
sans  pouvoir  jamais  arriver,  quoi  qu  il  fît,  à  distinguer  quels  étaient 
les  vrais,  quels  étaient  les  faux, 

44.  C'est  ainsi  que,  à  vouloir  troubler  Vichnu,  qui  est  le  trouble 
même  et  l'auteur  du  trouble  de  l'univers,  Adja  (Brahmâ)  lui-même 
fut  troublé  par  son  propre  pouvoir  magique. 

45.  Il  en  est  de  la  misérable  magie  qu'on  déploie  contre  le  Très- 
Haut  comme  de  l'obscurité  produite  par  le  brouillard  pendant  une 
nuit  sombre,  ou  de  la  lueur  de  la  mouche  lumineuse  pendant  le  jour  : 
sa  vertu  s'épuise  sur  elle-même. 

46.  Cependant  tous  les  bergers  et  tous  les  veaux  apparurent  sou- 
dain, aux  yeux  d'Adja  (Brahmâ),  aussi  foncés  que  le  nuage,  vêtus  de 
robes  de  soie  jaune; 

47.  Pourvus  de  quatre  bras,  et  tenant  dans  leurs  mains  la  conque, 
le  disque,  la  massue  et  le  lotus;  parés  d'un  diadème,  de  pendants 
d'oreilles,  de  colliers  de  perles  et  de  guirlandes  de  fleurs  des  bois; 

48.  Ayant  aux  bras  des  bracelets  aussi  brillants  que  le  çrîvatsa,  et 
d'autres  à  trois  rangs  de  pierreries  aux  poignets;  étincelants  sous  les 
anneaux  des  pieds  et  des  bras,  sous  les  ceintures  et  les  bagues; 

49.  Couverts  de  la  tête  aux  pieds  de  fraîches,  de  flexibles  guir- 
landes de  tulasî ,  déposées  sur  tous  leurs  membres  par  des  dévots  aux 
mérites  longtemps  accumulés  ; 

50.  Trahissant  en  quelque  sorte  dans  leurs  personnes,  par  le  feu 
de  leurs  regards  obliques  et  par  leur  sourire  aussi  pur  que  le  clair  de 
lune.  Celui  qui,  sous  l'influence  des  Qualités  de  passion  et  de  bonté, 
crée  et  conserve  pour  ses  adorateurs  l'objet  de  leurs  désirs; 

51.  Recevant,  chacun  séparément,  les  hommages  des  êtres  mo- 
biles et  immobiles  revêtus  d'une  forme  corporelle,  depuis  lui-même 
(Brahmâ)  jusqu'aux  êtres  insensibles,  avec  accompagnement  de 
danses,  de  chants  et  de  maintes  salutations; 

52.  Entourés  des  Vertus  divines,  la  Subtilité  et  les  autres,  des 
Forces,  Adjâ  (l'Illusion)  et  les  autres,  et  des  vingt-quatre  principes, 
le  Mahat  et  les  autres; 

53.  Adorés  par  le  Temps,  par  le  Naturel,  la  Force  d'impulsion,  le 


70  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

Désir,  rOEuvre,  les  Qualités  et  autres  puissances  personnifiées,  dont 
chacune  perdait  sa  propre  majesté  devant  la  leur; 

5&.  Ayant  tous  la  forme  identique  et  immuable  de  Celui  qui 
est  science  vraie,  infinité  et  félicité,  et  rayonnant  d'une  majesté  qui 
échappe  même  à  qui  voit  avec  la  science  de  TAme. 

55.  C'est  ainsi  que  Adja  (Brahmâ)  vit  une  fois  que  toutes  les  âmes 
sont  le  Brahme  suprême ,  dont  la  splendeur  éclaire  Funivers  entier,  les 
êtres  mobiles  et  immobiles. 

56.  Bouleversé  par  cette  apparition  merveilleuse  et  perdant  Tusage 
des  onze  sens  à  sa  lumière,  Brahmâ  demeura  tout  interdit,  comme  une 
misérable  idole  devant  la  Déesse  de  la  cité. 

57.  En  présence  de  TEtre  inaccessible  à  la  raison,  doué  d'une 
majesté  à  lui  propre,  mettant  sa  félicité  dans  la  connaissance  de  soi- 
même,  supérieur  à  la  Nature,  et  dont  la  bouche,  ennemie  du  men- 
songe, crée  la  science  à  l'aide  des  vérités  capitales  du  Vêda,  comme 
l'époux  d'Irâ  (Sarasvatî),  Brahmâ,  incapable  même  de  voir,  s'écriait 
dans  son  trouble  :  Qu'est-ce  que  cela?  le  suprême  Adja  (Krïchna), 
voyant  sa  perplexité,  étendit  aussitôt  devant  lui  le  rideau  de  l'illusion. 

58.  Recouvrant  alors  la  vue  des  objets  extérieurs,  Brahmâ  se 
redressa  comme  un  mort  qui  reviendrait  à  la  vie,  ouvrit  les  yeux 
avec  peine  et  vit  le  monde  et  sa  propre  personne. 

59.  Portant  aussitôt  ses  regards  sur  tous  les  points  de  l'horizon,  il 
aperçut  devant  lui  la  forêt  Vrïndâvana  remplie  d'arbres ,  fournissant 
aux  besoins  de  ses  habitants  et  leur  prodiguant  toutes  les  jouissances, 

60.  Où  les  hommes,  les  bêtes  fauves  et  autres  animaux,  en  dépit 
de  leur  inimitié  naturelle,  vivaient  ensemble  comme  des  amis,  et 
d'où  étaient  bannies,  grâce  à  la  présence  d'Adjita  (Krïchna),  la  co- 
lère, la  cupidité  et  les  autres  passions. 

61.  Là  Paramêchthin  vit,  sous  le  déguisement  d'un  petit  enfant 
né  dans  une  famille  de  bergers.  Celui  qui  est  Brahme,  l'Etre  sans 
second,  suprême,  infini,  à  l'intelligence  insondable,  qui  cherchait-  les 
veaux  et  ses  amis  de  tous  les  côtés  comme  auparavant,  seul  et  tenant 
sa  bouchée  à  la  main. 

62.  Descendant  à  la  hâte  de  sa  monture,  dès  qu'il  le  vit,  il  s'étendit 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XIII.  71 

comme  une  hampe  d'or  sur  le  sol^  il  lui  toucha  les  pieds  avec  les 
pointes  de  ses  quatre  diadèmes ,  et ,  prosterné  devant  lui ,  il  les  arrosa , 
en  guise  d'eaux  pures,  avec  des  larmes  de  joie; 

63.  Et  chaque  fois  qu'il  se  redressait,  retombant  aux  pieds  de 
Krïchna,  il  y  restait  longuement,  obsédé  par  le  souvenir  de  sa  majesté 
qu'il  venait  de  contempler. 

64.  Puis,  se  relevant  peu  à  peu,  il  essuya  ses.yeux,  les  porta  sur 
Mukunda  en  baissant  la  tête,  joignit  les  mains  en  signe  de  respect, 
et,  dans  l'attitude  recueillie  et  tremblante  d'un  suppliant,  il  célébra 
ses  louanges  d'une  voix  entrecoupée  par  les  sanglots. 


FIN  DL  TREIZIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

LE  TROUBLE  DE  BRAHMA  EST  DiSSIPé, 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA  , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSE  PAR  VYASA. 


72  LE  BHAGAVATA  PURANA. 


CHAPITRE   XIV 


HYMNE  DE  BRAHMA. 


1.  Brahmâ  dit:  Louange  à  toi,  Dieu  digne  'de  louange,  dont  le 
corps  est  noir  comme  le  nuage  et  la  robe  brillante  comme  l'éclair, 
dont  la  face  resplendit  sous  les  baies  de  gundjâ  de  tes  pendants 
d'oreilles  et  sous  ta  couronne  de  plumes  de  paon;  à  toi  qui  portes 
une  guirlande  de  fleurs  sauvages,  et  dont  les  signes  distinctifs,  la 
bouchée,  la  baguette,  le  cor  et  la  flûte,  relèvent  la  beauté;  à  toi,  fils 
de  berger  aux  pieds  délicats. 

2.  0  Dieu,  ce  corps  même  que  tu  revêts  par  bonté  pour  moi,  et 
qui  est  formé  des  désirs  de  tes  adorateurs  et  non  pas  d'éléments 
grossiers,  moi,  Ka  (Brahmâ),  je  ne  saurais,  avec  mon  esprit  borné, 
en  comprendre  la  grandeur,  bien  moins  encore  celle  de  ton  essence , 
qui  consiste  dans  la  perception  de  ta  propre  félicité. 

3.  A  qui  renonce  aux  labeurs  de  la  science,  et  passe  sa  vie,  à  la 
place  à  lui  assignée,  à  écouter  ta  divine  histoire  de  la  bouche  des 
gens  de  bien  et  à  t'honorer  en  actions,  en  paroles  et  en  pensées, 
ô  Dieu  invincible,  tu  te  laisses  vaincre  et  conquérir  dans  les  trois 
mondes. 

4.  Le  bonheur,  c'est  de  la  dévotion  à  ta  personne  qu'il  découle, 
ô  maître,  et  ceux  qui  la  dédaignent  et  se  tourmentent  pour  acquérir 
l'intelligence  de  l'absolu  en  sont  pour  leur  peine,  comme  des  gens 
qui  écosseraient  de  grosses  gousses  [où  il  n'y  a  rien]. 

5.  Une  foule  de  Yôgins  par  contre,  6  Être  immense,  pour  avoir 
dirigé  vers  toi  leurs  pensées  et  leurs  actes,  ont  obtenu  jadis  ici- 
bas  la  dévotion  qu'inspire  l'histoire  de  tes  hauts  faits,  et,  arrivés 
par  elle  à  la  science,  sont  entrés  aussitôt  dans  ta  voie  suprême, 
ô  Atchyuta! 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XIV.  73 

6.  Cependant,  ô  Etre  immense,  en  tant  que  tu  es  étranger  aux 
Qualités  (de  la  Prakrïti),  ta  grandeur  peut  être  comprise  de  ceux  qui 
ont  le  cœur  pur,  s'ils  font  abstraction ,  dans  la  perception  de  leur  âme 
propre,  de  tout  changement  et  de  toute  forme,  s'ils  la  conçoivent 
comme  intelligible  par  elle-même  et  sans  secours  étranger. 

7.  Mais  en  tant  que  tu  es  l'âme  des  Qualités  (de  la  Prakrïti)  et  que  tu 
descends  ici-bas  pour  le  salut  du  monde,  qui  peut  mesurer  tes  qua- 
lités ?  Celui-là  peut-être  qui  serait  assez  habile  pour  calculer,  dans  la 
suite  des  temps,  ce  qu'il  y  a  de  grains  de  poussière  sur  la  terre,  de 
flocons  de  neige  dans  l'air  et  de  points  lumineux  dans  le  ciel. 

8.  Celui  donc  qui,  confiant  dans  ta  miséricorde  et  jouissant  avec 
simplicité  du  fruit  de  ses  œuvres,  passe  sa  vie  à  t'honorer  en  esprit, 
en  paroles  et  en  actions ,  voilà  l'homme  qui  a  part  à  ton  héritage  dans 
le  séjour  de  la  délivrance. 

9.  Seigneur,  vois  combien  j'ai  été  indigne  :  tu  es  l'être  infini  et 
primitif,  tu  es  l'âme  suprême,  et  ta  magie  se  joue  de  celle  des  magi- 
ciens; et  j'ai  voulu,  étendant  sur  toi  mon  pouvoir  magique,  mettre  à 
l'épreuve  ta  propre  puissance,  quand  je  ne  suis  pas  plus  pour  toi 
que  l'étincelle  n'est  pour  le  feu. 

10.  Pardonne-moi  donc,  6  Atchyuta,  si,  né  de  la  qualité  de  passion 
et  ignorant,  je  me  suis  attribué  une  souveraineté  indépendante  de 
la  tienne;  l'orgueil  du  titre  d'Adja  m'enveloppait  comme  d'épaisses 
ténèbres  et  offusquait  ma  vue.  Dis-toi:  Prenons-le  en  pitié;  pour  moi, 
c'est  un  serviteur. 

11.  Quelle  comparaison  établir  de  toi  à  moi?  Mon  corps,  long 
de  sept  empans,  est  renfermé  dans  l'œuf  du  monde,  comme  dans 
un  vase  qu'enveloppent  le  principe  obscur,  le  Mahat,  le  moi,  l'éther, 
le  vent,  le  feu,  l'eau  et  la  terre;  et  ta  grandeur  à  toi,  elle  est  telle 
que  les  pores  de  tes  poils  sont  comme  autant  de  fenêtres  où  s'agitent, 
pareils  à  des  atomes,  des  mondes  en  nombre  incalculable  de  la  taille 
du  mien  ! 

1 2 .  Parce  que  l'enfant  agite  ses  pieds  dans  le  sein  maternel ,  l'accuse- 
t-on  d'oflFenser  sa  mère,  ô  Adhôkchadja?  et  de  tout  ce  qu'on  décore  du 
nom  d'être  et  de  non-être  est-il  rien  qui  soit  en  dehors  de  toi  ? 

IV.  10 


74  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

13.  «  Alors  qu  à  la  fin  des  trois  mondes  Nârâyana  reposait  sur  les 
eaux  des  océans  confondus,  Adja  (Brahmâ)  sortit  de  la  tige  du  lotus 
qui  s  éleva  de  son  nombril,  »  et  ce  n  est  point  là  une  parole  menson- 
gère; n'est-il  pas  vrai,  Seigneur,  que  je  suis  sorti  de  toi? 

U.  Oui,  tu  es  Nârâyana,  Tâme  de  tous  les  êtres,  le  maître  suprême, 
le  témoin  de  tous  les  mondes.  Nârâyana  est  ton  corps,  puisqu'il  a  pour 
support  [ayanà)  les  eaux  qui  sont  nées  de  Nara;  et  ce  corps-là  même 
n'a  point  de  réalité,  c'est  un  pur  eflPet  de  ton  pouvoir  magique. 

15.  Si  ce  tien  corps  qui  repose  sur  les  eaux  et  renferme  les  mondes 
était  réel,  pourquoi  ne  l'ai-je  point  vu,  ô  Bienheureux,  alors  [que 
j'étais  suspendu  sur  le  lotus  de  ton  nombril]  ?  ou  pourquoi,  alors  qu'il 
m'était  si  facile  [grâce  à  la  méditation]  de  le  voir  dans  mon  cœur, 
pourquoi  ne  m'est-il  point  apparu  aussitôt? 

16.  0  toi  qui  sou£Qes  sur  l'illusion,  n'as-tu  pas,  même  dans  ton 
incarnation  présente,  montré  à  ta  mère,  au  fond  de  ta  bouche,  que 
ce  monde  trompeur,  que  tout  ce  qui  apparaît  au  dehors  est  illusion 
pure? 

17.  Tel  l'univers  entier  lui  apparaît  dans  le  creux  de  ta  bouche 
ainsi  que  toi-même,  tel  il  lui  apparaît  en  toi  ici*bas;  tout  cela  est-il 
possible  sans  l'intervention  d'un  pouvoir  magique  ? 

18.  Ne  m'as-tu  pas  montré  aujourd'hui  même  que  tout,  sauf  toi, 
est  illusion?  Seul  et  unique  d'abord,  tu  es  devenu  ensuite  tous  tes 
camarades,  tous  les  veaux  du  Parc,  pareil  nombre  de  Krîchnas  à 
quatre  bras  qu'adoraient  avec  moi  tous  les  principes  des  choses,  et 
pareil  nombre  d'univers;  puis  il  n'est  resté  que  l'être  insondable, 
Brahme  sans  second. 

19.  Pour  qui  ne  connaît  pas  ta  nature,  il  semble  que,  résidant  dans 
ce  qui  n'est  pas  toi ,  tu  y  développes  toi-même  une  puissance  ma- 
gique, comme  je  fais  moi  en  créant  le  monde,  toi  en  le  conservant,  et 
Çiva  en  le  détruisant. 

20.  C'est  ainsi.  Seigneur,  que  tu  prends  naissance,  bien  que  tu 
sois  l'Eternel,  parmi  les  Dieux,  les  Rïchis,  les  hommes,  les  animaux 
et  les  poissons,  pour  châtier  l'orgueil  des  méchants  et  pour  sauver 
les  bons,  ô  tout-puissant  régulateur. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XIV.  75 

21.  0  Être  immense,  ô  Bienheureux,  6  âme  suprême,  ô  maître 
du  Yoga,  est-il  personne  dans  les  trois  mondes  qui  connaisse  les 
tissus  que  tu  ourdis,  qui  sache  où,  comment,  combien  de  fois  ou 
quand  tu  te  joues  à  déployer  ton  mystérieux  pouvoir  magique? 

22.  Ainsi  le  monde  entier,  qui  est  par  nature  la  négation  de  Fêtre , 
quelque  chose  comme  un  songe,  qui  est  dénué  d'intelligence  et  où 
foisonnent  douleurs  sur  douleurs,  s'il  semble  naître,  périr  ou  exister 
en  toi,  dans  l'être  infini  dont  la  substance  est  éternité,  félicité  et  intel- 
ligence, c'est  un  effet  de  ton  pouvoir  magique. 

23.  Toi  seul,  qui  es  l'Ame  et  l'antique  Purucha,  tu  es  réel,  bril- 
lant par  toi-même,  infini,  primitif,  étemel,  impérissable,  jouissant 
d'une  inaltérable  félicité,  sans  passions  ni  désirs,  sans  second,  exempt 
de  toute  condition  finie,  immortel. 

24.  Ceux  qui  savent  que  telle  est  ta  nature,  et  qui  te  regardent 
comme  l'âme  propre  de  toutes  les  âmes  dont  tu  formes  l'essence ,  ceux 
à  qui  un  gourou  donne  la  science  comme  le  soleil  donne  la  claire 
vision,  on  dit  qu'ils  franchissent  l'océan  mensonger  de  l'existence. 

25.  Ceux  qui  ignorent  que  leur  âme  n'est  autre  que  l'Ame  elle- 
même  donnent  naissance  par  cela  seul  au  monde  de  la  transmigra- 
tion, lequel  se  dissout  au  contraire  devant  la  science  :  c'est  ainsi 
que,  à  la  vue  d'une  corde,  on  admet  et  l'on  rejette  successivement  la 
présence  d'un  serpent 

26.  L'enchaînement  à  l'existence  et  l'affranchissement  de  l'exis- 
tence, qu'on  désigne  l'un  et  l'autre  sous  le  nom  d'ignorance,  ne  sont 
qu  une  manière  d'être  d^e  Celui  qui  est  et  qui  sait,  à  examiner  de  près 
la  nature  de  l'Être  absolu,  de  l'Être  suprême,  dont  il  faut  se  repré- 
senter l'âme  comme  exempte  de  défaillance  :  tels  le  jour  et  la  nuit 
à  regard  du  soleil. 

27.  Confondre  avec  toi,  avec  l'Âme  ce  qui  n'est  pas  elle,  et  con- 
fondre l'Ame  avec  ce  qui  n'est  pas  elle,  c'est  se  condamner  à  cher- 
cher encore  l'âme  en  dehors  d'elle-même  :  ô  ignorance  de  la  foule 
ignorante  ! 

28.  C'est  au  fond  de  leur  être  que  les  sages,  laissant  là  ce  qui  n'a 
pas  de  réalité,  cherchent  l'Être  infini.  S'ils  n'écartaient  le  serpent,  que 


10. 


76  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

pourtant  ils  n  ont  pas  devant  eux ,  les  sages  arriveraient-ils  à  la  corde 
qui  y  est  réellement  ? 

29.  Cependant,  ô  Dieu,  celui-là  seul  à  qui  tu  accordes  une  par- 
celle du  calme  qu'on  trouve  à  tes  pieds  pareils  au  lotus  connaît 
l'essence  de  ta  grandeur,  ô  Bhagavat,  et  non  un  autre,  à  quelques 
longues  recherches  qu'il  se  livre. 

30.  Puissé-je  donc  être  assez  heureux,  ô  maître,  pour  devenir, 
soit  dans  mon  existence  actuelle,  soit  dans  quelque  autre,  même  à 
l'état  de  brute,  le  plus  obscur  de  tes  adorateurs,  et  honorer  tes  pieds 
pareils  au  bourgeon  frais  éclos  ! 

31.  Bienheureuses  mille  fois  les  vaches  et  les  bergères  du  Pafc, 
dont  tu  suças  le  lait  avec  autant  de  joie  que  l'ambroisie,  alors  que  tu 
te  fis  leurs  veaux  et  leurs  enfants,  Seigneur,  toi  qu'aujourd'hui  les 
sacrifices  sont  impuissants  à  rassasier  ! 

32.  0  heureuse,  heureuse  destinée  du  berger  Nanda  et  des  habi- 
tants du  Parc  !  Ils  ont  pour  ami  Celui  qui  est  la  suprême  félicité  et 
dont  tous  les  désirs  sont  comblés,  Brahme  lui-même,  l'Eternel. 

33.  Mais  laissons  là  le  bonheur  qui  leur  est  échu,  si  grand  qu'il 
soit,  ô  Atchyuta;  moi-même  (Brahmâ),  Çarva  (Çiva)  et  les  onze 
autres  [divinités  qui  président  aux  organes] ,  n'est-ce  pas  pour  nous 
un  grand  bonheur  de  nous  abreuver  sans  relâche,  à  leurs  (facultés  et 
à  leurs)  sens  comme  à  autant  de  coupes,  du  nectar  pareil  à  la  liqueur 
d'ambroisie  que  distille  le  lotus  de  tes  pieds  ? 

34.  Le  bonheur  le  plus  grand,  c'est  de  renaître  quand  même  ici- 
bas,  dans  la  forêt  ou  dans  le  Parc,  et  de  se  couvrir  de  la  poussière 
des  pieds  du  plus  humble  de  ses  habitants;  car  le  bienheureux  Mu- 
kunda  est  toute  leur  vie;  et  les  autres,  c'est  dans  le  Vêda  qu'ils  doivent 
chercher  maintenant  encore  la  poussière  de  ses  pieds. 

35.  Quel  fruit  autre  que  toi-même,  en  qui  sont  renfermés  tous  les 
fruits,  donneras-tu  donc  aux  habitants  du  Parc,  ô  Dieu?  Notre  pensée 
se  trouble  à  sonder  ce  mystère.  Pour  avoir  pris  seulement  l'apparence 
des  gens  de  bien,  Pûtanâ  elle-même  a  été  réunie  à  toi  ainsi  que  les 
siens.  Seigneur;  et  ceux  du  Parc,  c'est  tout  qu'ils  t'ont  voué,  maison, 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XIV.  77 

richesses,  parents,  amis,  jusqu'à  leur  personne  et  à  leurs  enfants, 
jusqu'à  la  vie  et  à  la  pensée. 

36.  L'amour  et  les  autres  sentiments  sont  autant  de  voleurs,  la 
maison  est  une  prison,  il  n'y  a  qu'agitation  dans  l'esprit  et  entraves 
aux  pieds,  aussi  longtemps,  ô  Krïchna,  que  les  créatures  ne  se  sont 
pas  données  à  toi. 

37.  Bien  que  tu  sois  étranger  au  monde  de  la  transmigration, 
Seigneur,  tu  en  prends  l'apparence  dans  tes  jeux  ici-bas,  afin  de 
répandre  à  profusion  le  bonheur  sur  la  foule  de  ceux  qui  recourent  à 
toi  en  suppliants. 

38.  Que  ceux-là  qui  n'ont  que  la  science  gardent  leur  science.  A 
quoi  bon  de  longs  discours.  Seigneur?  Je  ne  puis,  moi,  rien  penser, 
faire  ou  dire  qui  atteigne  à  ton  essence. 

39.  Congédie-moi,  ô  Krïchna;  tu  sais  tout,  puisque  tu  es  Cehii 
qui  voit  tout;  toi  seul,  tu  es  le  maître  des  mondes;  ce  monde  même 
[qui  forme  mon  corps] ,  c'est  toi  qui  me  l'as  donné. 

40.  0  vénéré  Krïchna,  ô  source  de  joie  pour  la  tribu  des  Vrïchnis, 
[comme  le  soleil]  pour  le  lotus  de  jour;  ô  toi  grâce  à  qui  prospèrent 
la  terre,  les  Dieux,  les  Brahmanes  et  les  animaux  domestiques,  de 
même  que  l'Océan  [grâce  à  la  lune]  ;  ô  toi  qui  dissipes  les  ténèbres 
de  l'hérésie  et  terrasses  les  démons  qui  rôdent  sur  la  terre,  toi  dont 
la  gloire  s'étend  jusqu'au  soleil,  honneur  à  toi,  ô  Bhagavat,  jusqu'à 
la  fin  des  temps  ! 

41.  ÇvKA  dit  :  Après  que  le  Créateur  du  monde  eut  ainsi  célébré  les 
louanges  de  l'Etre  immense  et  tourné  trois  fois  autour  de  lui,  il  se 
prosterna  à  ses  pieds  et  regagna  sa  demeure  préférée. 

42.  Ensuite  Bhagavat,  ayant  congédié  Svayambhu  (Brahmâ),  ra- 
mena dans  son  île  les  veaux  qui  s'en  étaient  naguère  éloignés,  et  y 
retrouva  ses  camarades  comme  il  les  avait  laissés; 

43.  Et,  bien  qu'ils  eussent  passé  une  année  loin  de  celui  qui  était 
le  maître  de  leur  vie,  loin  de  Krïchna,  les  jeunes  bergers  crurent,  sous 
l'influence  de  son  pouvoir  magique,  qu'il  ne  s'était  écoulé  qu'une 
seconde. 

44.  Est-il  rien,  est-il  rien  ici-bas  que  n'oublient  les  cœurs  troublés 


78  LE  BHÂGAVATA  PURÀl^IA. 

par  sa  Mâyâ?  Tel  est  le  trouble  où  elle  jette  tous  les  êtres  qu'ils  en 
oublient  sans  cesse  Celui  qui  est  leur  âme. 

45.  Les  amis  de  Krïchna  lui  dirent  :  Te  voilà  heureusement  revenu 
bien  vite*  Nous  n'avons  pas  mangé  une  seule  bouchée.  Approche,  et 
maintenant  mangeons. 

46.  Alors  Hrïchîkêça  prit  gaiement  son  repas  avec  ses  jeunes  cama- 
rades. Puis,  en  revenant  de  la  forêt  au  Parc,  il  leur  montra  la  dépouille 
du  boa. 

47.  Les  membres  ornés  de  plumes  de  paon,  de  fleurs,  de  minerai 
ramassé  dans  le  bois,  Krïchna,  ravi  des  sons  bruyants  qu  il  tirait  de 
sa  flûte  de  bambou  et  de  son  cor,  entra  dans  le  Parc  en  appelant 
les  veaux,  tandis  que  ses  camarades  célébraient  sa  gloire  pure,  et  que 
les  yeux  des  bergères  brillaient,  en  le  voyant,  de  la  joie  la  plus  vive. 

48.  Le  fils  de  Yaçôdâ  et  de  Nanda  a  tué  aujourd'hui  un  serpent 
monstrueux  et  nous  en  a  délivrés,  dirent  les  enfants  aux  gens  du  Parc 
en  montrant  Krïchna. 

49.  Le  Roi  dit  :  Brahmane,  explique-moi  comment  les  habitants  du 
Parc  pouvaient  aimer  Krïchna,  qui  n'était  pas  né  d'eux,  plus  qu'ils 
n'avaient  jamais  aimé  même  les  leurs,  ceux  à  qui  ils  avaient  donné  le 
jour. 

50.  ÇuKÀ  dit  :  Tous  les  êtres  sans  exception,  ô  roi,  ont  pour  leur 
âme  une  afiection  particulière;  et  ce  qui  n'est  point  elle,  enfants, 
richesses  et  le  reste,  ils  ne  l'aiment  qu'en  raison  de  cette  affection 
particulière. 

51.  C'est  pour  cela,  ô  grand  roi,  que  les  êtres  n'ont  pas  pour  ce 
qui  se  rattache  à  eux,  pour  un  fils,  pour  leurs  biens  ou  leur  femme, 
la  même  affection  que  pour  leur  âme  ou  leur  personne. 

52.  Chez  ceux-là  mêmes  qui  soutiennent  que  l'âme  n'est  autre  que 
le  corps,  ô  le  plus  saint  des  Kchatriyas,  le  corps  est  un  objet  d'amour 
bien  plus  vif  que  tout  ce  qui  lui  est  subordonné. 

53.  Si  au  contraire  on  fait  du  corps  un  objet  possédé,  il  s'en  faut 
bien  qu'il  soit  aimé  autant  que  l'âme;  car,  à  mesure  que  le  corps 
s'affaiblit,  le  désir  de  vivre  devient  plus  fort. 

54.  Ainsi  l'objet  le  plus  cher  à  tous  les  êtres  sans  exception,  c'est 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XIV.  79 

leur  âme;  cest  à  elle  seule  que  le  inonde  entier,  que  les  êtres  mor 
hiles  et  immobiles  rapportent  toutes  choses. 

55.  Or  sache  que  Krïchna  estTâme  de  toutes  les  âmes;  et,  quand 
il  prend  ici  lapparence  d*un  être  corporel,  c'est  pour  le  bien  du 
monde  et  en  vertu  de  sa  Mâyâ. 

56.  Pour  celui  qui  connaît  ici  Krïchna  dans  son  essence,  Tunivers 
mobile  et  immobile  est  la  forme  de  Bhagavat  :  il  n  y  a  de  réel  que  lui 
seul  au  monde. 

57.  En  toutes  choses  sans  exception  le  mode  n'a  de  réalité  que  dans 
1  être,  et  Tétre  n  en  a  que  dans  le  bienheureux  Krïchna.  Comment  rien 
imaginer  qui  ne  soit  lui? 

58.  Ceux  qui  ont  recours,  comme  à  un  radeau,  aux  pieds  de 
Murâri  à  la  gloire  pure,  aussi  tendres  que  de  jeunes  bourgeons  et 
refuge  des  êtres  éminents,  franchissent  Tocéan  de  l'existence  aussi  faci- 
lement qu'une  enjambée  de  veau;  sa  demeure  suprême  devient  leur 
demeure,  et  cette  demeure  de  misères  n'existe  plus  pour  eux. 

59.  J'ai  répondu  à  tout  ce  que  tu  m'as  demandé  au  sujet  du  haut 
fait  accompli  par  Hari  dans  la  première  période  de  son  enfance,  et 
qui  ne  fut  publié  que  dans  la  suivante. 

60.  Celui-là  obtient  tous  les  biens  qui  écoute  et  répète  les  jeux  de 
Murâri  avec  ses  compagnons,  le  supplice  d'Àgha,  le  diner  sur  l'herbe, 
la  forme  opposée  à  la  forme  développée,  et  le  long  discours  où 
Brahmâ  la  célèbre. 

61.  Tels  sont  les  jeux  enfantins  au  milieu  desquels  les  deux  frères 
passèrent  dans  le  Parc  leur  première  enfance,  prenant  plaisir  à  se 
cacher,  à  élever  des  digues,  à  gambader  comme  des  singes,  et  à 
d'autres  jeux  semblables. 

PIN  DU  QUATORZIÈME  CHAPITRE ,  AYANT  POUR  TITRE  ; 

HYMNE  DE  BRAHMÂ, 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÂÇA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRli  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSA  PAR  YTÂSA. 


80  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 


CHAPITRE   XV. 


MEURTRE  DE  DHÊNUKA. 


1.  ÇvKA  dit  :  Ensuite  les  deux  frères,  ayant  atteint  dans  le  Parc 
la  seconde  période  de  Tenfance,  furent  jugés  aptes  à  garder  le  gros 
bétail,  et  conduisant  les  vaches  avec  leurs  amis  dans  la  forêt  Vrïndâ- 
vana,  ils  lui  communiquaient  une  pureté  très  grande  par  Tempreinte 
de  leurs  pas, 

2.  Suivi  de  Bala  et  entouré  des  bergers  qui  célébraient  sa  gloire, 
pendant  quil  jouait  de  la  flûte,  Mâdhava,  faisant  passer  le  bétail 
devant  lui,  entra,  pour  y  prendre  ses  ébats,  dans  la  forêt  plantureuse 
et  fleurie. 

3.  Les  abeilles,  les  gazelles  et  les  oiseaux  la  remplissaient  d*un 
bruit  harmonieux  ;  et  des  étangs  aux  eaux  pures  comme  le  cœur  des 
êtres  magnanimes  s'élevait  une  brise  parfumée  au  contact  des  fleurs 
du  lotus  de  jour.  A  cette  vue,  ie  Bienheureux  résolut  de  se  livrer  au 
plaisir. 

k.  En  voyant  çà  et  là  les  arbres  abaisser  leurs  cimes  sous  la  masse 
pesante  des  fruits  et  des  fleurs,  et  de  leurs  rouges  et  brillants  bour- 
geons caresser  les  pieds  de  son  frère  aîné ,  Celui  qui  est  le  Purucha 
primitif  lui  dit  avec  joie  en  souriant  : 

5.  Bhagavat  dit  :  0  Dieu  le  plus  grand  des  Dieux,  ce  sont  autant 
d'Immortels  ces  êtres  qui  adorent  le  lotus  de  tes  pieds,  s'inclinent 
devant  toi  et  y  déposent  avec  leurs  cimes  une  offrande  de  fleurs  et  de 
fruits,  afin  d'échapper  au  péché  qui  les  a  fait  renaître  dans  la  con- 
dition des  arbres, 

6.  Ces  abeilles  qui  célèbrent  ta  gloire,  source  de  pureté  pour  tous 
les  mondes,  et  qui  s'attachent  pieusement  à  tes  pas,  ô  Purucha  pri- 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XV.  81 

mitif,  sûrement  ce  sont  des  troupes  de  solitaires,  éminents  entre  tes 
adorateurs,  qui  poursuivent  la  divinité  de  leur  âme,  ô  être  sans 
péché,  jusqu*au  sein  de  la  forêt  où  tu  te  caches. 

7.  Vois  les  paons  qui  dansent  d'allégresse,  6  héros  digne  de 
louanges,  les  gazelles,  les  multitudes  de  coucous,  dont  les  regards  et 
les  chants,  comme  ceux  des  hergères,  fêtent  ton  arrivée  dans  leur 
demeure,  parmi  les  heureux  habitaïUs  des  bois;  car  ainsi  le  veut  la 
nature  chez  les  êtres  vertueux. 

8.  Heureuse  aujourd'hui  cette  terre,  heureux  le  gazon  et  les 
plantes  qui  touchent  tes  pieds,  les  arbres  et  les  lianes  que  tes  ongles 
déchirent,  les  rivières,  les  montagnes,  les  oiseaux,  les  gazelles,  les 
bergères  que  tu  regardes  avec  amour  et  que  Lakchmî  envie,  bien 
qu'elle  repose  dans  tes  bras  ! 

9.  ÇvKA  dit  :  Tout  en  faisant  paître  ainsi  le  bétail  dans  la  splen- 
dide  forêt  Vrïndâvana ,  sur  les  bords  de  la  rivière  qui  bat  le  pied  de 
la  montagne,  Krïchna  prenait  plaisir  à  s'égayer  en  compagnie  de  ses 
camarades. 

10.  Tantôt,  paré  de  sa  guirlande  et  suivi  de  Samkarchana,  il  bour- 
donne à  l'unisson  avec  les  folles  abeilles,  tout  en  cheminant,  tandis 
que  ses  compagnons  célèbrent  ses  hauts  faits. 

11.  Pour  provoquer  le  rire,  tantôt  c'est  le  cri  monotone  des  canards 
qu'il  reproduit,  et  tantôt  les  mouvements  du  paon  qui  se  balance. 

12.  Tantôt,  de  sa  voix  puissante  comme  celle  du  nuage,  il  appelle 
par  leurs  noms  les  animaux  dispersés  au  loin,  avec  un  entrain  qui 
charme  les  troupeaux  et  les  bergers. 

13.  Tantôt  c'est  le  cri  de  la  perdrix,  du  héron,  de  la  bergeronnette 
ou  du  paon  qu'il  imite,  [et  tantôt  il  fuit]  avec  les  êtres,  comme  s'il 
redoutait  la  présence  du  tigre  ou  du  lion. 

14.  Parfois,  lorsque  son  frère  aîné  (Râma) ,  fatigué  déjouer,  repose 
sur  les  genoux  des  bergers ,  il  le  délasse ,  lui  massant  les  pieds  lui- 
même  et  l'entourant  de  soins. 

15.  D'autres  fois  c'étaient  les  bergers  qui  dansaient,  chantaient, 
sautaient  ou  luttaient  entre  eux,  et  les  deux  frères,  leur  prenant  les 
mains,  les  félicitaient  en  riant. 

IV.  11 


82  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

16.  Succombant  parfois  lui-même  aux  fatigues  de  la  lutte  ^  il  se 
couchait  au  pied  d'un  arbre,  sur  un  lit  de  jeunes  pousses,  avec  les 
genoux  des  bergers  pour  coussin. 

17.  Quelques-uns  massaient  les  pieds  du  Magnanime;  d'autres, 
à  qui  leurs  péchés  avaient  été  remis,  improvisant  des  éventails,  les 
agitaient  pour  le  rafraîchir. 

18.  D'autres,  dont  le  cœur  fondait  de  tendresse ^  ô  grand  roi,  répé- 
taient d'une  voix  lente  au  Magnanime  des  chants  pleins  d'à-propos 
et  de  grâce. 

19.  C'est  ainsi  que  le  Dieu  aux  voies  mystérieuses,  prenant  dans 
ses  actes,  par  un  effet  de  son  pouvoir  magique,  l'apparence  trom- 
peuse d'un  fils  de  berger,  se  divertissait  comme  un  être  vulgaire 
avec  des  êtres  vulgaires,  bien  que  Ramâ  caresse  ses  pieds  aussi  doux 
que  de  jeunes  bourgeons,  bien  que  (parfois)  il  déploie  la  puissance 
du  Seigneur. 

20.  Un  berger  nommé  Çrîdâman,  qui  était  ami  de  Râma  et  de 
Kêçava,  se  rendant  près  d'eux  avec  Subala,  Stôkakrïchna  et  d'autres 
bergers ,  leur  adressa  ces  paroles  affectueuses  : 

21.  0  Râma,  Râma  aux  grands  bras,  et  toi,  Kiïchna,  destructeur 
des  méchants,  il  est  non  loin  d'ici  une  très  grande  forêt  toute  cou- 
verte de  palmiers. 

22.  Le  sol  y  est  jonché  de  fruits  sans  nombre,  et  il  en  tombe 
encore;  mais  un  être  à  l'âme  perverse,  Dhênuka,  en  défend  l'ap- 
proche. 

23.  C'est  un  Démon  d'une  puissance  extraordinaire,  ô  Râma, 
ô  Krîchna;  il  a  pris  l'apparence  d'un  âne,  et  il  a  pour  escorte 
une  multitude  d'autres  (Démons),  ses  pareils,  tous  aussi  forts  que 
lui-même. 

24.  La  crainte  qu'inspirent  ces  mangeurs  de  chair  humaine  (ces 
Râkchasas),  ô  destructeur  de  tes  ennemis,  éloigne  de  cette  forêt  les 
hommes,  les  troupeaux  de  bétail  et  les  volées  d'oiseaux:  elle  en  fait 
un  désert. 

25.  Il  y  a  là  des  fruits  au  goût  exquis,  comme  jamais  nous  n'en 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XV.  83 

avons  mangé  et  dont  larome  délicieux,  partout  répandu,  arrive  jus- 
qu'à nous, 

26.  Donne-nous  ces  fruits,  ô  Krîchna;  leur  parfum  a  séduit  nos 
cœurs  et  fait  naître  en  nous  une  envie  extrême;  allons-y,  ô  Râma ,  si 
tel  est  ton  avis. 

27.  Ainsi  parlèrent  les  amis  des  deux  puissants  héros.  Ceux-ci  ne 
les  eurent  pas  plus  tôt  entendus  que ,  s'empressant  d'être  agréables  à 
leurs  amis,  ils  partirent  en  riant,  avec  les  bergers,  pour  le  bois  de 
palmiers. 

28.  Dès  que  Bala  (Râma)  y  fut  entré,  secouant  les  palmiers  avec 
les  deux  mains,  il  en  abattit  les  fruits,  comme  fait  un  éléphant  dans 
la  plénitude  de  ses  forces. 

29.  Au  bruit  que  les  fruits  faisaient  en  tombant,  le  Démon  déguisé 
en  âne  accourut,  ébranlant  sous  ses  pas  la  surface  de  la  terre  et  les 
arbres  d'alentour. 

30.  Le  vil  animal  eut  bientôt  joint  Bala  :  de  ses  deux  pieds  de  der- 
rièrie,  il  lui  envoya  une  ruade  vigoureuse  dans  la  poitrine,  et  se  mit 
à  braire  en  courant  autour  de  lui. 

31.  Puis,  revenant  à  la  charge  avec  acharnement,  l'âne  s'arrêta  en 
face  de  Bala,  ô  roi,  et  lança  contre  lui  avec  rage  ses  deux  pieds  de 
derrière. 

32.  Râma  lui  prit  les  deux  pieds,  le  fit  tourner  en  l'air  d'une  seule 
main,  et,  l'étourdissant  par  ce  mouvement,  il  le  jeta  sans  vie  au  faite 
d'un  arbre. 

33.  Le  palmier  au  port  et  à  la  cime  gigantesques  oscilla  sous  le 
coup  et  se  brisa  en  ébranlant  son  voisin,  qui  en  abattit  un  second, 
et  celui-ci  un  troisième. 

34.  Bien  que  ce  n'eût  été  qu'un  jeu  pour  Bala  de  lancer  à  la 
cime  du  palmier  le  cadavre  de  l'âne ,  tous  les  palmiers  furent 
ébranlés  par  le  contre-coup,  comme  si  un  ouragan  se  fût  déchaîné 
sur  eux. 

35.  Rien  d'étonnant  à  cela  de  la  part  du  bienheureux  Ananta ,  du 
maître  des  mondes,  sur  qui  l'univers  entier  est  tissé  en  long  et  en 
large,  comme  l'étoffe  sur  les  fils. 

11  • 


84  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 

36.  Ensuite  Krichna  et  Râma  furent  assaillis  par  tous  les  ânes, 
par  tous  les  pareils  de  Dhênuka,  furieux  du  meurtre  de  leur 
parent; 

37.  Et  à  mesure  quiis  arrivaient  sur  Krichna  et  Râma,  ô  roi, 
ceux-ci  les  prenaient  en  se  jouant  par  les  pieds  de  derrière  et  les 
jetaient  sur  les  arbres. 

38.  Le  sol,  jonché  d'une  multitude  de  fruits,  des  corps  inanimés 
des  Démons  et  de  cimes  de  palmiers ,  avait  les  teintes  d'un  ciel  chargé 
de  nuages. 

39.  Témoins  de  ce  très  haut  fait  des  deux  (frères) ,  les  Dieux  et 
les  autres  habitants  du  ciel  répandirent  sur  eux  des  pluies  de  fleurs, 
firent  résonner  les  instruments  de  musique,  et  les  comblèrent  de 
louanges. 

40.  Alors,  leur  efiroi  étant  dissipé,  les  hommes  mangèrent  les 
fruits  des  palmiers  et  les  animaux  broutèrent  Therbe  dans  la  forêt  où 
Dhênuka  avait  trouvé  la  mort. 

41.  Krichna,  aux  yeux  pareils  à  la  feuille  du  lotus  et  dont  l'histoire 
purifie  ceux  qui  l'entendent  ou  la  racontent,  retourna  au  Parc  avec 
son  frère  aîné,  suivi  des  pâtres,  qui  célébraient  sa  gloire. 

42.  Impatientes  de  le  voir  revenir  les  cheveux  couverts  de  la  pous- 
sière soulevée  par  les  vaches  et  ornés  de  plumes  de  paon  et  de  fleurs 
sauvages,  les  yeux  brillants  et  le  sourire  gracieux,  et  jouant  de  la  flûte 
pendant  que  ses  compagnons  chantent  ses  louanges,  les  bergères  vin- 
rent à  sa  rencontre  en  rangs  pressés. 

43.  De  leurs  yeux  aussi  mobiles  que  les  abeilles,  les  femmes  du 
Parc,  s'abreuvant  du  miel  de  la  face  de  Mukunda,  oublièrent  les 
cuisantes  douleurs  que  leur  causait  le  jour  passé  loin  de  lui;  et 
Krichna,  de  son  côté,  en  rentrant  dans  le  Parc,  agréa  comme  don  de 
bienvenue  les  œillades,  tempérées  par  un  sourire  pudique,  qu  elles 
lui  envoyaient. 

44.  Les  deux  tendres  mères,  Yaçôdâ  et  Rôhini,  s'inspirant  de  leur 
amour  et  des  circonstances ,  prodiguèrent  à  leurs  fils  les  bénédictions 
les  plus  grandes. 

45.  Une  fois  remis,  grâce  au  bain  et  au  massage,  des  fatigues  de  la 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XV.  85 

route,  revêtus  d'un  corsage  brillant  et  parés  de  guirlandes  et  de 
parfums  divins, 

46.  Ils  mangèrent  le  riz  savoureux  que  leurs  mères  leur  sellaient 
en  les  couvrant  de  caresses,  et,  prenant  place  sur  une  bonne  couche, 
ils  s'endormirent  heureusement  dans  le  Parc. 

47.  Le  bienheureux  Krïchna,  habitué  à  parcourir  ainsi  la  forêt 
Vrîndâvana,  ô  roi,  s'était  rendu  un  jour,  sans  Râma,  sur  les  bords 
de  la  Kâlindî  (la  Yamunâ),  en  compagnie  de  ses  camarades. 

48.  Les  vaches  et  les  bergers,  accablés  par  l'ardeur  de  la  saison 
chaude  et  tourmentés  par  la  soif,  s'abreuvèrent  dans  la  rivière  à  des 
eaux  corrompues  et  empestées. 

49.  Ils  avaient  à  peine,  dans  leur  aveuglement  fatal,  goûté  à  ces 
eaux  empoisonnées,  qu'ils  s'affaissèrent  tous  sans  vie  sur  le  bord  de 
la  rivière,  ô  descendant  de  Kuru. 

50.  Voyant  ses  serviteurs  en  cet  état,  Krïchna,  le  maître  des  maîtres 
du  Yoga,  de  son  regard  qui  verse  l'ambroisie  les  rappela  tous  à  la  vie. 

51.  Quand  ils  eurent  repris  connaissance,  ils  quittèrent  le  bord  de 
l'eau ,  en  se  regardant  tous  les  uns  les  autres  avec  un  profond  éton- 
nement. 

52.  Ils  étaient  persuadés  que  c'était  grâce  au  regard  bienveillant 
de  Gôvinda ,  ô  roi ,  qu'ils  s'étaient  relevés  après  avoir  perdu  la  vie  en 
buvant  du  poison. 


FIN  DU  QUINZIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

MEURTRE  DE  DHENUKA, 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURAÇA, 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSE  PAR  VYASA. 


86  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 


rx^ss^asan 


CHAPITRE  XVL 


KRÏCHNA  DOMPTE  LE  SERPENT  K&LIYA. 


1.  ÇuKA  dit  :  Le  tout-puissant  Krîchna,  voyant  que  la  Krichnâ  (la 
Yamunâ)  était  souillée  par  un  noir  [krickna)  serpent,  résolut  de  lui 
rendre  sa  pureté  et  en  chassa  le  serpent. 

2.  Le  roi  dit  :  Explique-moi,  ô  Brahmane,  comment  Bhagavat  a 
dompté  le  serpent  dans  Teau  sans  fond,  comment  celui-ci  y  séjournait 
depuis  de  nombreux  yugas. 

3.  Quel  homme,  ô  Brahmane,  se  lasserait  de  savourer  comme 
Fambroisie  la  noble  histoire  de  Bhagavat,  de  TÊtre  immense  et  in- 
dépendant, devenu  berger? 

ft.  ÇuKA  dit:  Kâliya  occupait  dans  la  Kâlindi  (la  Yamunâ)  un  lac 
dont  le  feu  de  son  venin  faisait  bouillonner  les  eaux,  et  où  tombaient 
les  oiseaux  qui  s'aventuraient  au-dessus. 

5.  Au  contact  des  gouttelettes  apportées  par  la  brise  qui  en  effleu- 
rait les  vagues  empestées,  les  êtres  mobiles  et  immobiles  périssaient 
partout  sur  ses  bords. 

6.  Krïchna,  qui  descend  ici-bas  pour  châtier  les  méchants,  voyant 
l'énergie ,  les  effets  foudroyants ,  irrésbtibles  du  poison  dont  le  ser- 
pent souillait  la  rivière,  monta  sur  un  kadamba  très  élevé,  et  de 
là,  défiant  le  monstre  et  se  ceignant  les  reins,  il  plongea  dans  Teau 
empoisonnée. 

7.  Sous  l'assaut  impétueux  de  Celui  qui  est  la  moelle  du  Puru- 
cha,  le  lac  de  Kâliya  fut  bouleversé,  et  la  masse  de  ses  eaux  gonflées 
par  le  souffle  pestilentiel  des  serpents  déborda  tout  autour  en  vagues 
formidables,  ternies  par  le  poison,  jusqu'à  cent  portées  d'arc:  et 
qu'est-ce  que  cela  pour  Celui  dont  la  force  est  infinie  (pour  Bala  qui 
est  Ananta)? 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XVI.  87 

8.  Cependant,  ô  roi,  le  héros  dont  la  vigueur  égale  celle  des  élé- 
phants les  plus  forts  allait  et  venait  dans  le  lac,  faisant  hruire  sous 
ses  hras  puissants  Teau  qu  il  déplaçait  :  le  monstre  à  qui  les  yeux  tien- 
nent lieu  d'oreilles  l'entendit,  et,  voyant  que  sa  demeure  était  violée, 
il  accourut  avec  indignation. 

9.  Pendant  que  le  beau  et  jeune  héros,  aussi  gracieux  que  le 
nuage,  paré  du  Çrîvatsa,  vêtu  d'une  robe  jaune,  et  le  visage  épanoui 
par  le  sourire ,  se  jouait  avec  insouciance  en  agitant  ses  pieds  pareils 
au  calice  du  lotus,  le  serpent  le  mordit  de  rage  aux  sources  de  la  vie 
et  le  couvrit  de  ses  anneaux. 

10.  A  la  vue  de  Krïchna  enveloppé  dans  les  anneaux  du  serpent 
et  ne  donnant  plus  signe  de  vie,  ses  chers  amis  les  bergers,  qui  lui 
avaient  sacrifié  parents,  richesses,  femmes  et  plaisirs,  tout  jusqu'à 
leurs  propres  personnes,  en  eurent  le  cœur  brisé,  et  sous  l'oppression 
de  la  douleur,  du  chagrin  et  de  la  crainte  qui  troublaient  leurs  âmes , 
ils  s'affaissèrent  sur  le  sol. 

11.  Les  vaches,  les  taureaux,  les  génisses,  poussant  de  lamen* 
tables  beuglements,  éperdus  de  douleur,  les  yeux  fixés  sur  Krïchna 
et  la  peur  dans  l'âme,  restaient  là  immobiles,  pareils  à  des  femmes 
qui  pleurent. 

12.  Alors  éclatèrent  dans  le  Parc,  sur  le  sol,  dans  l'air  et  chez  les 
habitants,  de  grands,  d'épouvantables  prodiges  de  trois  sortes,  pré- 
sages d'un  péril  imminent. 

13.  Lorsque  Nanda  et  les  autres  bergers,  tremblant  de  frayeur  à 
la  vue  de  ces  prodiges,  apprirent  que  Krïchna  avait  mené  les  vaches 
à  la  pâture  sans  Râma , 

14.  Persuadés,  à  ces  signes  iunestes,  que  c'en  était  fait  de  celui 
à  qui  ils  avaient  voué,  sans  savoir  qui  il  était,  et  les  souffles  de  leur 
vie  et  les  sentiments  de  leurs  âmes,  ils  furent  atterrés  de  douleur,  de 
regret  et  de  crainte. 

15.  Depuis  les  enfants  jusqu'aux  vieillards  et  aux  femmes,  tous 
ceux  qui  vivent  du  bétail,  ô  roi,  quittèrent  le  Parc  avec  angoisse, 
impatients  de  voir  Krïchna. 

16.  Malgré  l'abattement  où  il  les  voyait  plongés,  le  descendant  de* 


.•  •< 


88  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

Madhu,  le  bienheureux  Bala  (Râma),  sourit  sans  mot  dire,  sachant 
bien  ce  qu  était  la  puissance  de  son  frère  cadet. 

17.  S'attacha nt  aux  traces  de  leur  bien-aimé  Krïchna  et  suivant  la 
voie  marquée  par  l'empreinte  divine  de  ses  pas,  ils  arrivèrent  au  bord 
de  la  Yamunâ. 

18.  A  chaque  fois  qu'ils  apercevaient  de  côté  et  d'autre  le  lotus,  le 
grain  d'orge,  l'aiguillon,  le  foudre  et  l'étendard,  qui  distinguent  les 
pas  du  Seigneur,  sur  le  chemin  des  vaches,  dans  l'enchevêtrement 
des  autres  empreintes,  ô  roi,  ils  poursuivaient  leur  marche  avec  une 
ardeur  nouvelle. 

19.  D'aussi  loin  qu'ils  virent,  enveloppé  dans  les  replis  du  serpent, 
Krïchna  immobile  au  milieu  du  lac  et,  rangés  tout  autour  sur  la 
rive,  les  bergers  éperdus  et  les  troupeaux  poussant  des  cris  de  dé- 
tresse, ils  tombèrent  de  douleur  dans  l'abattement  le  plus  profond. 

20.  Les  bergères,  attachées  du  fond  du  cœur  au  bienheureux 
Ananta,  se  rappelant  les  tendres  sourires  dont  il  accompagnait  ses 
regards  et  sa  voix,  pénétrées  de  la  plus  vive  affliction  à  la  vue  de  leur 
ami  le  plus  cher  que  le  serpent  dévorait,  ne  voyaient  que  vide  dans 
les  trois  mondes  en  l'absence  du  bien-aimé. 

21.  Entourant  de  soins  affectueux  la  mère  de  Krïchna,  qui  s'était 
élancée  vers  son  fils,  partageant  ses  anxiétés,  fondant  en  larmes 
comme  elle  et  lui  faisant  maints  et  maints  récits  chers  aux  gens  du 
Parc,  elles  étaient  immobiles  comme  des  cadavres,  les  yeux  fixés  sur 
la  face  de  Krïchna^ 

22.  A  la  vue  de  Nanda  et  des  autres  bergers,  dont  Krïchna  est  la 
vie,  qui  se  précipitaient  vers  le  lac,  le  bienheureux  Râma  les  arrêta, 
n'ignorant  pas  quelle  était  la  puissance  de  Krïchna. 

23.  Lorsque  Krïchna  s'aperçut  que  tous  ceux  de  son  Parc,  jus- 
qu'aux femmes  et  aux  enfants,  le  voyant  livré  à  ses  seules  ressources, 
étaient  plongés  à  cause  de  lui  dans  la  plus  vive  douleur,  alors,  après 
être  resté  un  moment  immobile  pour  se  conformer  à  sa  condition 
mortelle ,  il  se  dégagea  de  l'étreinte  du  serpent. 

24.  Comme  le  corps  de  Krïchna,  en  se  gonflant,  causait  des  souf- 
frances atroces  au  serpent  qui  le  tenait  enveloppé  dans  ses  replis, 


LIVRE  DIXIEME/ CHAPITRE  XVI.  89 

celui-ci,  lâchant  prise'  et  hérissant  ses  crêtes  avec  fureur,  se  mit  à 
siffler  en  dirigeant  sur  Hari  le  fluide  empoisonné  de  ses  narines,  ses 
yeux  fixes,  pareils  aux  trous  d'une  poêle  à  frire,  et  sa  gueule  où  bril- 
lait un  tison  ardent. 

25.  Il  promenait  sa  langue  fourchue  sur  les  deux  coins  de  sa  gueule 
et  tenait  tout  grands  ouverts  ses  yeux  d'où  jaillissait  un  feu  empoi- 
sonné, pendant  que  Krïchna  le  harcelait  de  tous  côtés,  en  se  jouant, 
comme  fait  le  roi  des  oiseaux.  Le  serpent,  s  agitant  en  tous  sens, 
cherchait  à  le  surprendre. 

26.  Quand  Kâljya  eut  épuisé  ses  forces  à  tourner  ainsi,  le  (Puru- 
cha)  primitif,  pesant  sur  les  nuques  renflées  du  monstre,  se  dressa 
sur  ses  larges  crêtes,  et,  colorant  d'un  rouge  ardent  le  lotus  de  ses 
pieds  divins  au  contact  des  pierreries  innombrables  des  têtes  du  ser- 
pent, il  se  mit  à  danser  en  maître  consommé  dans  tous  les  arts. 

27.  En  le  voyant  danser  avec  entrain,  ses  adorateurs,  les  Gandhar- 
vas,  les  Siddhas,  les  Tchâranas  et  les  épouses  des  Dieux,  transportés 
de  joie,  célébrèrent  aussitôt  son  triomphe  au  son  des  instruments  de 
musique,  des  tambours  et  des  cymbales,  par  des  chants,  des  offrandes 
de  fleurs  et  des  hymnes. 

28.  Chaque  fois  qu'une  tête  du  monstre  aux  cent  têtes  proémi- 
nentes refusait  de  se  courber,  le  héros  armé  du  châtiment  contre 
les  méchants  l'écrasait  sous  ses  bonds,  ô  roi,  tandis  que  le  serpent, 
se  roulant  en  tous  sens,  à  demi  mort,  et  rendant  des  flots  de  sang 
par  les  gueules  et  par  les  narines,  tombait  dans  le  trouble  le  plus 
profond. 

29.  Chaque  tête  qu'il  redressait  en  vomissant  le  poison  par  les 
yeux  et  en  poussant  avec  rage  un  sifilement  aigu,  Krïchna  la  faisait 
ployer,  la  maîtrisait  sous  les  mouvements  cadencés  de  ses  pieds:  tel 
l'antique  Purucha  que  les  hommes  honorent  ici-bas  par  des  pluies 
de  fleurs. 

30.  Lorsque,  sous  les  bonds  effrénés  de  sa  danse  merveilleuse,  il 
eut  mis  en  pièces  les  crêtes  du  serpent,  pareilles  à  une  ombrelle,  et 
brisé  ses  membres,  celui-ci,  ô  roi,  rejetant  des  flots  de  sang  par  toutes 
ses  gueules ,  se  souvint  du  précepteur  des  mondes  mobiles  et  immo- 

IV.  1  a 


90  LE  BHAGAVATA  PURAISÎA.    * 

biles,  de  lantique  Purucha,  de  Nârâyana»  et  il  recourut  à  lui  par  la 
pensée. 

31.  A  la  vue  du  serpent  affaissé  sous  le  poids  surhumain  de  Krîchna , 
de  Celui  qui  renferme  les  mondes  dans  son  sein /à  la  vue  des  crêtes 
(du  monstre),  formant  ombrelle,  déchirées  à  coups  de  talon  par 
le  héros,  les  épouses  de  Kaliya,  laissant,  dans  leur  af&iction,  tomber 
leurs  voiles ,  leurs  parures  et  les  bandeaux  de  leurs  cheveux ,  vinrent 
implorer  l'Éternel . 

32.  Alors,  tremblantes  j usques  au  fond  du  cœur,  elles  firent  passer 
leurs  petits  devant  elles,  s'étendirent  à  terre  tout  de  leur  long  et  ado- 
rèrent le  Seigneur  de  tous  les  êtres;  puis,  joignant  les  paumes  de 
leurs  mains  en  signe  de  respect,  les  vertueuses  épouses  recoururent 
en  suppliantes,  pour  le  salut  de  leur  coupable  époux,  à  Celui  qui 
donne  le  salut  : 

33.  Les  épouses  du  serpent  dirent  :  C'est  justice  à  toi  de  punir  ce  cri- 
minel: tu  es  descendu  ici-bas  pour  châtier  les  méchants,  bien  que 
tu  regardes  ton  ennemi  et  ses  fils  avec  la  même  indifférence  que  toutes 
choses;  au  moment  même  où  tu  imposes  un  châtiment,  tu  en  montres 
le  fruit. 

34.  Oui,  c'est  une  faveur  que  tu  nous  as  faite,  car  le  châtiment 
dont  tu  frappes  les  méchants  efface  leurs  fautes  ;  et  puisque  cet  être 
avait  le  naturel  pervers  d'un  serpent,  ta  colère  elle-même  est  une 
faveur  à  nos  yeux. 

35.  A-t-il  donc  accompli  jadis  de  rigoureuses  austérités  avec  humi- 
lité et  déférence,  ou  bien  a-t-il  pratiqué  la  loi  avec  compassion  pour 
tous  les  êtres,  que  tu  te  montres  satisfait  de  lui,  ô  toi  qui  es  la  vie  de 
tout  ce  qui  respire  ? 

36.  Le  haut  rang  de  Ka  (Brahmâ),  ô  Dieu,  ne  lui  donne  pas  le 
droit,  que  nous  sachions,  de  toucher  à  la  poussière  de  tes  pieds; 
et,  pour  l'obtenir,  Lakchmî,  ton  épouse,  s'est  livrée  aux  austérités,  a 
renoncé  aux  plaisirs  des  sens  et  pendant  longtemps  a  poursuivi  ses 
observances  pieuses. 

37.  Ni  le  ciel  le  plus  haut,  ni  l'empire  de  toute  la  terre,  ni  la 
grandeur  suprême,  ni  la  royauté  des  régions  infernales,  ni  les  dons 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XVI.  91 

surnatureis  du  Yoga  ou  rexemptîoh  à  jamais  des  renaissances^  rien 
n  excite  les  désirs  de  ceux  qui  se  prosternent  dans  la  poussière  de  tes 
pieds. 

38.  Et  cette  faveur  que  d'autres  ont  tant  de  peine  à  obtenir, 
ô  maître,  cet  enfant  des  ténèbres,  le  roi  des  serpents,  la  obtenue 
alors  même  qu'il  était  sous  l'empire  de  la  colère  :  et  ce  bonheur, 
l'être  emporté  dans  le  cercle  de  la  transmigration,  l'être  qui  anime 
un  corps  n'a  qu'à  le  désirer  pour  qu'il  lui  soit  assuré. 

39.  Salut  à  toi  qui  es  Bhagavat  et  le  Purucha,  la  grande  âme,  l'asile 
des  êtres,  l'Etre  incomparable,  l'âme  suprême. 

40.  Salut  à  toi,  trésor  de  science  et  d'intelligence,  Brahme  aux 
énergies  infinies,  étranger  aux  Qualités  et  aux  changements,  à  toi 
qui  commandes  à  la  Nature. 

41.  Salut  à  toi  qui  es  le  Temps,  le  nombril  du  Temps  et  le  témoin 
des  membres  du  Temps;  le  Tout,  le  témoin  du  Tout,  l'auteur  et  la 
cause  du  Tout; 

42.  A  toi  qui  es  l'âme  des  éléments  subtils  et  des  éléments  gros- 
siers, des  sens,  des  souffles  de  vie,  de  l'organe  central,  de  l'intelli- 
gence et  de  la  pensée  ;  à  toi  qui  te  perçois  toi-même  sous  le  sentiment 
du  moi,  sous  les  trois  Qualités  où  tu  te  caches. 

43.  Salut  à  toi.  Etre  infini  et  subtil,  qui  planes  au-dessus  de  tout  et 
qui  sais  tout,  en  qui  se  concilient  les  assertions  les  plus  diverses,  qui 
possèdes  la  vertu  et  de  la  chose  que  le  mot  désigne  et  du  mot  qui  la 
désigne. 

44.  Salut  à  Celui  qui  est  la  racine  de  la  preuve,  qui  a  la  sagesse 
en  partage,  qui  est  la  matrice  de  la  science;  salut,  salut  à  Celui  qui 
agit  et  qui  n'agit  point,  à  Celui  qui  est  le  Vêda. 

45.  Salut  à  Krichna  et  à  Râma,  fils  de  Vasudêva;  salut  à  Pra- 
dyumna,  à  Aniruddha,  au  chef  des  Sâtvats. 

46..  Salut  à  Celui  qui  éclaire  les  Qualités,  qui  se  dissimule  sous 
les  Qualités ,  qu'on  entrevoit  sous  les  modifications  des  Qualités ,  qui 
voit  les  Qualités,  qui  (seul)  se  connaît  lui-même. 

47.  Salut  à  toi,  dont  les  jeux  sont  un  mystère  et  dont  la  puissance 

12. 


92  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

éclate  en  toutes  choses;  salut  à  toi,  Hrïchîkêça,  à  toi,  aini  de  la  soli- 
tude et  du  recueillement  silencieux. 

48.  Salut  à  toi  qui  connais  les  voies  les  plus  hautes  et  les  plus 
basses,  qui  présides  à  toutes  choses,  qui  es  hors  du  Tout  et  dans  le 
Tout,  qui  en  es  le  témoin  et  la  cause. 

49.  Oui,  c'est  toi  qui,  sans  rien  faire  toi-même,  fais  que  Tuni- 
vers  naît,  se  conserve  et  périt  par  l'intermédiaire  des  Qualités,  ô  Sei- 
gneur, t'armant  de  l'énergie  du  Temps  incréé,  réveillant  les  divers 
naturels  qui  existent  (en  puissance),  et  te  livrant  avec  sagesse  à  tes 
jeux  infaillibles. 

50.  Ce  sont  autant  de  formes  de  loi  toutes  ces  formes  d'êtres 
calmes,  violents  ou  stupides,  qui  remplissent  les  trois  mondes;  et  si 
ceux  qui  sont  calmes  te  sont  chers  aujourd'hui,  c'est  que  tu  te  lèves 
en  faveur  des  gens  de  bien  pour  les  protéger  et  que  tu  prends  en 
main  la  défense  de  la  loi. 

51.  Sois-nous  propice,  ô  Bhagavat:  le  serpent  se  meurt,  rends- 
nous,  rends  à  ses  épouses,  dignes  de  la  pitié  des  gens  de  bien,  l'époux 
qui  est  toute  leur  vie. 

52.  Un  maître  peut  passer  une  offense  à  qui  lui  appartient;  par- 
donne-lui, ô  toi  dont  l'âme  est  calme  :  il  avait  l'esprit  égaré,  il  ne  te 
connaissait  pas. 

53.  Prescris  à  tes  servantes  ce  qu'il  doit  faire  par  ton  ordre,  afin 
qu'il  le  fasse  avec  foi  et  qu'il  échappe  ainsi  pour  toujours  à  la  crainte. 

54.  ÇvKA  dit  :  Ainsi  les  épouses  du  serpent  louèrent  Bhagavat. 
Alors  celui-ci  repoussa  à  coups  de  pied  le  monstre  évanoui,  dont  il 
avait  broyé  les  têtes. 

55.  Kâliya,  ayant  recouvré  peu  à  peu  l'usage  des  sens  et  la  vie, 
soupira  péniblement  et  dit  avec  humilité  à  Hari,  à  Krïchna,  en  joi- 
gnant respectueusement  les  mains  : 

56.  Nous  sommes  méchants  de  naissance,  issus  des  ténèbres  et 
voués  à  une  colère  implacable.  Il  est  bien  difficile  aux  êtres  de 
dépouiller  le  naturel,  ô  maître  :  c'est  comme  un  mauvais  génie  (qui 
ne  les  quitte  pas). 

57.  C'est  toi  qui  as  créé  l'univers  entier,  et  c'est  Brahmâ  qui  y 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XVI.  93 

â  réparti,  à  l'aide  des  Qualités,  la  variété  des  naturels,  des  forces, 
des  énergies,  des  matrices,  des  germes,  des  prédispositions  et  des 
formes  ; 

58.  Et  dans  ce  partage,  ô  Bhagavat,  nous  autres  serpents  nous 
tenons  de  notre  race  la  colère  implacable.  Comment  nous  dégager  de 
ton  irrésistible  puissance  magique,  quand  c'est  toi-même  qui  nous 
y  soumets? 

59.  Cela,  il  n'y  a  que  toi  qui  le  puisses,  parce  que  tu  es  omni- 
scient et  le  maître  des  mondes.  Quels  que  soient  tes  desseins  sur 
nous,  favorables  ou  contraires,  ordonne. 

60.  ÇuKA  dit  :  Lorsque  Bhagavat,  qui  revêt  la  nature  humaine  en 
vue  d'une  fin,  eut  entendu  ces  paroles  :  Serpent  (dit-il),  ne  reste  point 
ici,  va-t-en  dans  la  mer,  sans  tarder,  avec  ceux  de  ton  espèce,  avec  tes 
enfants  et  tes  femmes;  laisse  aux  vaches  et  aux  hommes  la  jouissance 
de  la  rivière. 

61.  Le  mortel  qui,  se  rappelant  l'ordre  que  je  viens  de  te  don- 
ner, le  répétera  à  l'heure  des  deux  crépuscules,  n'aura  jamais  rien  à 
craindre  des  tiens. 

62.  Quiconque,  s'étanl  baigné  ici,  sur  la  scène  de  mes  jeux,  ré- 
jouira les  Dieux  par  des  libations  d'eau  et  m'honorera  en  jeûnant  et 
en  pensant  à  moi ,  sera  affranchi  de  tous  ses  péchés. 

63.  Alors  que  tu  quittas  l'île  de  Ramanaka  pour  te  réfugier  dans 
ce  lac,  c'était  par  crainte  de  Suparna  (Garuda);  maintenant  que  tu 
portes  l'empreinte  de  mes  pieds,  tu  n'as  pas  à  craindre  qu'il  te  dévore. 

64.  ÇuKA  dit  :  A  ces  paroles  du  bienheureux  Krïchna,  aux  ex- 
ploits merveilleux,  le  serpent  et  ses  femmes  lui  offrirent  avec  joie  et 
avec  respect 

65.  Des  robes,  des  couronnes  et  des  perles  divines,  des  parures 
du  plus  grand  prix,  des  parfums  et  des  collyres  divins  et  une  grande 
guirlande  de  lotus  bleus. 

66.  Après  qu'il  eut  ainsi  honoré  le  maître  des  mondes  et  qu'il  se 
fut  concilié  le  Dieu  qui  a  Garuda  pour  symbole ,  il  tourna  autour  de 
lui,  le  salua  avec  joie, 

67.  Et,  suivi  de  ses  femmes,  de  ses  parents  et  de  ses  fils,  il  se  ren- 


94  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

dit,  avec  sa  permission,  dans  Tîle  [de  Ramanaka].  Au  même  instant, 
les  eaux  de  la  Yamunâ  cessèrent  d'être  empoisonnées  et  prirent  la 
douceur  de  l'ambroisie. 


FIN  DU  SEIZIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

KRÎGHl^A  DOMPTE  LE  SERPENT  KÂLIYA  , 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÀ^A , 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVÂTA, 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSB  PAR  YTÂSA* 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XVII.  95 


CHAPITRE  XVII. 


KRÏGHNA  PRÉSERVE  LE  PARC  DE  UINCENDIE. 


1.  Le  roi  dit  :  Pourquoi  Kâliya  avait-il  quitté  Ramanaka,  demeure 
des  Nâgas?  Est-ce  qu  il  s'était  rendu  coupable  en  personne  de  quelque 
offense  envers  Suparna  (Garuda)  ? 

2.  ÇuKA  dît  :  En  vertu  de  Tobligation  qu'il  avait  imposée  jadis 
aux  Nâgas,  ô  prince  aux  grands  bras,  ceux-ci  devaient  tous  les  mois 
lui  offrir  ici-bas,  au  pied  d'un  arbre,  quelques  serpents  destinés  à  sa 
nourriture. 

3.  Pour  Sauver  leur  propre  vie,  tous  les  Nâgas  apportaient  tous 
les  mois,  chacun  à  son  tour,  le  tribut  qu'ils  devaient  au  magnanime 
Suparna. 

4.  Or  le  fils  de  Kadrû,  Kâliya,  fier  de  l'énergie  de  son  poison, 
prit  pour  lui-même  et  dévora,  sans  souci  de  Garuda,  l'offrande  (qui 
revenait  à  celui-ci). 

5.  Furieux  à  cette  nouvelle,  ô  roi,  le  bienheureux  (Garuda),  cher 
au  Bienheureux ,  fondit  sur  Kâliya  avec  une  très  grande  impétuosité , 
pour  le  mettre  à  mort. 

6.  A  cette  attaque  soudaine,  (le  Nâga)  à  qui  son  poison  tient  lieu 
d'armes,  hérissant  ses  têtes  sans  nombre,  s'avança  contre  Suparna 
et,  dardant  sur  lui  ses  dents  en  guise  de  glaives,  ses  langues  terribles, 
son  souffle  et  ses  yeux  formidables,  il  lui  enfonça  ses  dents  dans 
les  chairs. 

7.  Le  fils  de  Târkchya,  qui  sert  de  monture  à  Madhusûdana,  le 
repoussant  avec  colère  et  déployant  une  fougue  irrésistible,  porta 
au  fils  de  Kadrû,  avec  son  aile  gauche  aussi  étincdante  que  l'or,  un 
coup  d'une  force  épouvantable. 


96  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

8-  Kâliya,  atterré  sous  le  coup  d'aile  de  Suparna,  se  réfugia  dans 
le  lac  de  la  Kâlindî,  inaccessible  aux  assauts  de  son  adversaire. 

9.  Un  habitant  des  eaux  y  avait  jadis  excité  l'appétit  de  Garuda, 
et  celui-ci,  pressé  par  la  faim,  l'avait  enlevé  de  vive  force,  malgré  les' 
remontrances  de  Sàubhari. 

10.  Témoin  de  la  douleur  extrême  et  de  l'abattement  des  poissons 
à  la  mort  du  plus  beau  d'entre  eux,  Sàubhari,  pris  de  pitié,  assura 
en  ces  termes  aux  hôtes  du  lac  la  sécurité  de  leur  retraite  : 

11.  Si  jamais  Garuda  entre  ici  et  qu'il  y  dévore  les  habitants 
des  eaux,  qu'il  perde  la  vie  à  l'instant  même;  tenez  pour  certain  ce 
que  je  dis  là. 

12.  Kâliya  seul  connaissait  cette  malédiction,  pas  un  autre  serpent 
n'en  avait  connaissance.  Il  s'établit  (donc  en  cet  endroit)  par  crainte 
de  Garuda,  et  il  en  fut  chassé  par  Krïchna. 

13.  Au  sortir  du  lac,  Krïchna  était  couvert  de  guirlandes,  de 
parfums  et  de  robes  d'une  beauté  divine ,  chargé  d'une  multitude  de 
perles  de  grand  prix,  et  tout  resplendissant  d'or. 

14.  Les  bergers  se  levèrent  tous  en  le  voyant,  comme  les  sens 
lorsque  revient  à  eux  le  souffle  de  vie,  et,  l'âme  remplie  de  joie,  ils  le 
pressèrent  avec  bonheur  dans  leurs  bras. 

15.  Yaçôdâ,  Rôhini,  Nanda,  les  bergères  et  les  bergers,  en  retrou- 
vant Krïchna,  ô  descendant  de  Kuru,  avaient  recouvré  en  lui  l'objet 
de  toutes  leurs  pensées  et  de  tous  leurs  désirs. 

16.  Ràma  sourit  en  embrassant  Atchyuta,  dont  il  connaissait  la 
puissance.  Les  arbres,  les  vaches,  les  taureaux  et  les  veaux  en  ressen- 
tirent une  joie  très  grande. 

17.  Les  Brahmanes,  précepteurs  spirituels  (de  la  tribu),  se  rendant 
avec  leurs  épouses  auprès  de  Nanda,  lui  dirent  :  O  bonheur!  ton  fils 
a  échappé  à  Kâliya  qui  le  dévorait. 

18.  Fais  un  don  aux  Deux-fois-nés  pour  la  délivrance  de  Krïchna. 
Alors  Nanda  leur  donna  d'un  cœur  joyeux,  ô  roi,  des  vaches  et 
de  l'or. 

19.  De  son  côté,  la  fortunée,  la  vertueuse  Yaçôdâ,  qui  retrouvait 
son  fils  après  l'avoir  perdu,  l'embrassait^  le  prenait  sur  ses  genoux, 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XVII.  97 

pendant  que  de  ses  yeux  s'échappaient  incessamment  des  larmes  de 
bonheur. 

20.  Les  hahitants  du  Parc,  ô  grand  roi,  en  proie  aux  tourments  de 
la  faim  et  de  la  soif  et  épuisés  de  fatigue ,  passèrent  la  nuit  avec  les 
vaches  sur  les  bords  de  la  Kâlindî. 

21.  Alors,  dans  la  forêt  pure,  s'éleva  un  incendie  qui,  enveloppant 
de  toutes  parts,  au  milieu  de  la  nuit,  les  gens  du  Parc  pendant  leur 
sommeil,  menaçait  de  les  dévorer. 

22.  Se  levant  et  s'éloignant  en  toute  hâte,  aussitôt  qu'ils  se  senti- 
rent atteints  par  le  feu,  les  habitants  du  Parc  implorèrent  l'assistance 
de  Krichna,  l'assistance  du  Seigneur,  caché  sous  la  décevante  appa- 
rence de  la  nature  humaine  : 

23.  Krichna,  Krïchna,  ô  héros  fortuné  entre  tous,  et  toi,  Râma, 
dont  l'héroïsme  ne  connaît  pas  de  limites,  vois  quel  effroyable 
incendie  s'attaque  à  nous,  tes  serviteurs,  et  va  infailliblement  nous 
dévorer. 

24.  Protège-nous,  Seigneur,  protège  les  tiens  contre  le  feu  irré- 
sistible du  Temps;  nous  ne  pouvons  nous  arracher  à  tes  pieds  où 
l'on  trouve  le  salut. 

25.  Le  maître  des  mondes,  voyant  l'abattement  de  ses  amis,  but 
soudain  ce  feu  violent,  par  un  acte  de  la  puissance  infinie  dont  il 
dispose,  étant  lui-même  l'Être  infini. 


PIN  DU  DIX-SEPTIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

LE  PARC  EST  PRÉSERVÉ  DE  LUMCENDIE, 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÀÇA, 

LE  BIENHEUREUX  BhIgAVATA, 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSA  PAR  VYASA. 


IV.  l3 


98  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 


CHAPITRE  XVIII 


MEURTRE  D£  PRALAMBA. 


1.  ÇuKÀ  dit  :  Ensuite  Krîchna,  entouré  des  siens,  qui  chantaient 
ses  louanges  avec  allégresse,  entra  dans  le  Parc,  dont  les  vacheries 
font  Tomement. 

2.  Pendant  que  les  deux  frères,  sous  Tapparence  trompeuse  de 
deux  bergers,  se  livraient  ainsi  à  leurs  jeux  dans  le  Parc,  vint  la 
saison  appelée  Grîchma  (la  saison  chaude),  que  redoutent  tant  les 
êtres  animés. 

3.  Mais  on  aurait  dit  le  printemps,  à  cause  des  charmes  qu  em- 
pruntait la  forêt  Vrïndâvana  à  la  présence  du  bienheureux  Kêçava  et 
de  Râma. 

4.  En  dépit  de  la  saison,  le  cri  des  insectes  était  couvert  par  le 
bruit  des  cascades,  et  les  gouttelettes  qui  en  jaillissaient  incessam- 
ment entretenaient  la  fraîcheur  sur  les  arbres  d'alentour,  parure  de 
la  forêt. 

5.  Grâce  à  la  brise  qui  soulève  les  ondes  de  la  rivière,  des  étangs 
et  des  cascades,  emportant  avec  elle  la  poussière  des  lis  d*eau,  des 
lotus  bleus  et  des  nymphéas,  les  hôtes  des  bois  n  y  connaissent  point, 
sur  le  sol  d'une  fraîcheur  exquise,  la  chaleur  étouffante  de  la  saison 
chaude  et  d'un  soleil  ardent. 

6.  Les  vagues  qui  battent  la  rive  des  étangs  aux  eaux  profondes 
y  mêlent  de  toutes  parts  le  limon  du  sol  avec  les  bancs  de  sable,  et 
l'astre  aux  rayons  brûlants  et  empoisonnés  ne  lui  enlève  ni  ses  sucs 
ni  sa  verdure. 

7.  C'est  là,  dans  cette  splendide  forêt  en  fleurs,  qu'animaient 
la  voix  des  gazelles  et  des  oiseaux  aux  nuances  variées,  le  cri  des 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XVIII.  99 

paons,  le  bourdonnement  des  abeilles,  le  murmure  des  coucous  et 
des  sârasas, 

8.  Que,  pour  se  divertir,  le  bienheureux  Krïchna  se  rendit,  accom- 
pagné de  Bala,  tout  en  jouant  de  la  flûte,  au  milieu  des  bergers  et 
des  troupeaux. 

9.  Les  bergers,  conduits  par  Rama  et  par  Krïchna,  improvisant 
des  parures  avec  de  jeunes  pousses,  des  plumes  de  paon,  des  bou- 
quets de  fleurs,  des  guirlandes  et  des  substances  minérales,  s'exer- 
çaient à  la  danse ,  à  la  lutte  ou  au  chant. 

10.  Pendant  que  Krïchna  dansait,  les  uns  chantaient,  d'autres 
jouaient  de  la  flûte,  battaient  des  mains  ou  sonnaient  du  cor,  et 
d'autres  applaudissaient. 

11.  Les  Dieux,  dissimulant  leur  divinité  sous  la  condition  et 
l'apparence  des  pâtres,  ô  roi,  adressaient  des  compliments  à  Krïchna 
et  à  Râma,  comme  des  acteurs  à  un  acteur. 

12.  Tantôt,  les  cheveux  ramenés  sur  les  tempes  en  ailes  de  cor- 
beau, les  deux  frères  jouaient  entre  eux  à  s'entraîner  en  tournant,  à 
sauter,  à  lancer  des  projectiles,  à  se  défier,  à  se  soulever  mutuelle- 
ment, à  lutter  à  bras  le  corps. 

13.  Tantôt  c'étaient  d'autres  bergers  qui  dansaient,  tandis  qu'eux- 
mêmes  chantaient,  jouaient  des  instruments  et  applaudissaient,  ô 
grand  roi ,  en  disant  :  Très  bien  !  Très  bien  ! 

U.  S'amusant  tantôt  à  lancer  les  fruits  du  vilva  et  du  kumbha, 
ou  des  poignées  d'âmalaka  ;  tantôt  à  qui  ne  se  laisserait  pas  toucher, 
à  qui  aurait  les  yeux  bandés,  et  autres  jeux  semblables;  tantôt  à  imiter 
l'allure  des  gazelles  ou  le  vol  des  oiseaux  ; 

15.  Tantôt  à  bondir  comme  les  grenouilles,  à  fieiire  toutes  sortes  de 
drôleries  ;  tantôt  à  se  balancer,  et  tantôt  à  singer  les  rcôs , 

16.  Les  deux  frères,  tout  en  se  livrant  de  la  sorte  aux  jeux  en  usage 
ici-bas,  allaient  et  venaient  dans  la  forêt  à  travers  les  cours  d'eau, 
dans  les  gorges  des  montagnes,  dans  les  grottes,  dans  les  taillis  et  les 
étangs. 

17.  Pendant  que  Râma  et  Krïchna  menaient  paître  les  troupeaux 

i3. 


100  LE  BHAGAVATA  PUR  AN  A. 

dans  la  forêt  en  compagnie  des  bergers,  le  Démon  Pralamba  vint  à 
eux,  sous  la  forme  d*un  berger,  pour  les  enlever. 

18.  Quoique  le  bienheureux  Dâçârha  (Krïchna),  qui  voit  tout, 
leût  aussitôt  reconnu,  il  Tagréa  pour  camarade,  dans  Tintention  de 
mettre  la  main  sur  lui. 

19.  Appelant  à  lui  les  bergers,  Krïchna,  qui  connaît  tous  les  jeux, 
leur  dit:  Bergers,  nous  allons  jouer  en  nous  accouplant  deux  à  deux, 
à  chances  égales. 

20.  Alors  les  bergers,  ayant  pris  pour  chefs  Râma  et  Djanârdana, 
se  rangèrent  les  uns  avec  Krïchna,  les  autres  avec  Râma; 

21.  Et  ils  se  livrèrent  à  des  jeux  de  toute  sorte  consistant  à  se  faire 
porter  et  à  porter  soi-même,  où  le  vainqueur  fait  le  cavalier  et  le 
vaincu  sert  de  monture. 

22.  Porteurs  et  portés,  ainsi  que  ceux  qui  faisaient  paître  les  trou- 
peaux, allèrent,  à  la  suite  de  Krïchna,  vers  le  figuier  nommé  Bhân- 
dîraka. 

23.  Çrîdâman ,  Vrïchabha  et  les  autres  partenaires  de  Râma,  ayant 
gagné  la  partie,  ô  roi,  ce  fut  Krïchna  et  ses  camarades  qui  les  por- 
tèrent. 

24.  Le  bienheureux  Kiichna  portait  Çrîdâman,  contre  qui  il 
avait  perdu;  Bhadrasêna  portait  Vrïchabha,  et  Pralamba,  le  fils  de 
Rôhinî. 

25.  Le  puissant  Démon,  pensant  bien  qu  il  n  aurait  pas  facilement 
raison  de  Krïchna,  dépassa  le  but  à  toutes  jambes  avec  son  far- 
deau. 

26.  Le  grand  Asura  perdant  sa  vitesse  à  emporter  Râma,  qui  lui 
pesait  comme  une  haute  montagne,  reprit  sa  forme  naturelle:  sous 
sa  parure  d'or,  on  aurait  dit  le  nuage  sillonné  d*éclairs  et  supportant 
l'astre  des  nuits  (aux  pâles  rayons). 

27.  A  le  voir  fendre  les  airs  avec  son  corps  aux  yeux  enflammés, 
aux  crocs  horribles  se  dressant  jusqu'à  la  courbure  des  sourcils,  aux 
cheveux  chargés  d'étincelles,  à  voir  ses  bracelets,  son  diadème  et  ses 
pendants  d'oreilles  brillant  d'un  éclat  merveilleux,  Haladhara  (Râma) 
eut  un  léger  frisson. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XVIII.  101 

28.  Puis,  revenant  à  soi  et  reprenant  confiance,  Bala  asséna  avec 
rage  à  son  ennemi,  qui  l'emportait  à  travers  les  airs  comme  un  butin, 
un  vigoureux  coup  de  poing  sur  la  tête  :  tel  le  maître  des  Dieux  frappe 
la  montagne  de  son  foudre  impétueux. 

29.  Le  crâne  de  TAsura  éclata  aussitôt  sous  le  coup;  le  sang 
lui  jaillit  de  la  bouche;  il  perdit  connaissance,  et,  poussant  un 
grand  cri,  il  tomba  inanimé  :  telle  la  montagne  frappée  par  le  trait 
d*Indra. 

30.  A  la  vue  de  Pralamba  abattu  sous  les  coups  de  Bala,  les  ber- 
gers, frappés  d'admiration,  s'écrièrent  :  Très  bien!  Très  bien! 

31.  Ils  le  comblèrent  de  bénédictions  et  de  compliments  mérités, 
l'embrassant  avec  une  affectueuse  émotion,  comme  s'il  fût  revenu 
d'entre  les  morts. 

32.  Les  Dieux,  transportés  de  joie  à  la  mort  du  méchant  Pralamba , 
jetèrent  sur  Bala  des  couronnes  de  fleurs,  et  applaudirent  en  disant  : 
Très  bien  !  Très  bien  ! 


PIN  DU  DIX-IIUITlkME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

MEURTBE  DE  PRALAMBA, 
DANS  LA   PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂÇA, 

LE  BIENHEUREUX  BhAgAVATA , 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHmA  ET  COMPOSA  PAR  wiSA. 


im  LE   BHÂGAVATA  PURANA. 


CHAPITRE   XIX. 


KRÏCHNA  DÉVORE  LE  FEU  DE  L'INCENDIE. 


1.  ÇuKA  dit  :  Pendant  que  les  bergers  étaient  absorbés  par  le  jeu, 
leurs  vaches,  paissant  en  liberté,  s'étaient  éloignées  et  enfoncées  dans 
un  épais  fourré,  à  la  recherche  de  Therbe. 

2.  Les  chèvres,  les  vaches  et  les  bufQes  femelles,  qui  avaient 
pénétré,  en  passant  d'un  bois  à  un  autre,  dans  une  forêt  de  roseaux, 
et  que  la  soif  dévorait  dans  Tatmosphère  embrasée,  se  mirent  à  crier. 

3.  Alors,  ne  voyant  pas  leurs  bêtes,  les  bergers  cherchèrent, 
sous  la  conduite  de  Krîchna  et  de  Rama,  les  traces  de  leurs  vaches, 
et  se  désolaient  de  ne  les  point  trouver. 

4.  Tous,  se  guidant  sur  les  herbes  déchirées  par  le  sabot  ou  la 
dent  du  bétail,  sur  l'empreinte  des  pas  des  vaches  sur  le  sol,  ils 
suivaient  le  chemin  qu  elles  avaient  pris ,  désespérés  d'avoir  perdu  en 
elles  le  soutien  de  leur  vie. 

5.  Cependant  le  troupeau,  égaré  dans  la  forêt  de  joncs,  jetait  des 
cris  d'angoisse.  Dès  qu'ils  l'eurent  rejoint,  les  bergers,  étouffant  de 
chaleur  et  épuisés  de  fatigue ,  donnèrent  le  signal  du  retour. 

6.  Le  Bienheureux  appela  les  vaches  d'une  voix  forte  comme  celle 
du  nuage,  et  celles-ci,  en  s'entendant  appeler  par  leurs  noms,  répon- 
dirent avec  des  tressaillements  de  joie. 

7.  Alors  s'éleva  de  toutes  parts  dans  le  bois,  sans  cause  appa- 
rente, un  immense  incendie,  qui  en  consumait  les  hôtes,  et  qui, 
animé  par  le  vent,  léchait  de  ses  énormes  brandons  les  êtres  mobiles 
et  immobiles. 

8.  Les  bergers  et  les  vaches  furent  saisis  d'effroi  à  la  vue  du  feu 
qui  les  gagnait  de  tous  côtés,  et,  recourant  à  Krîchna  et  à  Bala, 


LIVRE  DIXIEME,   CHAPITRE  XIX.  103 

comme  recourent  à  Hari  les  hommes  tourmentés  par  la  crainte  de  la 
mort,  ils  dirent: 

9.  Krïchna,  Krïchna,  ô  puissant  héros,  et  toi,  Râma,  dont  la  force 
est  immense,  le  feu  de  Tincendie  nous  dévore;  nous  vous  implorons, 
sauvez-nous. 

10.  Non,  tes  amis,  ô  Krïchna,  ne  périront  pas;  car,  ô  Dieu  qui 
connais  tous  les  devoirs ,  nous  t'avons  pris  pour  notre  protecteur,  pour 
notre  refuge  suprême. 

11.  ÇuKÀ  dit  :  Le  bienheureux  Hari  avait  entendu  les  paroles 
lamentables  de  ses  amisi  Fermez  les  yeux,  leur  dit*il,  et  ne  craignez 
rien. 

12.  Ayant  répondu  :  Oui ,  ils  fermèrent  les  yeux  ;  et  le  Bienheureux , 
aspirant  avec  sa  bouche  cet  immense  incendie,  mit  fin  à  leurs 
épreuves  par  un  acte  du  pouvoir  mystérieux  dont  il  dispose. 

13.  Alors,  ayant  ouvert  les  yeux,  ils  se  retrouvèrent  sous  le  figuier 
Bhândîra,  et  ils  étaient  émerveillés  de  se  voir  sauvés,  eux  et  leurs 
vaches. 

14*  Témoins  de  Ténergie  surnaturelle  de  Krïchna  et  des  effets  de 
sa  mystérieuse  Mâyâ ,  qui  les  avait  sauvés  des  flammes  de  la  forêt  en 
feu,  ils  ne  doutaient  point  que  ce  ne  fût  un  immortel. 

15.  Le  soir  étant  venu,  Djanârdana  ramena  les  vaches  en  compa- 
gnie de  Râma,  et  rentra  au  Parc  en  jouant  de  la  flûte,  pendant  que 
les  bergers  célébraient  ses  louanges. 

16.  Grande  fut  la  joie  des  bergères  en  voyant  Gôvinda,  car  un  seul 
moment  passé  loin  de  lui  était  pour  elles  comme  des  milliers  de 
siècles. 


PIN  DU  DIX-NEUVIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

KR!gH1|IA  DEVORE  LE  FEU  DE  L*f NGBNDIE , 

DANS  LA  PREMlàllE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂÇA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHÂ6AVATA, 
RECUEIL  INSPIRli  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VTÂSA. 


104  LE  BHÀGAVATA  PUR  AN  A. 


CHAPITRE   XX. 


DESCRIPTION  DE  LA  SAISON  DES  PLUIES  ET  DE  L'AUTOMNE, 


1.  ÇvKA  dit  :  Les  pâtres  racontèrent  aux  femmes  du  Parc  le  haut 
fait  merveilleux  de  chacun  des  deux  frères,  comment  par  eux  ils 
avaient  échappé  aux  flammes  de  la  forêt  en  feu,  et  comment  Pra- 
lamba  avait  été  mis  à  mort. 

2.  Les  bergères  et  les  bergers  dans  la  force  de  Tâge,  étonnés  de 
ce  quils  entendaient,  ne  doutèrent  point  que  Krïchna  et  Râma  ne 
fussent  deux  grandes  divinités  descendues  dans  le  Parc. 

3.  Ensuite  vint  la  saison  des  pluies ,  qui  donne  la  vie  à  tous  les  êtres, 
où  les  éclairs  illuminent  tous  les  points  de  Thorizon ,  où  s'ébranle  la 
voûte  céleste. 

&.  Sous  les  nuages  épais  et  sombres,  sous  les  éclairs  et  la  foudre 
qui  en  jaillissent,  le  ciel  semblait  avoir  perdu  sa  splendeur  et  se 
cacher,  comme  Brahme  quand  il  s*unit  aux  Qualités. 

5.  Pardjanya  (le  Dieu  de  Forage),  après  avoir  absorbé  pendant 
huit  mois,  à  Taide  de  ses  rayons,  les  humides  trésors  de  la  terre,  se 
mit  à  les  lui  rendre  lorsque  le  moment  fut  venu. 

6.  Sillonnés  par  les  éclairs  et  secoués  par  un  souffle  brûlant,  de  gros 
nuages  répandaient  sur  le  monde  la  joie  et  la  vie,  comme  font  les 
êtres  compatissants. 

7.  Après  avoir  été  desséchée  par  la  chaleur  [tapas) ^  la  terre,  fé- 
condée par  le  Dieu  de  forage,  se  gonflait  comme  le  corps  chez 
l'homme  qui  poursuit  les  jouissances  sensibles  au  moyen  des  austé- 
rités [tapas)  y  quand  il  en  recueille  le  fruit. 

8.  Sur  la  face  des  nuits  brillaient  les  mouches  luisantes  et  s'étei- 
gnaient les  feux  des  planètes  au  sein  de  l'obscurité ,  de  même  qu'à  la 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XX.  105 

suite  du  péché  les  hérésies  prennent  la  place  des  Vêdas  pendant 
rage  Kali. 

9.  Au  bruit  du  tonnerre,  les  grenouilles,  silencieusement  engour- 
dies auparavant,  faisaient  entendre  leur  voix,  comme  les  Brahmanes 
quand  prend  fin  Theure  du  recueillement. 

10.  Les  plus  humbles  cours  d*eau,  naguère  à  sec,  sortaient  de  la 
droite  voie ,  de  même  que  Thomme  qui  ne  sait  pas  se  maîtriser,  quand 
lui  viennent  la  santé  et  la  richesse. 

11.  La  terre  verdoyait  sous  le  vert  gazon,  rougissait  sous  les  cocci- 
nelles et  s'abritait  sous  les  champignons  comme  sous  des  ombrelles , 
de  même  que  la  majesté  royale  parmi  les  hommes. 

12.  Les  champs,  couverts  d'herbes  luxuriantes,  faisaient  la  joie  des 
cultivateurs  et  le  désespoir  des  usuriers,  dans  l'ignorance  où  ils  étaient 
les  uns  et  les  autres  que  c'est  chose  dépendant  de  la  destinée. 

13.  Tous  les  êtres  vivant  dans  l'eau  et  sur  la  terre  prenaient  une 
forme  gracieuse,  à  se  retremper  [nichévayâ)  dans  les  eaux  nouvelles, 
comme  les  hommes  en  honorant  [nichêvayâ)  Hari. 

14.  L'Océan  s'agitait  en  recevant  les  eaux  des  rivières  et  soulevait 
ses  vagues  mugissantes,  comme  la  pensée  du  Yôgin  imparfait  que 
souille  le  désir,  quand  elle  s'attache  aux  Qualités. 

15.  Les  montagnes,  assaillies  par  les  pluies  torrentielles,  étaient 
aussi  inébranlables  que  l'âme  des  adorateurs  d'Adhôkchadja  devant 
les  assauts  de  l'adversité. 

16.  Les  chemins  étaient  méconnaissables  sous  les  herbes  qui  les 
couvraient  faute  de  soin,  comme  les  Vêdas  périssent  avec  le  temps 
quand  les  Brahmanes  ne  les  lisent  pas. 

17.  Incapables  de  fixer  leur  mobile  afiection,  les  lueurs  de  l'éclair 
ne  s'attachaient  pas  plus  aux  nuages ,  bienfaiteurs  du  monde ,  que  les 
courtisanes  aux  hommes  de  mérite. 

18.  Au  sein  de  l'éther,  qui  a  son  guna  (sa  qualité  propre,  le  son) , 
brillait  l'arc  du  grand  Indra  qui  n'a  pas  de  guna  (de  corde),  comme 
dans  la  Nature,  qui  résulte  du  mélange  des  gunas  (ou  Qualités),  brille 
le  Purucha  qui  en  est  exempt. 

19.  Derrière  les  nuages  qu'éclaire  sa  lumière,  l'astre  des  nuits  dis- 

rv.  i4 


106  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 

paraissait,  comme  le  Purucha  derrière  le  sentiment  du  moi  qui  lui 
emprunte  sa  clarté. 

20.  Les  paons,  frémissant  de  plaisir  à  larrivée  des  nuages,  les 
saluaient  de  leurs  cris  du  haut  des  maisons  où  ils  sont  consumés 
par  la  chaleur  [grihêchu  taptâh) ,  comme  font  les  hommes  consumés  de 
chagrin  [gnhêchu  taptâh)  dans  leurs  maisons  et  en  proie  au  découra- 
gement, à  Tarrivée  des  serviteurs  d'Atchyuta. 

21.  Aspirant  Teau  par  leurs  racines,  les  arbres  que  la  chaleur 
[tapasâ]  desséchait  naguère  prenaient  une  tout  autre  forme,  comme 
les  hommes  épuisés  par  les  austérités  [tapasâ]^  quand  ils  goûtent  les 
plaisirs  des  sens. 

22.  Sur  les  étangs  aux  rives  agitées,  les  Sârasas  eux-mêmes  séjour- 
naient, ô  roi,  comme  dans  leurs  demeures  pleines  de  soucis  les  êtres 
vulgaires  aux  pensées  mauvaises. 

23.  Les  levées  se  rompaient  sous  la  masse  des  eaux  que  versait 
Içvara  (Indra) ,  comme  dans  Fâge  Kali  les  propos  pervers  des  héré- 
tiques rompent  les  voies  tracées  par  le  Vêda. 

24.  Les  nuages ,  poussés  par  le  vent ,  répandaient  alors  leur  ambroi- 
sie sur  les  êtres,  de  même  que,  en  mainte  et  mainte  circonstance,  les  rois 
répandent  les  bienfaits  sur  leurs  sujets,  à  l'instigation  des  Dvidjas. 

25.  Telle  était  la  splendide  forêt,  riche  en  dattiers  et  en  djambus 
couverts  de  fruits  mûrs,  où  entra  Hari  en  compagnie  de  Bala,  avec 
les  vaches  et  les  bergers,  pour  y  prendre  ses  ébats. 

26.  Les  vaches  au  pas  pesant,  aux  mamelles  surchargées  d*où  le  lait 
s'échappait  sous  Témotion  de  la  joie,  accouraient  à  la  voix  de  Krîchna. 

27.  Il  vit  les  hôtes  femelles  du  bois  transportés  d'allégresse,  les 
arbres  doù  le  miel  suintait,  les  pluies  torrentielles  descendant  de  la 
montagne  avec  fracas,  et  les  cavernes  du  voisinage. 

28.  Tantôt  Bhagavat,  se  réfugiant  soit  dans  le  creux  d'un  arbre, 
soit  dans  une  caverne  pendant  la  pluie,  prenait  plaisir  à  manger  des 
oignons,  des  racines  et  des  fruits; 

29.  [Tantôt]  assis  au  bord  de  l'eau,  sur  un  rocher,  il  se  régalait 
ainsi  que  Râma,  en  compagnie  des  bergers,  ses  convives,  avec  le  caillé 
et  le  riz  bouilli  qu'il  avait  apportés. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XX.  107 

30.  A  la  vue  des  taureaux  et  des  veaux  couchés  sur  l'herbe,  rumi- 
nant les  yeux  fermés,  et  repus,  à  la  vue  des  vaches  alourdies  par  le 
poids  de  leurs  mamelles , 

31.  Et  de  la  splendide  saison  des  pluies  qui  apporte  la  joie  à 
tous  les  êtres  et  qui  reflète  sa  propre  puissance,  Bhagavat  fut  saisi 
d'un  sentiment  de  respect. 

32.  Pendant  le  séjour  de  Rama  et  de  Kêçava  dans  le  Parc,  vint  la 
saison  d'automne,  sans  nuages,  aux  eaux  limpides,  aux  molles  brises. 

33.  Grâce  à  l'automne  qui  fait  éclore  les  lotus,  les  eaux  recou- 
vrèrent leur  pureté  naturelle,  comme  le  cœur  des  hommes  déchus, 
quand  ils  reviennent  à  la  pratique  du  Yoga. 

34.  A  l'arrivée  de  l'automne  disparurent  et  les  nuages  du  ciel,  et  le 
mélange  confus  des  êtres,  et  la  boue  du  sol  et  la  souillure  des  eaux, 
de  même  que  par  la  dévotion  à  Krïchna  sont  effacés  les  péchés  des 
hommes  des  quatre  ordres. 

35.  Déchargés  de  leurs  encombrantes  richesses,  les  nuages  bril- 
laient d'un'  pur  éclat,  comme  les  saints  solitaires  exempts  de  désirs, 
de  trouble  et  de  souillure. 

36.  Les  montagnes  tantôt  versaient,  tantôt  retenaient  leurs  eaux 
salutaires,  comme  les  sages  tantôt  donnent  et  tantôt  refusent  l'am- 
broisie de  la  science. 

37.  Dans  les  ondes  sans  profondeur  les  poissons  ne  voyaient  pas 
que  l'eau  allait  en  diminuant,  comme  les  hommes,  les  aveugles  maîtres 
de  maison,  ne  voient  pas  que  la  vie  leur  échappe  de  jour  en  jour. 

38.  Dans  les  ondes  sans  profondeur  les  poissons  étaient  exposés  aux 
ardeurs  [tâpam)  du  soleil  d'automne,  comme  l'est  à  la  douleur  [tâpam) 
le  malheureux  chef  de,  famille  qui  n'est  pas  maître  de  ses  sens. 

39.  Le  sol  perdait  peu  à  peu  son  limon,  et  les  plantes  leur  âcreté, 
de  même  que  les  sages  perdent  le  sentiment  du  moi  et  du  mien  à 
l'égard  des  corps,  quand  ils  les  distinguent  de  l'âme. 

40.  A  l'arrivée  [âgame)  de  l'automne,  l'Océan,  calmant  ses  flots, 
faisait  silence,  comme  le  solitaire  lorsque,  rentrant  dans  l'inaction, 
il  cesse  de  réciter  le  Vêda  [dgamah). 

41.  Les  cultivateurs  recueillaient  les  eaux  pour  leurs  rizières  à 

i4. 


108         '  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

Taide  de  solides  levées,  comme  les  Yôgins,  en  maîtrisant  lem*s  sens, 
retiennent  la  science  qui  s'échappe  par  leur  canal. 

A2.  Les  souffrances  que  causent  aux  êtres  les  rayons  du  soleil  d'au- 
tomne se  dissipaient  devant  Tastre  des  nuits,  comme  devant  Celui  qui 
est  intelligence,  devant  Mukunda,  se  dissipe  la  souffrance  que  cause 
aux  femmes  du  Parc  leur  attachement  pour  le  corps. 

43.  Grâce  à  la  saison  d'automne,  le  ciel  sans  nuages  étincelait 
d'étoiles  à  la  clarté  pure,  comme  l'esprit  doué  de  la  Qualité  de  bonté 
fait  briller  les  vérités  du  Vêda. 

ktk.  Le  disque  de  la  pleine  lune  rayonnait  au  ciel  parmi  la  foule 
des  astres,  comme  sur  la  terre  Krîchna,  le  chef  des  Yadus,  au  milieu 
de  la  multitude  des  Vrïchnis. 

45.  A  recevoir,  dans  la  forêt  en  fleurs,  les  caresses  tempérées  dç  la 
brise,  les  hommes  étaient  soulagés,  comme  les  bergères  dont  Krîchna 
a  ravi  les  cœurs. 

46.  Sur  les  pas  des  vaches,  des  gazelles,  des  femelles  d'oiseaux  et 
des  femmes  excitées  par  la  saison  d'automne,  accouraient  leurs  mâles , 
comme  les  fruits  viennent  après  les  sacrifices  offerts  au  Seigneur. 

47.  Les  lis  d'eau  s'épanouissaient  au  lever  du  soleil,  à  l'exclusion 
des  lotus  de  nuit,  ô  roi,  de  même  que,  grâce  au  prince,  les  êtres  sont 
en  sûreté ,  à  l'exclusion  des  Dasyus. 

48.  Grâce  aux  solennités  célébrées  dans  les  villes  et  dans  les  vil- 
lages d'après  les  rites  védiques  et  les  rites  mondains,  grâce  surtout  à 
l'influence  des  deux  héros  qui  sont  des  portions  de  Hari,  la  terre  se 
couvrait  de  moissons  jaunissantes. 

49.  Retenus  naguère  par  la  pluie,  les  marchands,  les  solitaires,  les 
rois  et  les  chefs  de  maison  quittaient  leurs  demeures  pour  aller  à  leurs 
affaires,  comme  les  Siddhas  se  jettent,  quand  le  moment  est  venu, 
sur  les  gâteaux  qui  leur  sont  destinés. 

FIN  DU  VINGTIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

DESCRIPTION  DE  LA  SAISON  DES  PLUIES  ET  DE  L'AUTOMNE , 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURAÇA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSE  PAR  VyAsA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXI.  109 


CHAPITRE  XXI 


CHANT  DES  BERGERES. 


1.  ÇuKA  dit  :  Telle  était  en  la  saison  d'automne  la  forêt  aux  eaux 
limpides,  aux  étangs  de  lotus  parfumant  la  brise  de  leurs  émanations, 
lorsque  s'y  rendit  Atchyuta  avec  les  vaches  et  leurs  gardiens. 

2.  Tandis  que,  dans  la  forêt  en  fleurs,  les  agiles  essaims  d'a- 
beilles et  les  volées  d'oiseaux  couvraient  les  étangs,  les  cours  d'eau 
et  les  hauteurs,  le  chef  des  Madhus,  s'enfonçant  dans  les  profondeurs 
du  bois,  y  faisait  paître  les  vaches  avec  les  bergers  et  Bala  (Rama), 
tout  en  jouant  de  la  flûte. 

3.  Aux  accords  harmonieux  de  cette  flûte  qui  respirent  l'amour, 
plus  d'une  parmi  les  femmes  du  Parc  entretenait  ses  compagnes  de 
Krïchna,  loin  des  regards  du  héros. 

4.  Elles  commençaient  leur  récit  et,  au  souvenir  des  exploits  de 
Krïchna,  elles  n'avaient  pas  la  force  de  continuer,  ô  roi,  tant  la  vio- 
lence de  l'amour  agitait  leurs  cœurs. 

5.  Cependant,  sous  les  dehors  pompeux  d'un  acteur,  une  plume 
de  paon  sur  la  tête  et  aux  oreilles  une  fleur  de  karnikâra,  vêtu  d'une 
robe  jaune  comme  l'or  et  paré  de  la  guirlande  Vâidjayantî,  il  entrait 
dans  la  forêt  Vrindâvana,  qui  tressaillait  d'allégresse  sous  ses  pas, 
et  il  remplissait  les  trous  de  sa  flûte  de  l'ambroisie  de  ses  lèvres,  pen- 
dant que  des  multitudes  de  bergers  célébraient  sa  gloire. 

6.  En  entendant  les  sons  de  cette  flûte,  qui  ravissent  l'âme  de 
tous  les  êtres,  ô  roi,  toutes  les  femmes  du  Parc  s'entretenaient  de  lui, 
en  l'embrassant  (au  fond  de  leur  cœur). 

7.  Les  bergères  disaient  :  Pour  qui  a  des  yeux  le  fruit  de  l'existence 
le  plus  grand  que  nous  connaissions,  ô  amies,  c'est,  alors  que  les 
deux  fils  du  maître  du  Parc  conduisent  çà  et  là  les  troupeaux  avec 


110  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

leurs  camarades,  de  jouir  du  contact  de  leurs  lèvres,  comme  la  flûte 
qui  s  y  promène ,  ou  de  s*abreuver  des  tendres  regards  qu'ils  lancent 
à  la  dérobée. 

8.  Sous  leur  beau  costume,  sous  leurs  robes  où  se  croisaient  les 
guirlandes  de  fleurs  de  manguier,  de  plumes  de  paon,  de  bouquets 
et  de  bleus  lotus ,  ils  brillaient  d'un  vif  éclat  au  milieu  de  la  foule  des 
troupeaux  et  de  leurs  gardiens,  comme  parfois  sur  la  scène  deux 
beaux  acteurs  qui  font  entendre  des  chants. 

9.  Bergères,  quel  acte  méritoire  a  donc  accompli  ce  roseau  pour 
jouir  ainsi,  à  sa  guise,  de  l'ambroisie  des  lèvres  de  Dâmôdara,  du 
bien  propre  des  bergères,  et  n'en  laisser  que  le  parfum  ?  Les  rivières 
(qui  lui  servirent  de  mères)  en  frissonnent  de  joie,  et  les  arbres  en 
versent  des  larmes,  comme  des  frères  aînés. 

10.  Amie,  Vrïndâvana  vaut  à  la  terre  une  gloire  sans  égale:  le  fils 
de  Dêvakî,  en  y  imprimant  le  lotus  de  ses  pieds,  lui  communique  sa 
splendeur,  et,  sur  les  plateaux  de  ses  montagnes,  à  la  vue  des  paons 
qui  dansent,  ivres  de  joie,  aux  sons  de  la  flûte  de  Gôvinda,  tous  les 
autres  êtres  demeurent  immobiles. 

11.  Bienheureuses  ces  gazelles!  toute  troublée  qu'est  leur  intelli- 
gence ,  dès  que  le  fils  de  Nanda ,  revêtu  de  son  brillant  costume ,  fai- 
sait entendre  les  sons  de  sa  flûte,  eUes  lui  présentaient,  en  compagnie 
de  leurs  noirs  époux,  l'ofirande  de  leurs  regards  affectueux. 

12.  A  la  vue  de  Krïchna^  de  sa  beauté  et  de  sa  noblesse,  qui  font 
la  joie  des  femmes,  et  aux  accords  merveilleux  qu'il  tire  de  sa  flûte, 
du  haut  de  leurs  chars  célestes,  les  Déesses,  en  qui  l'amour  ébranlait 
la  vertu,  laissaient,  dans  leur  eflParement,  tomber  les  fleurs  et  les 
nattes  de  leurs  cheveux  et  glisser  le  voile  de  leurs  seins. 

13.  Les  vaches,  dressant  les  oreilles  pour  y  boire  comme  à  une 
coupe  l'ambroisie  qui  coule  des  lèvres  de  Krichna  avec  les  accords  de 
sa  flûte,  et  leurs  petits,  gardant  dans  la  bouche  une  gorgée  du  lait 
qui  coulait  des  mamelles  maternelles,  caressaient  du  regard,  immo- 
biles et  la  larme  à  l'œil,  Gôvinda  qui  est  en  eux-mêmes. 

14.  Sûrement,  ô  mère,  ce  sont  de  pieux  solitaires  ces  oiseaux  de 
la  forêt,  qui,  perchés  sur  les  branches  des  arbres  aux  jeunes  pousses 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXI.  111 

brillantes,  pour  jouir  de  la  vue  de  Krïchna,  écoutent  en  fermant  les 
yeux  les  accords  mélodieux  de  sa  flûte,  sans  souci  d*aucun  autre  son. 

15.  Alors  aux  accents  de  Mukunda,  les  rivières,  dont  Tagitation 
trahit  les  sentiments  amoureux,  suspendant  leur  cours  impétueux,  en- 
veloppent de  leurs  vagues  comme  avec  des  bras  les  deux  pieds  de 
Murâri,  les  couvrent  de  baisers  et  y  déposent  une  offrande  de  lotus. 

16.  En  le  voyant,  sous  le  ciel  en  feu,  conduire  à  la  pâture  les 
troupeaux  du  Parc,  en  compagnie  de  Rama  et  des  bergers,  tout  en 
jouant  de  la  flûte,  le  nuage,  redoublant  d'affection  pour  son  ami, 
apparaissait,  et,  lui  faisant  une  ombrelle  de  son  propre  corps,  il  le 
couvrait  d'une  pluie  de  fleurs. 

17.  Heureuses  les  femmes  des  Pulindasl  si  elles  ont  connu  le  mal 
d^amour  à  la  vue  du  safran  qui,  sur  le  sein  des  belles  où  il  était  étalé, 
s'est  rou^  de  l'éclat  le  plus  vif  au  contact  des  pieds  du  héros  au  loin 
célébré  (Krïchna),  il  leur  a  suffi,  pour  oublier  leur  souffrance,  d'ap- 
pliquer leur  face  et  leurs  seins  sur  l'herbe  qui  en  était  teinte. 

18.  Sans  doute,  c'est  un  serviteur  éminent  de  Hari,  ô  femmes,  ce 
mont  dont  Rama  et  Krïchna  font  la  joie  en  le  foulant  du  pied  et  qui 
leur  fournit  à  eux,  à  leur  suite  et  aux  vaches  l'eau,  les  gras  pâturages, 
le  gingembre  et  les  racines  tubéreuses. 

10.  Tandis  que,  aux  sons  mélodieux  de  leurs  flûtes  sonores,  les 
deux  frères  mènent  paître  les  vaches  de  forêt  en  forêt  avec  les  ber- 
gers, ô  amies,  ceux  d'entre  les  êtres  qui  sont  doués  du  mouvement 
deviennent  immobiles,  et  les  arbres  frémissent  de  plaisir  à  les  voir, 
ô  merveille,  porter  comme  un  ornement  les  liens  et  les  cordages 
auxquels  ils  attachent  leurs  troupeaux. 

20.  Au  récit  que  les  bergères  se  faisaient  entre  elles  des  jeux  où 
Bhagavat  se  complaisait  en  parcourant  la  forêt  Vrïndâvana,  leurs 
âmes  s'unissaient  à  la  sienne. 

PIN  DU  VINGT  ET  UNIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

CHANT  DES  BERGERES , 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂNA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHÎGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRE  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSj£  PAR  VYÂSA. 


112  LE  BHAGAVATA  PURANA. 


CHAPITRE  XXII. 


KRÏCHNA  AU  BORD  DE  LA  YAHUNA. 


1.  ÇuKA  dit  :  Durant  le  premier  mois  de  Thiver,  les  jeunes  femmes 
du  Parc  de  Nanda  célébrèrent  en  l'honneur  de  Kâtyâyanî  (Durgâ)  de 
pieuses  observances,  .pendant  lesquelles  elles  ne  vécurent  que  de 
graines  sauvages. 

2.  Elles  se  baignaient  dans  les  eaux  de  la  KâlincU  (la  l^imunâ) , 
et,  dès  les  premières  lueurs  du  soleil,  faisant  au  bord  de  Teau  une 
image  de  la  Déesse  avec  le  sable  de  la  rive,  elles  Tadoraient,  6  roi; 

3.  Et,  lui  présentant  des  parfums,  des  guirlandes  de  fleurs  odori- 
férantes, des  offrandes,  de  Tencens  et  des  lampes,  des  dons  de  toute 
nature,  déjeunes  pousses,  des  fruits  et  des  grains  : 

4.  0  Kâtyâyanî  (disaient-elles) ,  toi  dont  la  puissance  magique  est 
grande  et  grandes  les  mystérieuses  ressources,  ô  Déesse  souveraine, 
fais  que  le  fils  du  berger  Nanda  devienne  mon  époux!  Salût  à  toi. 
Telle  était  la  prière  que  les  jeunes  femmes  répétaient  à  voix  basse  en 
présentant  leur  offrande  à  la  Déesse. 

5.  Elles  obseiTèrent  ces  pieuses  pratiques  pendant  un  mois,  la 
pensée  fixée  sur  Krïchna,  honorant  Bhadrakâlî  (Durgâ)  et  disant: 
Puisse  le  fils  de  Nanda  devenir  mon  époux  ! 

6.  Elles  se  levaient  dès  l'aurore,  et,  distribuées  par  familles,  se 
tenant  entre  elles  par  la  main,  elles  chantaient  à  haute  voix  les 
louanges  de  Krïchna,  en  allant  chaque  jour  se  baigner  dans  la 
Kâlindî. 

7.  Etant  entrées  à  certain  jour  dans  la  rivière,  après  avoir  suivant 
leur  habitude  déposé  leurs  vêtements  sur  le  bord,  elles  prenaient 
gaiement  leurs  ébats  dans  l'eau  en  chantant  les  louanges  de  Krïchna. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXII.  113 

8-  Le  bienheureux  Krïchna,  le  maître  des  maîtres  du  Yoga,  ap- 
prouvant leur  pensée  et  voulant  leur  assurer  le  fruit  de  leur  sacrifice , 
se  rendit  à  cet  endroit  avec  ses  camarades. 

9.  Il  enleva  les  vêtements  des  jeunes  femmes,  monta  à  la  hâte  sur 
un  arbre  nîpa,  et,  tout  en  échangeant  des  sourires  avec  ses  amis» 
il  dit  en  plaisantant  : 

10.  Femmes,  venez  ici ,  et  que  chacune  prenne,  comme  elle  voudra , 
les  vêtements  qui  sont  à  elle.  C'est  sérieusement  que  je  parle,  je  ne 
plaisante  pas,  car  vous  êtes  exténuées  par  le  jeûne. 

11.  Je  nai  jamais  fait  de  mensonge;  ceux-ci  m'en  sont  témoins. 
Venez  prendre  (vos  vêtements)  une  à  une  ou  bien  toutes  ensemble, 
ô  belles. 

12.  A  ces  espiègleries  de  Krïchna,  les  bergères,  dont  le  cœur 
débordait  d'amour,  honteuses  et  se  regardant  entre  elles,  souriaient 
sans  sortir  de  Teau. 

13.  Pendant  que  Gôvinda  parlait  ainsi,  les  jeunes  femmes,  dont 
ses  plaisanteries  avaient  ravi  les  cœurs,  plongées  dans  Teau  froide 
jusqu'au  cou,  lui  dirent  en  frissonnant  : 

li.  Allons,  pas  d'inconvenances  !  Nous  savons  qui  tu  es,  ô  enfant  : 
tu  es  le  fils  chéri  du  berger  Nanda ,  et  tous  chantent  tes  louanges  dans 
le  Parc.  Donne-nous  nos  vêtements,  nous  grelottons. 

15.  O  toi  dont  le  teint  foncé  relève  la  beauté,  nous  sommes  tes 
esclaves,  et  ce  que  tu  as  dit,  nous  voulons  le  faire.  Donne-nous  nos 
vêtements,  toi  qui  connais  le  devoir;  sinon,  nous  porterons  plainte 
au  roi. 

16.  Bhagavat  dit  :  Si  vous  êtes  mes  esclaves,  si  vous  voulez  faire 
ce  que  j'ai  dit,  approchez,  venez  prendre  vos  vêtements,  ô  belles  au 
pur  sourire. 

17.  Alors  toutes  les  jeunes  femmes,  frissonnant  de  froid,  sortirent 
de  l'eau  en  couvrant  leur  nudité  des  deux  mains  et  en- se  ramassant 
sur  elles-mêmes -SOUS  l'impression  du  froid. 

18.  Le  Bienheureux ,  voyant  qu'elles  avaient  été  légèrement  blessées , 
fut  gagné  par  la  pureté  de  leurs  sentiments;  il  mit  leurs  vêtements 
sur  une  branche  et  il  leur  dit  avec  un  sourire  affectueux  : 

IV.  i5 


114  LE  BHÀGAVATA  PURÂNA. 

19.  Vous  avez  offensé  les  Dieux  en  descendant  toutes  nues  dans 
l'eau  pendant  le  temps  de  vos  observances  pieuses  :  pour  effacer  votre 
péché,  joignez  les  mains  sur  vos  têtes ^  inclinez-vous  profondément 
et  emportez  vos  robes, 

20.  Ainsi  dit  Atchyuta.  Persuadées  qu'en  se  baignant  toutes  nues 
elles  avaient  perdu  le  fruit  de  leurs  pieuses  observances,  et  désirant 
les  mener  à  bien,  ainsi  que  toutes  les  cérémonies  qui  s'y  rapportaient, 
les  femmes  du  Parc  se  prosternèrent  devant  celui  qui  en  était  Tobjet 
visible,  et  de  qui  elles  attendaient  la  rémission  de  leur  péché* 

21.  Alors,  les  voyant  prosternées  devant  lui,  le  bienheureux  fils 
de  Dêvakî ,  touché  par  cette  marque  de  soumission ,  leur  rendit  leurs 
vêtements  avec  bonté. 

22.  Il  s'était  grossièrement  moqué  d'elles,  il  leur  avait  fait  dépouil- 
ler toute  pudeur,  il  s'était  joué  d'elles,  les  faisant  mouvoir  comme  des 
marionnettes  et  leur  enlevant  leurs  vêtements;  cependant  elles  ne 
lui  en  surent  pas  mauvais  gré  ^  tant  leur  bonheur  était  grand  d'être  si 
près  du  bien-aimé. 

23.  Elles  revêtirent  leurs  robes  et^  prêtes  à  s'unir  à  l'objet  de  leur 
amour,  le  cœur  occupé  de  lui  seul,  elles  ne  bougeaient  pas  et  tenaient 
leurs  yeux  fixés  sur  lui  avec  pudeur. 

24.  Le  bienheureux  Dâmôdara>  sachant  que  c'était  le  désir  de  tou- 
cher ses  pieds  qui  leur  avait  inspiré  la  pensée  de  ces  pieuses  obser- 
vances ,  dit  aux  femmes  : 

25.  Je  sais,  ô  femmes  vertueuses,,  que  votre  désir  est  de  m'honorer, 
et  ce  désir,  je  l'approuve  :  il  est  juste  qu'il  se  réalise. 

26.  Chez  qui  a  mis  en  moi  son  affection >  Tamour  n'a  pas  pour 
objet  les  jouissances  de  l'amour-  Une  graine  cuite  ou  grillée  s'emploie- 
t-elle  jamais  comme  semence? 

27.  Allez-vous-en  au  Parc,  ô  femmes,  vos  vœux  sont  exaucés  :  vous 
les  passerez  avec  moi  au  sein  du  bonheur  ces  nuits  pour  lesquelles, 
ô  femmes  vertueuses,  vous  avez  observé  ces  pieuses  pratiques  en 
Thonneur  d'Aryâ  (Durgâ). 

28.  ÇuKA  dit  :  A  cet  ordre  de  Bhagavat,  les  jeunes  femmes,  ayant 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXII.  115 

obtenu  ce  qu'elles  désiraient,  retournèrent  à  regret  au  Parc,  en  mé- 
ditant sur  le  lotus  de  ses  pieds.- 

29.  Ensuite  le  bienheureux  fils  de  Dêvakî,  quittant  la  forêt  Vrïndâ- 
vana  avec  les  bergers,  mena  paître  les  vaches  au  loin  en  compagnie  de 
son  frère  aîné. 

30.  C'était  pendant  la  saison  chaude,  et,  par  un  soleil  brûlant, 
les  arbres,  grâce  à  l'ombre  qu'ils  projetaient,  étaient  comme  trans- 
formés en  autant  de  parasols;  ce  que  voyant,  Bhagavat  dit  aux  habi- 
tants du  bois  : 

31.  0  Stôkakrïchna ,  ô  Amçu ,  et  vous ,  Çrîdâman ,  Subala ,  Ardj una , 
Vîçâla,  Rïchabha,  Tedjasvin,  Dêvaprastha,  Varûthapa, 

32-  Voyez  ces  êtres  fortunés  :  ils  ne  vivent  que  pour  les  autres ,  sup- 
portant le  vent,  la  pluie,  le  chaud  et  le  froid,  afin  de  nous  en  garantir. 

33.  0  la  noble  destinée  que  la  leur!  tout  ce  qui  respire  trouve  en 
eux  le  soutien  de  sa  vie;  et  d'eux,  non  plus  que  de  l'homme  généreux, 
jamais  les  suppliants  ne  s'éloignent  la  tristesse  sur  le  visage. 

34.  Feuilles,  fleurs,  fruits,  ombre,  racines,  écorce,  bois,  parfum, 
résine,  cendres,  graines  et  jeunes  pousses,  tout  chez  eux  concourt 
à  combler  nos  désirs. 

35.  Voilà  ce  qu'est  pour  les  êtres  une  existence  fructueuse  ici-bas  : 
souffle  vital,  richesses,  pensées  et  paroles,  toujours  ils  doivent  tout 
consacrer  au  bien  des  êtres. 

36.  Il  dit,  et,  passant  au  milieu  des  arbres  dont  les  branches  se 
courbaient  sous  les  bouquets  de  jeunes  pousses,  sous  les  masses  de 
fruits,  de  fleurs  et  de  feuilles,  il  se  rendit  au  bord  de  la  Yamunâ. 

37.  Après  y  avoir  fait  boire  aux  vaches  des  eaux  très  pures,  fraîches 
et  salutaires,  ô  roi,  les  bergers  s'abreuvèrent  eux-mêmes  à  leur  guise 
à  ces  eaux  délicieuses. 

38.  Tandis  que,  sous  leur  conduite,  les  troupeaux  paissaient  libre- 
ment dans  le  bois  de  la  Yamunâ,  ô  roi,  les  bergers,  tourmentés  par 
la  jEaim ,  vinrent  trouver  Krïchna  et  Râma  et  leur  dirent  : 

FIN  DU  VINGT-DEUXlikBnS  CHAPITRE ,  AYANT  POUR  TITRE  : 
KRÏCiq^A  AU  BORD  DE  LA  YAMUNÂ. 

l5. 


116  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 


CHAPITRE  XXIII. 


DELIVRANCE  DE  L'EPOUSE  DU  BRAHMANE. 


1.  Les  bergers  dirent  :  Râma,  Râma,  ô  grand  héros,  et  toi,  Krïchna, 
destructeur  des  méchants,  ia  faim  nous  torture,  apaisez  nos  souf- 
frances. 

2.  ÇvKA  dit  :  Ainsi  parlèrent  les  bergers.  Dans  une  pensée  bien- 
veillante pour  la  femme  pieuse  du  Brahmane,  le  bienheureux  fils 
de  Dêvakî  leur  répondit  : 

3.  Rendez-vous  à  Tendroit  où  Ton  sacrifie  aux  Dieux,  auprès  des 
Brahmanes  habiles  dans  le  Vêda,  qui  célèbrent,  en  vue  d  obtenir  le 
ciel,  le  sacrifice  nommé  Angirasa. 

4.  Arrivés  là,  bergers,  demandez-leur  du  riz  bouilli;  dites  que 
vous  venez  de  notre  part;  nommez-nous,  le  Bienheureux,  mon  frère 
aîné,  et  moi. 

5.  A  ces  mots,  les  bergers  partirent,  et  adressèrent  aux  Brahmanes 
la  demande  de  Bhagavat,  les  mains  jointes  en  signe  de  respect  et  le 
corps  étendu  sur  le  sol  comme  un  bâton  : 

6.  0  Dieux  terrestres,  écoutez  :  sachez,  et  le  bonheur  soit  avec 
vous,  que  devant  vous  sont  des  bergers  serviteurs  de  Krïchna,  en- 
voyés par  Râma. 

7.  Râma  et  Atchyuta,  qui  font  paître  les  vaches  non  loin  d*ici,  ont 
faim  et  vous  demandent  du  riz  bouilli.  Brahmanes,  si  vous  avez  du 
riz  bouilli,  si  vous  avez  la  foi,  donnez-leur  ce  qu'ils  demandent,  ô 
vous  qui  connaissez  si  bien  la  loi. 

8.  Car,  excepté  dans  le  cas  de  consécration  en  vue  du  sacrifice 
d'un  animal  domestique  ou  pour  la  cérémonie  Sâutrâmanî,  ô  ver- 
tueux Brahmanes,  il  n'y  a  pas  de  péché  à  manger  le  riz  même  d*une 
personne  consacrée. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXIII.  117 

9.  Les  Brahmanes  entendirent,  sans  y  faire  attention,  la  prière 
qui  leur  était  faite  au  nom  de  Bhagavat,  absorbés  qu'ils  étaient  dans 
leurs  misérables  pensées,  dans  leurs  pratiques  sans  fin,  en  vrais  en- 
fants qui  se  croient  des  vieillards. 

10.  Celui  de  la  substance  de  qui  sont  formés  le  lieu  et  le  temps 
du  sacrifice,  les  divers  objets  de  TofiTrande,  la  prière,  son  emploi,  le 
prêtre,  les  feux,  la  divinité  à  qui  le  sacrifice  est  ofiert  et  celui  qui 
Toffre,  les  cérémonies  saintes  et  leur  vertu, 

11.  Celui  enfin  qui  est  l'Etre  suprême  et  le  bienheureux  Adhô- 
kchadja  en  personne,  ces  faux  sages,  ces  prétendus  coryphées  du 
genre  humain,  ne  le  reconnurent  pas  et  ne  virent  en  lui  qu'un 
simple  mortel. 

12.  Ils  ne  rendirent  pas  même  aux  bergers  leur  salut,  ils  ne  leur 
répondirent  pas  même  par  un  refus,  ô  roi  fléau  de  tes  ennemis. 
Alors  ceux-ci,  tout  découragés,  vinrent  raconter  la  chose  à  Krïchna 
et  à  Râma. 

13.  Le  Bienheureux ,  le  souverain  maître  des  mondes ,  ayant  entendu 
le  récit  des  bergers,  sourit,  et,  leur  enseignant  un  stratagème  en 
usage  dans  le  monde,  il  leur  adressa  de  nouveau  ces  paroles  : 

14.  Annoncez  à  leurs  épouses  que  je  suis  arrivé  ici  avec  Samkar- 
chana  :  elles  vous  donneront  autant  de  riz  que  vous  en  voudrez  ;  car 
elles  m'aiment  et  elles  me  sont  unies  par  la  pensée. 

15.  Alors  les  bergers  se  rendirent  au  gynécée,  ils  y  virent  les  ver- 
tueuses épouses  des  Brahmanes,  qui  étaient  assises  et  richement 
parées,  ils  les  saluèrent  et  leur  dirent  avec  respect  : 

16.  Salut  à  vous,  salut  aux  épouses  des  Deux-fois-nés.  Écoutez 
nos  paroles  :  Krïchna  n'est  pas  loin  d'ici,  et  c'est  lui  qui  nous  envoie 
vers  vous. 

17.  11  est  venu  jusqu'en  ces  lieux  lointains  avec  les  bergers  et 
avec  Râma ,  tout  en  faisant  paître  les  vaches  :  il  a  faim ,  donnez-lui 
à  manger,  à  lui  et  à  ceux  de  sa  suite. 

18.  En  apprenant  qu'Atchyuta  était  dans  le  voisinage,  ces  femmes, 
qui  avaient  toujours  souhaité  ardemment  de  le  voir  et  dont  les  cœurs 


118  LE  BHAGAVATA  PUTIÂNA. 

avaient  été  ravis  au  seul  récit  de  ses  hauts  faits,  en  furent  transportées 
de  joie, 

19.  Et,  se  chargeant  elles-mêmes  de  vases  remplis  de  mets  exquis 
des  quatre  sortes,  elles  allèrent  toutes  vers  le  hien-aimé,  comme  les 
rivières  vont  à  l'Océan, 

20.  En  dépit  des  obstacles  que  leur  opposaient  à  l'envi  maris, 
frères,  proches  parents  et  fils;  car,  dès  longtemps,  sur  les  récits  qu'on 
leur  faisait  de  lui,  elles  avaient  voué  leurs  pensées  au  Bienheureux, 
à  Celui  dont  la  gloire  est  excellente, 

21.  Arrivées  dans  le  bois  de  la  Yamunâ,  où  Taçôka  étalait  ses 
jeunes  bourgeons,  les  femmes  virent  Krïchna  qui  se  promenait,  au 
milieu  des  bergers,  en  compagnie  de  son  frère  aîné. 

22.  Devant  le  héros  au  teint  foncé,  à  la  robe  couleur  d'or,  paré  de 
guirlandes  de  fleurs  sauvages,  de  plumes  de  paon,  de  terre  d'ocre 
et  de  jeunes  pousses,  comme  un  acteur,  appuyant  une  main  sur 
l'épaule  d'un  ami  et  de  l'autre  agitant  un  lotus ,  ayant  aux  oreilles  des 
lotus  bleus,  des  boucles  de  cheveux  lui  retombant  sur  les  joues,  et  le 
visage  épanoui  par  le  sourire, 

23.  Ces  femmes,  qui  tant  de  fois,  au  seul  récit  des  hauts  faits  du 
bien-aimé  pénétrant  par  leurs  oreilles,  avaient  abîmé  leurs  pensées  en 
lui ,  le  faisant  maintenant  entrer  en  elles-mêmes  par  les  ouvertures  de 
leurs  yeux  et  le  pressant  [en  pensée]  dans  des  embrassements  sans 
fin,  ô  grand  roi,  oubliaient  leurs  souffrances,  comme  les  êtres  doués 
de  la  personnalité,  quand  ils  s'unissent  à  l'Etre  suprême  (Prâjna) 
dans  le  profond  sommeil. 

24.  Alors,  sachant  qu'elles  avaient  renoncé  à  toutes  leurs  espé- 
rances pour  venir  à  lui,  pour  le  voir.  Celui  qui  voit  tous  les  cœurs 
leur  dit  en  souriant  : 

25.  Bhagavat  dit  :  Salut  à  vous,  ô  femmes  fortunées,  asseyez-vous; 
que  dois-je  faire  pour  vous?  C'est  bien  à  vous  d'être  venues  pour 
nous  voir. 

26.  Oui,  certes,  les  sages,  ceux  qui  entendent  leur  intérêt,  pro- 
fessent justement  une  dévotion  désintéressée,  incessante  pour  moi, 
qui  suis  l'Ame  et  le  bien-aimé  [par  excellence]. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXIIL  119 

27,  Et  quel  autre  leur  serait  plus  cher?  N'est-ce  pas  à  leur  union  avec 
moi  que  la  vie,  que  l'intelligence,  que  l'organe  interne,  les  proches,  le 
corps ^  une  épouse,  les  enfants  et  les  richesses  doivent  tout  leur  prix? 

28-  Allez  donc  à  l'endroit  où  l'on  sacrifie  aux  Dieux.  Vos  époux, 
les  Deux-fois-nés,  achèveront  le  sacrifice  avec  votre  assistance,  ainsi 
qu'il  convient  à  des  maîtres  de  maison. 

29.  Les  épouses  des  Brahmanes  dirent  :  Seigneur,  ne  parle  pas  ainsi, 
ce  serait  cruauté  à  toi;  accomplis  ta  promesse»  Nous  sommes  venues 
à  tes  pieds  pour  recevoir  sur  nos  cheveux  la  guirlande  de  tulasî 
que  tu  rejettes  dédaigneusement  du  pied,  et  pour  cela  nous  avons 
passé  sur  le  corps  de  tous  les  nôtres. 

30.  Tous  nous  repoussent,  nos  maris,  nos  père  et  mère,  nos  fils, 
nos  frères,  nos  parents,  nos  amis,  ceux  qui  ne  le  sont  pas  à  plus 
forte  raison.  Nous  voilà  prosternées  à  tes  pieds,  désormais  notre  seul 
refuge,  ô  héros  victorieux  :  fais  ce  que  nous  demandons. 

31.  Bhagavat  dit  :  Non^  vous  ne  risquez  pas  d'être  blâmées  par  vos 
maris ,  par  vos  père  et  mère ,  par  vos  frères ,  par  vos  fils  ou  par  d'autres  ; 
et  les  mondes  qui  jouissent  de  ma  bienveillance,  les  Dieux  eux- 
mêmes,  vous  approuvent. 

32.  L'union  charnelle  ne  fait  pas  le  bonheur,  elle  n'ajoute  rien  à 
TafiFection  entre  les  humains  ici-bas  :  unissez-vous  à  moi  de  cœur,  et 
vous  m'obtiendrez  avant  peu» 

33.  ÇuKÀ  dit  :  A  ces  mots,  les  épouses  des  Brahmanes  revinrent  à 
l'enceinte  sacrée;  et  ceux-ci  achevèrent  le  sacrifice  avec  leurs  femmes, 
sans  leur  adresser  aucun  blâme. 

34.  Retenue  par  son  mari,  l'une  d'elles,  caressant  dans  son  cœur 
Bhagavat  tel  qu'il  lui  était  connu  par  ouï-dire,  quitta  le  corps  qu'elle 
devait  à  Tenchaînement  des  œuvres. 

35.  Ensuite  le  bienheureux,  le  tout-puissant  Gôvinda,  après  avoir 
distribué  aux  bergers  les  aliments  de  quatre  sortes,  en  mangea  lui- 
même  à  son  tour. 

36.  C'est  ainsi  que,  se  conformant  aux  usages  des  hommes  sous  la 
forme  humaine  qu'il  revêt  en  se  jouant,  il  prenait  plaisir  à  faire  la  joie 


•  *• 


120  LE  BHÀGAVATA  PURÂNA. 

des  vaches,  des  bergers  et  des  bergères  par  sa  beauté,  par  ses  discours 
et  par  ses  actes. 

37.  Alors  les  Brahmanes,  rappelant  leurs  souvenirs,  eurent  regret 
de  la  faute  qulls  avaient  commise  en  repoussant  la  demande  des  deux 
maîtres  des  mondes,  déguisés  sous  une  forme  humaine. 

38.  Voyant  que  leurs  épouses  avaient  pour  le  Bienheureux, 
pour  Krïchna,  une  dévotion  surhumaine,  tandis  qu'ils  y  étaient 
étrangers,  ils  furent  pris  de  regret  et  s'adressèrent  à  eux-mêmes  ces 
reproches  : 

39.  Fi  de  la  triple  naissance  que  nous  avons  reçue  et  de  notre 
science ,  fi  de  nos  observances  pieuses ,  fi  de  nos  multiples  connais- 
sances, fi  de  notre  noblesse,  fi  de  notre  habileté  dans  les  sacrifices, 
puisque  nous  avons  détourné  notre  face  d'Adhôkchadja  ! 

40.  Sans  doute  la  puissance  magique  de  Bhagavat  trouble  les 
Yôgins  eux-mêmes,  quand,  tout  Brahmanes,  tout  précepteurs  que 
nous  sommes  du  genre  humain,  elle  nous  trouble  sur  notre  propre 
intérêt. 

41.  Oh  !  voyez  :  l'amour  invincible  pour  Krïchna,  pour  le  maître 
des  mondes,  a  brisé,  même  chez  des  femmes,  les  affections  domes- 
tiques, qui  enchaînent  à  la  mort. 

42.  Elles  n'ont  pas  été  régénérées  par  l'initiation,  elles  n'ont  pas 
demeuré  chez  un  précepteur  spirituel,  elles  ne  se  sont  adonnées  ni  à 
la  pénitence,  ni  à  l'étude  de  l'âme  suprême,  ni  aux  purifications,  ni 
aux  œuvres  saintes; 

43.  Et  cependant  elles  ont  pour  celui  qui  est  l'objet  des  louanges 
les  plus  hautes,  pour  Krïchna,  le  maître  des  maîtres  du  Yoga,  une 
dévotion  inébranlable,  que  nous  n'avons  pas,  nous,  malgré  toutes 
nos  consécrations. 

44.  Oui,  nous  étions  aveugles  sur  notre  propre  bien,  le  négligeant 
par  attachement  à  nos  maisons;  et  voilà  que  Celui  qui  est  la  voie 
des  gens  de  bien,  ô  merveille  I  nous  a  rappelés  à  nous-mêmes  par  la 
bouche  des  bergers. 

45.  Puisque  ses  désirs  sont  comblés  autrement,  puisqu'il  dispose 
de  la  félicité  absolue  et  de  toutes  les  bénédictions,  qu'a-t-il  besoin  de 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXIIL  121 

nous,  qui  sommes  pour  lui  des  sujets?  Chez  ie  Seigneur,  ce  nest  là 
qu'une  apparence  trompeuse. 

46.  De  la  part  de  celui  que  Çrî  (la  Fortune)  adore  et  pour  qui 
elle  délaisse  les  autres,  souhaitant  d'embrasser  incessamment  ses 
pieds  et  renonçant  pour  lui  à  son  naturel  volage,  une  pareille  de- 
mande est  bien  faite  pour  troubler  des  hommes. 

(i7.  Quand  on  nous  a  dit  :  «  Celui  de  la  substance  de  qui  sont  for- 
més le  lieu  et  le  temps  du  sacrifice,  les  objets  divers  de  l'offrande,  la 
prière,  son  emploi,  le  prêtre,  les  feux,  la  divinité  à  qui  le  sacrifice  est 
offert  et  celui  qui  l'offre,  les  cérémonies  saintes  et  leur  vertu, 

48.  «  Le  bienheureux  Vichnu  en  personne,  le  maître  des  maîtres  du 
Yoga,  a  pris  naissance  chez  les  Yadus,  »  nous  n'avons  rien  compris  à 
ces  paroles,  dans  notre  aveuglement. 

49.  Ah!  combien  nous  sommes  heureux  d'avoir  de  telles  épouses! 
Grâce  à  leur  dévotion,  voilà  que  notre  pensée  s'est  fixée  inébranlable- 
ment  sur  Hari. 

50.  Salut  à  toi,  au  bienheureux  Krïchna,  dont  l'intelligence  est 
toujours  éveillée,  dont  la  puissance  magique  trouble  nos  esprits  et 
nous  fait  errer  dans  les  voies  des  œuvres. 

51.  Puisse  l'antique  Purucha,  dont  la  magie  a  troublé  nos  âmes 
et  nous  a  fait  méconnaître  sa  grandeur,  nous  pardonner  notre  of- 
fense ! 

52.  Ainsi  disaient  ces  pécheurs,  au  souvenir  de  la  faute  qu'ils 
avaient  commise  envers  Krïchna;  et  tout  désireux  qu'ils  étaient  de 
voir  le  Parc,  ils  ne  bougèrent  pas  de  place,  par  crainte  de  Kadîsa. 


FIN  DU  VINGT-TROISIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

DIÉLIVRANGE  DE  LXPOUSE  DU  BRAHMANE , 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÂl||IA , 

LE  BIENHEUREUX  BHÎGAVATA  , 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHMÀ  ET  COMPOSA  PAR  VTÂSA. 


IV.  l6 


122  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 


CHAPITRE   XXIV 


LE  SACRIFICE  INTERROMPU. 


1 .  ÇuKÀ  dit  :  Pendant  que  Bhagavat  résidait  dans  le  Parc  en  com- 
pagnie de  Baladêva,  il  vit  un  jour  les  bergers  occupés  aux  préparatifs 
d'un  sacrifice  en  Thonneur  d'Indra. 

2.  Bhagavat  savait  bien  ce  qu'ils  faisaient,  étant  l'âme  universelle 
et  Celui  qui  voit  tout;  cependant,  s'inclinant  avec  respect  devant 
Nanda  et  les  autres  vieillards,  il  leur  adressa  cette  question  : 

3.  Dis-moi,  père,  pourquoi  l'agitation  qui  règne  parmi  vous?  Quel 
en  doit  être  le  fruit?  A  quelles  prescriptions  obéissez-vous?  Avec 
quoi  célébrez-vous  ce  sacrifice  ? 

4.  Dis-le-moi,  père;  j'ai  un  grand  désir  de  l'apprendre.  Les  gens 
de  bien  n'ont  rien  à  cacher  de  ce  qu'ils  font  ici-bas,  parce  qu'ils  voient 
l'âme  partout, 

5.  Parce  qu'ils  ne  distinguent  pas  entre  leur  âme  et  celle  des  autres, 
parce  qu'il  n'y  a  pour  eux  ni  ami,  ni  indifférent,  ni  ennemi.  [Si  pour- 
tant on  admet  ces  distinctions]  il  faut  éviter  l'indifférent  comme  un 
ennemi,  dit-on,  et  traiter  l'ami  comme  un  autre  soi-même. 

6.  Les  hommes,  en  célébrant  des  sacrifices,  le  font  avec  ou  sans 
connaissance  de  cause;  celui  qui  le  sait  peut  en  recueillir  le  fruit, 
non  celui  qui  l'ignore. 

7.  Ainsi,  en  cette  circonstance,  avez-vous  mûrement  pesé  la  con- 
venance de  votre  sacrifice?  ou  bien  n'est-ce  là  pour  vous  qu'une 
affaire  d'usage?  Réponds  à  ma  question,  je  te  prie. 

8.  Nanda  dit  :  Le  bienheureux  Indra  est  le  Dieu  de  l'orage,  et  les 
nuages  sont  ses  formes  sensibles;  ce  sont  eux  qui  répandent  sur  les 
êtres  l'eau  qui  les  fait  vivre  et  respirer. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXIV.  123 

9.  Indra,  cher  enfant,  étant  le  maître  souverain  des  nuages,  nous 
lui  offrons  en  sacrifice,  nous  et  les  autres  humains,  les  biens  dus  à 
ses  sucs  fécondants. 

10.  Nous  employons  ce  qui  en  reste  à  nos  besoins,  en  vue  d'ob- 
tenir les  fruits  du  triple  objet  de  la  vie  :  l'homme  peine  et  le  nuage 
orageux  féconde. 

11.  Et  ce  devoir,  qui  résume  tous  les  devoirs,  celui  qui  s'y  refuse 
par  caprice,  par  cupidité,  par  crainte  ou  par  un  sentiment  de  haine, 
ne  connaît  point  le  bonheur. 

12.  ÇuKA  dit  :  Ainsi  parlèrent  Nanda  et  les  autres  habitants  du  Parc. 
Après  les  avoir  entendus,  Kêçava,  qui  voulait  pousser  Indra  à  bout, 
dit, à  son  père  : 

13.  Bhùgavat  dit  :  C'est  à  l'œuvre  que  l'homme  doit  de  naître,  à 
l'œuvre  qu'il  doit  de  mourir;  plaisir  et  douleur,  crainte  et  sécurité, 
tout  lui  vient  de  l'œuvre. 

14.  S'il  est  un  maître,  quel  qu'il  soit,  attribuant  aux  autres  la 
récompense  de  leurs  œuvres,  il  lui  jEaut  un  agent  à  récompenser;  car 
il  ne  peut  rien  envers  qui  n'agit  point. 

15.  Qu'importe  Indra  aux  êtres  de  ce  monde,  puisque  chacun  y 
subit  l'influence  de  ses  œuvres,  puisque  Indra  ne  peut  rien  changer 
au  lot  que  le  Naturel  assigne  aux  hommes  ? 

16.  Car  le  Naturel  est  la  loi  de  la  créature;  c'est  au  Naturel  qu'elle 
obéit;  tout  l'univers,  Dieux,  Démons  et  humains,  repose  sur  le 
Naturel. 

17.  Si  la  créature  s'unit  à  des  corps  d'un  ordre  inférieur  ou  d'un 
ordre  supérieur,  si  elle  les  quitte ,  c'est  en  vertu  de  l'œuvre.  L'œuvre  est 
pour  elle  l'ennemi,  l'ami  et  l'indifférent,  c'est  le  gourou,  c'est  Içvara. 

18.  Ainsi,  c'est  l'œuvre  que  doit  honorer  la  créature  qui  se  fait  à 
elle-même  sa  destinée  en  obéissant  au  Naturel.  La  vraie  divinité  du 
sacrifice,  pour  elle,  c'est  celle  qui  la  fait  vivre. 

19.  L'homme  qui,  vivant  de  tel  ou  tel  état,  va  demander  sa  vie  à 
un  autre,  n'y  trouve  pas  plus  le  bonheur  que  l'épouse  infidèle  auprès 
d'un  amant. 

20.  Le  Brahmane  doit  vivre  du  Vêda;  le  Kchatriya,  de  la  protec- 

i6. 


124  LE  BHÀGAVATA  PURANA, 

tion  dont  il  couvre  la  terre;  le  Vâiçya^  d'une  profession,  et  le  Çûdra 
en  servant  les  Deux-fois-nés. 

21.  Il  y  a  quatre  sortes  de  professions:  l'agriculture ,  le  com- 
merce, la  garde  des  troupeaux,  et  en  quatrième  lieu  celle  qu'on 
appelle  prêt  à  intérêt.  Nous,  c'est  du  soin  des  troupeaux  que  nous 
avons  toujours  vécu. 

22.  Aux  trois  Qualités  de  bonté,  de  passion  et  d'obscurité  sont 
dues  respectivement  la  conservation,  la  création  et  la  destruction  du 
monde.  De  la  passion  naissent,  par  le  rapprochement  des  sexes,  tous 
les  êtres  d'espèces  diverses. 

23.  Les  nuages  ne  font  qu'obéir  à  la  passion  en  répandant  leurs 
eaux;  et  c'est  à  eux  seuls  que  les  créatures  doivent  de  prospérer.  Que 
fera  à  cela  le  grand  Indra? 

24.  Nous  n'avons  nous  autres  ni  villes,  ni  campagnes,  ni  villages, 
ni  maisons;  nous  sommes  des  sauvages,  père,  n'ayant  pour  demeure 
que  les  bois  et  les  montagnes. 

25.  C'est  donc  aux  vaches,  aux  Brahmanes  et  à  la  montagne  qu'il 
faut  sacrifier,  et  c'est  à  ce  sacrifice-là  qu'il  faut  faire  servir  les  prépa- 
ratifs destinés  à  celui  d'Indra. 

26.  Mettez  sur  le  feu  des  mets  de  toutes  sortes,  des  sauces,  des 
crèmes,  des  gâteaux  au  beurre,  des  tourteaux,  des  tartes,  et  em- 
ployez-y tout  le  lait. 

27.  Que  des  Brahmanes  habiles  dans  le  Vêda  versent  la  libation  sur 
les  feux  suivant  les  rites;  donnez-leur  du  riz  en  abondance  et  des 
vaches  pour  honoraires  ; 

28.  Donnez  aussi  aux  autres,  aux  Açvas,  aux  Tchândâlas,  aux  dé- 
gradés, à  chacun  ainsi  qu'il  convient;  donnez  de  l'herbe  aux  vaches, 
faites  une  offrande  à  la  montagne, 

29.  Et,  après  avoir  mangé,  après  vous  être  parés,  parfumés  et 
vêtus  de  vos  robes  les  plus  belles,  défilez  autour  des  vaches,  des 
Brahmanes,  des  feux  et  de  la  montagne,  la  droite  tournée  vers  eux. 

30.  Tel  est  mon  avis,  père;  suivez-le  si  vous  l'approuvez.  Cette 
offrande  sera  agréable  aux  vaches,  aux  Brahmanes,  à  la  montagne  et 
à  moi-même. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXIV.  125 

3L  ÇuKÀ  dit:  Ainsi  parla  Bhagavat,  qui  est  le  Temps,  en  vue 
d'abattre  l'orgueil  de  Çakra  (Indra).  Nanda  et  les  autres  bergers, 
l'ayant  entendu ,  accueillirent  ses  paroles  en  disant  :  Très  bien  ! 

32.  Et  ils  accomplirent  toutes  choses  comme  l'avait  dit  Madhu- 
sûdana:  ils  firent  réciter  la  bénédiction;  avec  les  objets  destinés  au 
sacrifice  d'Indra  ils  préparèrent  pour  la  montagne  et  pour  les  Dvidjas 

33.  Des  offrandes,  qu'ils  leur  présentèrent  avec  respect  à  eux  et  à 
tous  les  assistants,  ainsi  que  l'herbe  aux  vaches;  et,  mettant  les  trou- 
peaux en  tête,  ils  défilèrent  autour  de  la  montagne,  la  droite  tournée 
vers  elle , 

34.  Revêtus  de  leurs  plus  belles  parures  et  montés  sur  des  chariots 
attelés  de  buffles,  avec  les  bergères  qui  chantaient  les  hauts  faits  de 
Krïchna,  tandis  que  les  Brahmanes  accompagnaient  leurs  chants  de 
bénédictions. 

35.  Cependant,  pour  inspirer  confiance  aux  bergers,  Krïchna 
prenant  une  forme  extraordinaire  :  C'est  moi  qui  suis  la  montagne , 
dit-il;  et,  sous  ce  corps  gigantesque,  il  dévora  une  part  énorme  de 
l'offrande. 

36.  Puis  à  cette  forme,  qui  était  lui,  il  rendit  hommage  lui-même 
avec  les  gens  du  Parc,  en  disant:  Oh!  voyez  comme  la  belle  mon- 
tagne nous  a  été  propice. 

37.  C'est  elle  qui,  changeant  de  forme  à  volonté,  tue  les  mortels 
qui  hantent  les  bois,  quand  ils  la  dédaignent.  Honorons  en  elle  la 
puissance  qui  nous  protège ,  nous  et  nos  vaches. 

38.  Il  dit,  et  les  bergers,  ayant  achevé  le  sacrifice  en  l'honneur 
de  la  montagne,  des  vaches  et  des  Brahmanes,  ainsi  que  le  fils  de 
Vasudêva  le  leur  avait  conseillé,  retournèrent  au  Parc  en  compagnie 
de  Krïchna. 

PIN  DU  VINGT-QUATRIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

LE  SACRIFICE  INTERROMPU, 
DANS  LA  PREBUERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÎlMA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRi  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÂSA. 


126  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 


CHAPITRE  XXV. 


KRICHNA  SOUTIENT  EN  L'AIR  LE  MONT  GOVARDHANA. 


1.  ÇuKA  dit:  Alors  Indra,  voyant  ses  honneurs  abolis,  ô  roi,  tourna 
sa  colère  contre  Nanda  et  les  autres  bergers ,  qui  avaient  pris  Krîchna 
pour  protecteur. 

2.  Les  nuages  destinés  à  mettre  fin  aux  mondes  forment  un  batail- 
lon à  lui  soumis,  qu'on  appelle  le  Destructeur.  Blessé  dans  son  orgueil 
de  maître  souverain,  Indra  furieux,  stimulant  leur  ardeur,  dit  aux 
nuages  ces  paroles  : 

3.  0  puissance  de  l'ivresse  qu'inspire  la  prospérité!  Des  bergers, 
des  habitants  des  bois  avoir  recours  à  Krîchna,  à  un  mortel,  et  faire 
fi  de  ma  divinité  ! 

4.  C'est  comme  si,  négligeant  la  pensée  de  l'âme  suprême,  on 
comptait  sur  d'impuissants  sacrifices,  composés  de  cérémonies  et  ne 
pouvant  être  comparés  à  unvaisseau  que  de  nom,  pour  traverser 
l'océan  de  l'existence. 

5.  En  mettant  leur  espoir  dans  un  enfant  bavard,  sot,  ignorant 
et  présomptueux,  dans  Krïchna,  dans  un  mortel,  les  bergers  m'ont 
blessé  au  vif. 

6.  Puisque  la  prospérité  les  rend  si  fiers  et  l'appui  de  Krïchna  si 
confiants  en  eux-mêmes,  abattez  l'aveugle  ivresse  que  leur  inspire  la 
prospérité,  détruisez  leurs  troupeaux. 

7.  Moi-même,  montant  mon  éléphant  Âirâvata,  je  marcherai 
contre  le  Parc ,  j'irai  avec  les  puissantes  légions  des  vents  détruire  les 
étables  de  Nanda. 

8.  ÇuKA  dit:  A  cet  ordre  de  Maghavan,  les  nuages  déchaînés, 
s'abattant  en  pluies  torrentielles  sur  le  Parc  de  Nanda,  s'y  appesanti* 
rent  violemment. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXV.  127 

9.  Ëtincelant  du  feu  des  éclairs,  mugissant  des  éclats  de  la  foudre 
et  poussés  par  les  troupes  acharnées  des  Maruts  (les  vents),  ib  y 
fondirent  en  avalanches  d'eau  et  de  gravier. 

10.  D'épaisses  colonnes  liquides  s'échappaient  incessamment  des 
nuages,  et,  couvrant  la  terre  de  leur  masse  fluide,  la  submergeant 
de  tout  côté,  elles  nen  laissaient  voir  nulle  part  ni  les  dépressions  ni 
les  hauteurs. 

11.  JLies  animaux  domestiques  frissonnant  sous  la  pluie  battante 
et  sous  les  coups  de  vent,  comme  les  bergers  et  les  bergères  gre- 
lottant de  froid,  recoururent  tous  à  la  protection  de  Gôvinda. 

12.  [Les  animaux,]  se  faisant  de  leur  propre  corps  un  abri  pour 
leur  tête  et  pour  leurs  petits,  pendant  que  l'orage  sévissait  sur  eux- 
mêmes  et  qu'ils  tremblaient  de  tous  leurs  membres ,  se  réfugièrent 
aux  pieds  de  Bhagavat. 

13.  Krïchna,  fortuné  Krïchna  [disaient  les  bergers],  ô  puissant 
héros,  sauve  le  Parc  dont  tu  es  le  protecteur,  sauve-nous  de  la  colère 
d'Indra,  toi  si  bon  pour  qui  t'aime. 

14.  A  la  vue  de  la  pluie  de  gravier  qui  s'abattait  avec  violence  sur 
les  habitants  du  Parc  et  les  affolait,  le  bienheureux  Hari  reconnut  les 
effets  de  la  colère  d'Indra  : 

15.  Cet  orage  hors  de  saison  et  formidable  {se  dit-il) ,  ces  coups  de 
vent,  cette  pluie  de  sable,  c'est  Indra  qui  les  envoie  pour  nous  perdre , 
parce  que  nous  avons  aboli  son  culte. 

16.  Je  saurai  bien  y  remédier,  grâce  à  ma  puissance  mystérieuse, 
et,  confondant  ceux  qui,  dans  leur  aveuglement,  se  prétendent  les 
maîtres  des  mondes,  je  dissiperai  les  ténèbres  où  les  plonge  l'ivresse 
de  la  prospérité. 

17.  Les  Suras  ne  tirent  pas  vanité  du  titre  de  Seigneur,  quand 
domine  chez  eux  la  Qualité  de  bonté;  dans  le  cas  contraire,  je  brise 
leur  orgueil  et  les  rappelle  au  calme. 

18.  Puis  donc  que  le  Parc  voit  en  moi  son  refuge,  son  prolecteur 
et  son  soutien,  je  le  sauverai  par  un  acte  de  ma  puissance  mysté- 
rieuse; ma  résolution  est  arrêtée. 

19.  ÇuKÀ  dit  :  Ainsi  dit  Krïchna,  et,  d'une  seule  main  soulevant 


128  LE  BHÀGAVATA  PURÂNA. 

le  mont  Gôvardhana  de  sa  base,  il  le  soutint  en  Tair  aussi  facilement 
qu'.un  petit  enfant  soutient  un  champignon. 

20.  Bhagavat  dit  alors  aux  bergers  :  Mère,  père,  et  vous,  habitants 
du  Parc,^  entrez  comme  vous  voudrez  sous  la  montagne,  vous  et  vos 
troupeaux. 

21.  Ne  craignez  pas  que  sa  masse  vienne  à  m'échapper  de  la  main; 
vous  pouvez  maintenant  défier  le  vent  et  la  pluie:  je  vous  ai  ménagé 
un  abri. 

22.  Rassurés  alors  par  les  paroles  encourageantes  de  Krïchna, 
ils  entrèrent  sous  la  montagne  et  s'y  établirent  le  mieux  qu'ils 
purent,  avec  tout  ce  qu'ils  avaient,  avec  leurs  troupeaux  et  leurs  ser- 
viteurs. 

23.  Insensible  aux  sou£Prances  de  la  faim  et  de  la  soif  et  indi£Pérent 
à  son  propre  bien-être,  il  soutint  la  montagne  pendant  sept  jours, 
sous  les  yeux  des  habitants  du  Parc,  sans  bouger  de  place. 

2k.  Indra,  témoin  de  la  puissance  mystérieuse  de  Krïchna,  en  fut 
émerveillé;  à  bout  de  ressources  et  renonçant  à  ses  desseins,  il  rappela 
les  nuages,  ses  serviteurs. 

25.  Le  ciel  s'éclaircit,  le  soleil,  reparut  et  l'efiFroyable  tempête  prit 
fin;  ce  que  voyant,  le  héros  qui  soutenait  le  mont  Gôvardhana  dit 
aux  bergers  : 

26.  Sortez  sans  crainte,  bergers,  emmenez  vos  femmes,  vos  en- 
fants ,  tout  ce  qui  est  à  vous  :  l'orage  est  passé ,  et  les  nuages  sont 
allégés  de  leurs  eaux. 

27.  ÇuKA  dit  :  Alors  les  bergers  sortirent,  emmenant  chacun  son 
troupeau,  pendant  que,  sur  les  chariots  chargés  des  ustensiles,  les 
femmes,  les  enfants  et  les  vieillards  s'avançaient  lentement. 

28.  Cependant  le  tout-puissant  Bhagavat  remit  en  se  jouant  la 
montagne  sur  sa  base,  sous  les  yeux  de  tous  les  êtres',  comme  elle  était 
auparavant. 

29.  Dans  la  vivacité  de  leur  aflFection,  les  habitants  du  Parc, 
transportés  d'allégresse,  se  réunirent  autour  de  lui  et  le  pressèrent 
tendrement  dans  leurs  bras  suivant  l'usage;  et  les  bergères,  le  cœur 
débordant  d'amour  et  de  joie,  lui  présentèrent  respectueusement  une 


•n    . 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXV.  129 

offrande  de  lait  caillé ,  de  grains  rôtis  et  d'eau ,  en  accompagnant  leur 
don  des  souhaits  les  meilleurs. 

30.  Yaçôdâ,  Rôhinî,  Nanda  et  Râma,  le  héros  fort  entre  les  forts, 
embrassèrent  Krïchna  avec  une  affectueuse  émotion,  en  faisant  des 
vœux  pour  lui. 

31.  Du  haut  du  ciel,  les  troupes  des  Dieux,  les  Sâdhyas,  les  Sid- 
dhas,  les  Gandharvas  et  les  Tchâranas  célébrèrent  ses  louanges,  et, 
dans  la  joie  de  leur  âme,  ils  répandirent  des  pluies  de  fleurs  sur  le 
héros. 

32.  Les  conques  et  les  tambours,  animés  par  les  Dieux,  retentirent 
dans  le  ciel,  et  les  chefs  des  Gandharvas,  ayant  à  leur  tête  Tumbaru, 
entonnèrent  des  chants,  ô  roi. 

33.  Ensuite  Hari,  entouré  des  bergers  dont  il  était  tendrement 
aimé,  ô  roi,  se  rendit  à  son  Parc  en  compagnie  de  Bala,  et  les  ber- 
gères, ivres  de  joie,  cheminaient  en  chantant  ces  hauts  faits  de 
Krïchna  et  en  le  caressant  au  fond  de  leurs  cœurs. 


FIN  DU  VINGT-CINQUIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

KRÏCHNA  SOUTIENT  EN  L'AIR  LE  MONT  GÔVARDHANA, 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVkE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÀ^A , 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRE  PAR  BRAHMÀ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÂSA. 


IV.  17 


130  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 


CHAPITRE  XXVI. 


ENTRETIEN  DE  NANDA  ET  DES  BERGERS. 


1 .  ÇuKÀ  dit  :  Les  bergers ,  qui  avaient  été  témoins  de  ce  haut 
fait  de  Krîchna  ainsi  que  d'autres  semblables ,  et  qui  s*en  étonnaient 
parce  qu'ils  n'avaient  pas  le  secret  de  sa  force,  allèrent  trouver 
[Nanda]  et  lui  dirent  : 

2.  Les  bergers  dirent:  Gomment  se  résigne-t-il  à  mener  une  exis- 
tence indigne  de  lui  parmi  des  gens  grossiers ,  lorsqu'il  accomplit  dès 
l'enfance  des  actes  aussi  surprenants  ? 

3.  Comment  s'y  résigne-t-il  quand,  à  l'âge  de  sept  ans,  il  soutient 
en  l'air,  d'une  seule  main,  une  haute  montagne  en  se  jouant,  comme 
le  roi  des  éléphants  soutient  un  lotus? 

4.  Lorsqu'il  était  encore  au  berceau,  clignant  les  yeux  devant 
Pûtanâ,  il  a  épuisé  la  vie  de  la  robuste  ogresse  en  même  temps  que 
le  lait  de  ses  mamelles,  comme  le  temps  épuise  la  vigueur  du  corps. 

5.  Agitant  les  pieds  en  l'air,  à  l'âge  de  (quelques)  mois,  il  a  ren- 
versé sens  dessus  dessous  le  chariot  sous  lequel  il  était  couché,  rien 
qu'à  le  frapper,  en  pleurant,  avec  la  pointe  du  pied. 

6.  A  l'âge  d'un  an,  enlevé  de  la  place  où  il  était  assis  et  emporté  à 
travers  les  airs  par  le  Démon  Trïnâvarta,  il  l'a  étouflFé  en  lui  serrant 
la  gorge. 

7.  Attaché  un  jour  au  mortier  par  sa  mère  pour  avoir  volé  du 
beurre,  il  a  renversé  les  deux  arbres  ardjunas  en  rampant  entre  eux 
sur  les  bras. 

8.  Un  jour  qu'il  menait  paître  les  veaux  dans  la  forêt  avec  Râma 
et  ses  jeunes  camarades,  et  que  Baka  voulait  le  tuer,  il  a  déchiré  son 
ennemi  en  le  prenant  des  deux  mains  par  le  bec. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXVI.  131 

0.  Après  avoir  tué  le  Démon  qui  se  glissait,  pour  le  tuer,  parmi 
les  veaux,  sous  la  forme  d'un  veau,  il  a  abattu  en  se  jouant,  avec  soa 
cadavre ,  les  fruits  des  arbres  kapitthas. 

10.  Assisté  de  Bala,  il  a  tué  le  Démon  fait  âne,  ainsi  que  les  siens, 
et  rendu  sûre  la  foret  de  palmiers,  où  il  y  avait  abondance  de  fruits 
mûrs. 

1 1 .  Après  avoir  mis  à  mort  le  monstrueux  Pralamba  par  la  main 
puissante  de  Bala ,  il  a  sauvé  les  troupeaux  du  Parc  et  leurs  gardiens 
de  Tincendie  de  la  forêt. 

12.  Il  a  dompté  le  roi  des  serpents  aux  dents  venimeuses,  il  a 
dissipé  son  ivresse,  et,  le  chassant  violemment  du  lac  quil  occupait,  il 
a  purifié  les  eaux  de  la  rivière  Yamunâ  du  poison  dont  elles  étaient 
infectées. 

13.  Tous  tant  que  nous  sommes  dans  le  Parc,  nous  avons  pour 
lui,  pour  ton  fils,  une  afiection  irrésistible,  ô  Nanda,  et  il  nous 
aime  en  retour  comme  s  il  nous  devait  la  vie. 

Ift.  Quy  a-t-il  de  commun  entre  un  enfant  de  sept  ans  et  une 
haute  montagne  à  tenir  en  Tair?  Tout  cela,  ô  maître  du  Parc,  fait 
naître  des  doutes  en  nous  au  sujet  de  ton  fiils. 

15.  Nanda  dit  :  Ecoutez,  bergers,  et  puissent  vos  doutes  se  dissiper 
au  sujet  de  cet  enfant,  écoutez  les  paroles  que  Garga  ma  dites  sur  loi 
quand  il  était  tout  jeune  : 

16.  Celui-ci,  qui  revêt  des  formes  corporelles  à  chaque  âge  du 
monde,  a  déjà  paru  sous  trois  couleurs  :  la  blanche,  la  rouge  et  la 
jaune;  aujourd'hui,  c'est  la  noire  qu  il  a  adoptée. 

17.  Parce  que,  avant  d'être  ton  fils,  il  est  né  à  Vasudéva  dans 
un  autre  sein,  les  sages  l'appellent  le  bienheureux  Vâsudêva  (fils  de 
Vasudéva  ) . 

18.  Innombrables  sont  les  noms  et  les  formes  que  prend  ton  fils 
suivant  les  qualités  qu'il  manifeste  et  les  hauts  faits  qu'il  accompHt; 
nous  ne  les  connaissons,  ni  moi  ni  personne  ici-bas. 

19.  Il  assurera  votre  bonheur  à  tous  et  fera  la  joie  des  bergers  et  de 
leurs  troupeaux.  Grâce  à  lui,  vous  franchirez  en  un  instant  tous  les 
pas  difficiles. 

'7- 


132  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

20.  Alors  que  les  gens  de  bien  étaient  opprimés  jadis  par  les  Da- 
syus,  c  est  lui  qui  les  protégea  dans  un  pays  sans  roi,  lui  qui  leur 
donna  la  victoire  sur  les  Dasyus  et  qui  les  fit  prospérer. 

21.  Contre  les  hommes  qui  mettent  leur  affection  en  cet  être  for- 
tuné, jamais  les  ennemis  ne  prévalent,  non  plus  que  les  Démons 
contre  les  partisans  de  Vichnu. 

22.  Ainsi,  ô  Nanda,  ce  jeune  enfant  est  l'égal  de  Nârâyana  en 
qualités,  en  beauté,  en  gloire  et  en  puissance  :  ne  t'étonne  point  de 
ses  hauts  faits. 

23.  Après  que  Garga  m'eut  adressé  ces  paroles  en  personne,  le 
sage  Brahmane  retourna  à  sa  demeure,  et  je  crois  fermement  depuis 
lors  que  Krïchna,  le  héros  infatigable  dans  ses  œuvres,  est  une  por- 
tion de  Nârâyana. 

24.  ÇvKA  dit  :  Lorsqu'ils  eurent  entendu  de  la  bouche  de  Nanda  la 
prophétie  de  Gargâ,  les  habitants  du  Parc,  qui  connaissaient  déjà  par 
eux-mêmes  ou  par  la  renommée  la  puissance  de  Krïchna  à  l'énergie 
infinie,  en  furent  remplis  de  joie  et  ils  honorèrent  Nanda  et  Krïchna 
sans  plus  s'étonner  de  rien. 

25.  Quand  le  Dieu  de  l'orage,  furieux  de  la  suppression  du  sacrifice 
(préparé  en  son  honneur),  déchaînait  avec  la  foudre  le  gravier  et  les 
vents  tempétueux,  et  qu'il  plongeait  dans  le  désespoir  les  bergers,  les 
bergères  et  leurs  troupeaux,  le  héros  compatissant,  les  voyant  recourir 
à  lui,  leur  sourit  et,  soulevant  la  montagne  d'une  seule  main,  cojmme 
un  faible  enfant  soulève  un  champignon  en  se  jouant,  il  la  maintiht  en 
l'air,  sauva  le  Parc  et  du  même  coup  abattit  l'orgueil  du  grand  Indra. 
Puisse  rindra  des  vaches  (Krïchna)  nous  être  propice! 


FIN  DU  VINGT-SIXIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

ENTRETIEN  DE  NANDA  ET  DES  RERGERS, 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE   DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRi  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSA  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXVII.  133 


CHAPITRE   XXVII. 


SACRE  DE  KRICHNA. 


1 .  ÇuKA  dit  :  Après  le  haut  fait  accompli  par  Krichna  en  soulevant 
le  mont  Grôvardhana  et  en  sauvant  le  Parc  de  Tinondation,  Surabhi  (la 
vache  d'abondance),  quittant  le  Gôlôka  (le  monde  des  vaches),  se 
rendit  auprès  de  lui,  ainsi  que  Çakra  (Indra). 

2.  Celui-ci  l'aborda  isolément,  et,  honteux  de  la  faute  dont  il  s'était 
rendu  coupable,  il  lui  toucha  les  pieds  avec  son  diadème  aussi  bril- 
lant que  le  soleil. 

3.  Il  avait  été  témoin  de  la  puissance  si  vantée  de  Krïchna  à 
l'énergie  infinie,  et,  renonçant  à  l'orgueil  de  maître  des  trois  mondes, 
il  dit,  en  joignant  respectueusement  les  mains  : 

4.  Indra  dit:  Ton  essence  est  bonté  pure,  elle  est  calme  et  con- 
templative par  nature,  exempte  de  passion  et  d'obscurité;  ce  monde 
qui  est  illusion,  cours  incessant  des  Qualités  et  suite  de  l'ignorance, 
n'a  pas  de  réalité  pour  toi , 

5.  Bien  moins  encore.  Seigneur^  les  sentiments  qui  en  sont  la 
cause  et  l'effet,  la  cupidité  et  les  autres  passions  qui  caractérisent  les 
ignorants.  Toutefois  tu  es  armé  du  châtiment  pour  protéger  la  loi  et 
pour  contenir  les  méchants. 

6.  Tu  es  le  père,  le  gourou,  le  maître  suprême  des  mondes,  tu 
es  le  temps  irrésistible,  tenant  en  main  le  châtiment;  et,  sous  les 
formes  que  tu  revêts  spontanément,  tu  te  fais  un  jeu  de  dissiper  l'or- 
gueil des  prétendus  maîtres  des  mondes,  dans  leur  propre  intérêt. 

7.  Ceux  qui  sont  comme  moi-même  ignorants  et  fiers  de  leur  titre 
de  maître  des  mondes,  en  te  voyant  inaccessible  à  la  crainte  au  mo- 
ment du  danger,  dépouillent  soudain  leur  fierté  et  entrent  avec  humi- 


134  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

lité  dans  la  voie  suivie  par  tes  nobles  serviteurs  :  c^est  seulement  à 
châtier  les  méchants  que  tendent  tes  eflForts. 

8.  Plongé  dans  l'ivresse  de  la  toute-puissance,  j'ai  péché  contre 
toi,  j'ai  méconnu  ta  suprématie;  pardonne,  Seigneur,  à  mon  aveu- 
glement; puissé-je  n'avoir  plus  de  pensée  mauvaise! 

9.  En  descendant  ici-bas  aujourd'hui,  ô  Adhôkchadja,  ce  que  tu 
poursuis,  c'est  l'anéantissement  des  chefs  d'armées  qui  sont  à  charge 
à  eux-mêmes  et  pour  les  autres  une  source  de  maux  infinis,  c'est  le 
salut  de  ceux  qui  se  prosternent  à  tes  pieds,  ô  Dieu. 

10.  Salut  à  toi,  salut  au  Bienheureux,  au  Purucha,  à  l'âme  su- 
prême; salut  au  fils  de  Vasudêva,  à  Krïchna,  chef  des  Sâtvats. 

11.  Salut  à  toi  qui  prends  un  corps  au  gré  des  tiens,  bien  que  ta 
forme  soit  celle  de  la  science  pure;  à  toi  qui  est  le  Tout,  le  germ^ 
du  Tout,  l'âme  de  tous  les  êtres. 

12.  O  Bhâgavat,  j'ai  déchaîné  la  pluie  et  les  vents  pour  détruire 
le  Parc;  j'ai  cédé  à  la  révolte  de  mon  orgueil,  à  la  col^  de  voir 
mon  culte  délaissé; 

13.  Et  toi.  Seigneur,  tu  n'as  eu  pour  moi  que  bienveillance,  tu  as 
dissipé  ma  folie,  et  rendu  vains  mes  efforts.  Vers  toi,  qui  es  le  Sei- 
gneur, le  gourou,  l'âme  suprême,  je  viens  en  suppliant, 

U.  ÇvKA  dit  :  Aux  louanges  que  Maghavan  lui  adressait  ainsi,  le 
bienheureux  Krïchna  répondit,  en  lui  souriant,  d'une  voix  puissante 
comme  celle  du  nuage  : 

15.  Bhâgavat  dit  :  Lorsque  j'ai  interrompu  le  sacrifice  à  toi  des- 
tiné ,  6  Maghavan ,  c'était  par  bonté  pour  toi ,  afin  que  tu  penses  tou- 
jours à  moi  désormais,  après  t'être  enorgueilli  à  l'excès  de  ton  rang 
suprême  d'Indra. 

16.  Celui  qui,  aveuglé  par  l'ivresse  de  la  toute-puissance  et  de  la 
prospérité,  ne  voit  pas  mon  bras  armé  du  châtiment,  je  le  raiverse 
du  faîte  de  sa  gloire,  quand  je  lui  veux  du  bien. 

17.  Va,  toi,  Çakra  [et  vous  tous,  gardiens  des  mondes,  allez],  et 
puisse  le  bonheur  être  avec  vous,  faites  ce  que  je  vous  ordonne, 
restez,  avec  vigilance  et  modestie,  dans  les  domaines  à  vous  assi- 
gnés. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXVII.  135 

18.  Ensuite  la  sage  Surabhi,  suivie  des  siens,  s'adressant  respec- 
tueusement à  Krïchna,  au  souverain  Seigneur,  caché  sous  la  forme 
d'un  berger,  le  salua  et  dit  : 

19.  Surabhi  dit:  Krïchna,  Krïchna,  ô  grand  Yôgin,  ô  toi  qui  es 
Tâme  de  tout,  l'auteur  de  tout,  grâce  à  toi  nous  avons  un  protecteur, 
ô  protecteur  des  mondes,  ô  Atchyuta  ! 

20.  Sois  pour  nous  la  divinité  par  excellence,  sois  pour  nous  Indra, 
ô  maître  des  mondes,  assure  le  bonheur  des  vaches,  des  Brahmanes, 
des  Dieux  et  des  gens  de  bien. 

21.  Nous  allons  te  sacrer  notre  Indra,  ainsi  que  Brahmâ  nous  Ta 
ordonné  :  tu  es  descendu  ici-bas ,  ô  âme  universelle ,  pour  délivrer  la 
terre  de  son  fardeau. 

22.  ÇuKA  dit  :  Après  avoir  ainsi  salué  Krïchna,  Surabhi  le  consa- 
cra avec  son  propre  lait;  et,  avec  les  eaux  puisées  par  l'éléphant 
Airâvata  dans  le  Gange  céleste, 

23.  Indra,  assisté  des  Riichis  divins,  sacra  Dâçârha,  à  la  prière  des 
Mères  des  Dieux  :  il  lui  donna  le  nom  de  Gôvinda. 

24.  Là  vinrent,  à  la  suite  de  Tumbaru  et  de  Nârada,  les  Gandhar- 
vas,  les  Vidyâdharas,  les  Siddhas  et  les  Tchâranas,  et,  tandis  qu'ils 
célébraient  dans  leurs  chants  la  gloire  de  Hari  qui  efface  les  péchés 
du  monde,  les  épouses  des  Suras,  transportées  de  joie,  se  mouvaient 
en  cadence. 

25.  Les  chefs  des  troupes  divines  chantèrent  ses  louanges  et  ré- 
pandirent sur  lui  des  pluies  de  fleurs  merveilleuses  ;  les  trois  mondes 
jouirent  de  la  suprême  félicité  et  les  vaches  inondèrent  la  terre  de 
leur  lait. 

26.  Les  cours  d'eau  regorgeaient  des  liquides  savoureux  les  plus 
variés,  le  miel  dégouttait  des  arbres,  les  moissons  mûrissaient  sans 
culture  et  les  montagnes  étalaient  leurs  pierres  fines  à  fleur  de 
terre. 

27.  Lorsque  Krïchna  fut  sacré,  ô  descendant  de  Kuru,  tous  les 
animaux,  même  ceux  d'un  naturel  féroce,  devinrent  inofiensifs,  ô 
prince  vénérable. 

28.  Après  que  Çakra  eut  ainsi  sacré  Gôvinda  roi  des  vaches  et  des 


136  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

Parcs,  et  qu'il  eut  été  congédié  par  Krïchna,  il  retourna  au  ciel,  au 
milieu  d'une  escorte  de  Dieux  et  autres  êtres  surnaturels. 


FIN  DU  VINGT-SEPTIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

SACRE  DE  KRÏCHNA, 
DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÂSA. 


/' 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXVIII.  137 


CHAPITRE  XXVIII 


DÉLIVRANCE  DE    NANDA- 


1.  ÇuKA  dit  :  Or  Nanda,  ayant  jeûné  le  onzième  jour  en  l'honneur 
de  Djanârdana,  alla  se  baigner  le  jour  suivant  dans  les  eaux  de  la 
Kâlindî  (la  Yamunâ). 

2.  S'emparant  de  lui,  un  Asura,  serviteur  de  Varuna,  le  conduisit 
devant  son  maître  pour  avoir  méconnu  l'heure  réservée  aux  Asuras 
en  entrant  dans  Teau  avant  la  fin  de  la  nuit. 

3.  Les  bergers,  ne  le  voyant  plus,  s'écrièrent:  0  Râma!  ô  Krïchna! 
Dès  que  le  Bienheureux,  dès  que  le  Seigneur  tout-puissant  qui  as- 
sure le  salut  de  ses  fidèles  serviteurs  eut  appris  que  son  père  avait 
été  emmené  devant  Varuna,  ô  roi,  il  se  rendit  auprès  de  lui. 

4.  En  voyant  venir  à  lui  Hrîchîkêça,  le  gardien  des  mondes  l'ac- 
cueillit avec  un  grand  respect,  et,  pénétré  à  sa  vue  de  la  joie  la  plus 
vive,  il  dit: 

5.  Varuna  dit:  C'est  d'aujourd'hui  seulement.  Seigneur,  que  je  vis 
réellement,  c'est  d'aujourd'hui  seulement  que  j'ai  atteint  l'objet  de 
l'existence.  Ceux-là  seuls  qui  te  touchent  les  pieds,  ô  Bienheureux, 
sont  arrivés  au  terme  de  la  route. 

6.  Salut  à  toi,  qui  es  Bhagavat,  Brahme,  l'âme  suprême,  à  toi 
sur  qui  n'a  point  de  prise,  d'après  l'Ecriture,  la  puissance  magique 
qui  accomplit  la  création  des  mondes. 

7.  Un  de    mes   serviteurs,  par   ignorance,  par  aveuglement,  et 
méconnaissant  son  devoir,  m'a  amené  ton  père  :  pardonne-lui  cette    • 
offense ,  ô  Bhagavat. 

8.  Montre-toi  bienveillant  aussi  pour  moi,  ô  Krïchna,  ô  toi  qui 

IV.  i8 


138  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

vois  tout.  Emmène  ton  père,  ô  Gôvinda,  ô  fils  plein  de  tendresse 
pour  ton  père. 

9.  ÇvKA  dit  :  Krïchna,  qui  est  Bhagavat  et  le  souverain  maître  de 
toutes  choses,  se  laissa  fléchir,  et,  partant  avec  son  père,  il  porta  la 
joie  chez  les  siens. 

10.  Or  Nanda,  qui  avait  vu  les  gardiens  des  mondes,  dans  Tèclat  de 
leur  magnificence  surnaturelle,  s'incliner  respectueusement  devant  le 
bienheureux  Krïchna ,  raconta  la  chose  avec  admiration  à  ses  parents; 

11.  Et,  s'abandonnant  aux  impatients  désirs  de  leurs  âmes,  les 
bergers,  persuadés  que  Krïchna  était  le  Seigneur,  ô  roi  (dirent  entre 
eux)  :  Et  nous,  le  souverain  Seigneur  nous  mènera-t-il  jamais  à  sa 
demeure  subtile  ? 

12.  Le  Bienheureux,  qui  voit  tout,  ayant  vu  le  désir  que  les  siens 
formaient  et  voulant  dans  sa  miséricorde  leur  donner  satisfaction,  se 
dit  à  lui-même  : 

13.  L'homme,  ballotté  en  ce  monde,  au  gré  de  l'ignorance,  des 
désirs  et  des  œuvres,  dans  les  voies  les  plus  hautes  et  les  plus  basses, 
ne  connaît  point  celle  qui  m'est  propre. 

14.  Ainsi  dit  en  lui-même  le  bienheureux  Hari,  dont  la  compas- 
sion est  sans  bornes,  et  il  montra  aux  bergers  son  monde,  à  lui,  qui 
s'élève  au-dessus  des  ténèbres, 

15.  Qui  est  vérité  et  science  infinie,  Brahme  et  splendeur  éter- 
nelle, et  que  contemplent,  écartant  le  voile  des  Qualités,  les  saints 
solitaires  absorbés  dans  le  recueillement. 

16.  Krichna,  les  ayant  conduits  à  l'étang  de  Brahme,  les  y  plongea, 
et,  les  ayant  réveillés,  il  leur  fit  contempler  le  monde  de  Brahme  là 
même  où  Akrûra  pénétra  jadis. 

17.  Et  là,  à  la  vue  de  ce  monde,  à  la  vue  de  Krïchna,  entouré  des 
Hymnes  sacrés  qui  célébraient  ses  louanges,  Nanda  et  les  autres  ber- 
gers furent  ravis  de  joie  et  ti^ansportés  d'admiration. 

FIN  DU  VINGT-HUITIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

DÉLIVRANCE  DE  NANDA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXIX.  139 


CHAPITRE  XXIX. 


COMMENCEMENT   DU  JEU   DU   RASA. 


1.  ÇuKÀ  dit  :  A  la  vue  des  nuits  où  le  jasmin  s  épanouit  au  souffle 
de  Tautomne,  Bhagavat,  voulant  se  livrer  au  plaisir,  recourut  à  la 
puissance  magique  du  Yoga. 

2.  Alors  se  leva  (au  sein  des  ténèbres)  le  roi  des  astres,  colorant  de 
ses  bienfaisants  rayons  la  face  de  la  région  de  TEst  et  dissipant  les 
souifrances  des  mortels,  comme  après  une  longue  absence  le  bien- 
aimé  essuie  les  larmes  de  sa  bien-aimée. 

3.  En  voyant  Tastre  ami  des  Kumudas  (lotus  de  nuit),  dont  le 
disque  arrondi  et  rouge  comme  le  safran  nouveau  rivalisait  d'éclat 
avec  le  visage  de  Ramâ  (Lakchmi),  et  la  forêt  imprégnée  de  ses  doux 
rayons,  Krïchna  fit  entendre  d'harmonieux  accords  qui  charment  le 
cœur  des  femmes  aux  beaux  yeux. 

4.  A  ces  accents  qui  redoublent  leur  amour  pour  Krïchna,  les 
femmes  du  Parc  dont  il  avait  ravi  les  cœurs,  se  dissimulant  leur 
dessein  les  unes  aux  autres ,  se  rendirent  à  l'endroit  où  était  le  bien- 
aimé,  en  secouant,  dans  leur  course  rapide,  les  anneaux  de  leurs 
oreilles. 

5.  Impatientes  de  le  rejoindre,  elles  partaient,  telles  qui  trayaient 
les  vaches,  en  laissant  là  leur  seau,  et  telles,  qui  avaient  mis  le!}ftit 
sur  le  feu,  sans  en  retirer  le  gâteau. 

6.  Elles  allaient  vers  Krïchna ,  quittant ,  celles-ci  les  préparatifs  du 
souper,  celles-là  les  enfants  qu'elles  allaitaient,  d'autres  leur  mari  au 
moment  de  se  rendre  à  ses  vœux ,  d'autres  les  aliments  qu'elles  avaient 
à  la  main,  sans  y  toucher; 

i8. 


140  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

7.  D'autres  encore,  comme  elles  étaient  à  se  parfumer,  à  s*essuyer, 
à  s'appliquer  le  collyre  sur  les  yeux,  ou  affublées  à  contre-sens  de 
leurs  vêtements  et  de  leurs  parures. 

8.  Quoi  que  fissent  pour  les  retenir  maris,  pères,  frères,  parents, 
elles  poursuivaient  leur  chemin,  n'ayant  de  pensées  que  pour  Gôvinda 
et  cédant  à  leur  aveugle  passion. 

9.  Plusieurs  bergères  qui  étaient  dans  le  gynécée  et  n'avaient  pu  en 
sortir,  déjà  unies  de  cœur  à  Krîchna,  portèrent  sur  lui  toutes  leurs 
pensées  en  fermant  les  yeux. 

10.  Cependant  la  douleur  cuisante  que  les  femmes  du  Parc  res- 
sentaient de  la  séparation,  pour  elles  insupportable,  d'avec  le  bien- 
aimé,  ayant  effacé  leurs  péchés,  et  la  félicité  des  embrassements 
d'Atchyuta,  qu'elles  devaient  à  la  méditation,  ayant  anéanti  leurs 
mérites , 

11.  Elles  furent  réunies  à  l'âme  suprême  tout  en  croyant  l'être  à 
un  amant,  et,  quittant  leur  corps  composé  des  Qualités,  elles  furent 
soudain  délivrées  de  leurs  liens. 

12.  Le  roi  dit  :  Elles  ne  voyaient  en  Krïchna  qu'un  amant,  et  non 
l'Etre  suprême,  ô  saint  solitaire.  Comment  se  fait-il,  alors  que  leurs 
pensées  étaient  fixées  sur  les  Qualités,  que  le  courant  des  Qualités 
ait  pris  fin  pour  elles? 

13.  ÇuKA  dit  :  Je  t'ai  dit  déjà  comment  le  roi  des  Tchêdis  avait 
obtenu  le  bonheur  suprême,  bien  qu'il  eût  au  cœur  la  haine  de 
Hrïchîkêça;  à  plus  forte  raison,  ceux-là  doivent  l'obtenir  qui  aiment 
Adhôkchadja. 

14.  C'est  le  salut  des  hommes,  ô  roi,  que  poursuit  en  se  manifes- 
tant Bhagavat,  l'Etre  éternel,  insondable,  étranger  aux  Qualités, 
i  ame  des  Qualités. 

15.  Quiconque  en  effet  éprouve  pour  Hari  amour,  colère,  crainte 
ou  affection,  quiconque  lui  est  uni  et  dévoué,  toujours  celui-là 
s'identifie  avec  lui. 

16.  Et  cela  ne  doit  pas  t'étonner  de  la  part  de  Krïchna,  puisqu'il 
est  Bhagavat,  l'Eternel,  le  maître  des  maîtres  du  Yoga,  le  libérateur 
du  monde. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXIX.  141 

17.  Quand  il  vit  les  femmes  du  Parc  réunies  auprès  de  lui,  le 
Bienheureux,  éminent  entre  ceux  qui  parlent,  paria  ainsi,  troublant 
leurs  cœurs  par  le  charme  de  sa  voix  : 

18.  Bkagavat  dit  :  Salut  à  vous,  ô  femmes  fortunées.  Que  puis-je 
faire  pour  vous  être  agréable?  Comment  se  porte-t-on  au  Parc?  Dites 
ce  qui  vous  amène. 

19.  Voyez,  la  nuit  est  pleine  de  visions  effrayantes  et  hantée  par 
des  êtres  effrayants.  Retournez  au  Parc.  Il  ne  convient  pas  à  des 
femmes  de  rester  ici,  ô  toutes  belles. 

20.  Vos  mères,  vos  pères,  vos  fils,  vos  frères,  vos  époux,  ne  vous 
voyant  plus,  vous  cherchent  de  tous  côtés;  ne  causez  pas  d'inquié- 
tude à  vos  parents. 

21.  Vous  avez  vu  la  forêt  en  fleurs,  colorée  par  les  rayons  de  la 
pleine  lune  et  embellie  par  les  jeunes  pousses  des  arbres  où  se  joue 
en  les  agitant, la  brise  de  la  Yamunâ. 

22.  Retournez  donc  au  Parc  sans  tarder,  obéissez  à  vos  maris,  ô 
femmes  vertueuses.  Les  veaux  et  les  enfants  poussent  des  cris  :  donnez- 
leur  à  boire,  trayez  les  vaches. 

23.  Ah  !  sans  doute,  c'est  par  afiection  pour  moi  que,  maîtrisant 
vos  pensées,  vous  êtes  venues  ici.  C'est  bien  à  vous.  Tout  ce  qui  a  vie 
trouve  en  moi  le  bonheur. 

24.  Le  devoir  suprême  des  femmes  est  d'obéir  avec  droiture  à  leur 
mari,  de  pourvoir  aux  besoins  de  ses  parents  et  à  ceux  de  leurs  en- 
fants, ô  femmes  bienveillantes. 

25.  Fût-il  d'un  mauvais  caractère,  d'un  aspect  repoussant,  vieux, 
borné,  malade  ou  pauvre,  jamais  un  mari,  tant  qu'il  n'est  pas  dé- 
gradé, ne  doit  être  abandonné  par  des  femmes  qui  désirent  gagner 
les  mondes. 

26.  C'est  chose  qui  répugne  au  ciel  et  à  la  gloire,  vaine,  pleine 
d'ennuis  et  de  périls,  et  blâmée  partout  chez  une  femme  de  noble 
condition ,  que  d'avoir  un  amant. 

27.  C'est  en  m'écoutant,  en  me  contemplant,  en  pensant  à  moi, 
c'est  en  célébrant  mon  nom  qu'on  fait  preuve  d'amour  pour  moi,  et 


142  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 

non  pas  en  recherchant  ainsi  ma  personne.  Retournez  donc  dans  vos 
maisons. 

28.  ÇuKA  dit  :  A  ces  paroles  peu  amicales  de  Gôvinda,  les  ber- 
gères, abattues  et  déçues  dans  leur  espoir,  s'abandonnèrent  à  une 
insurmontable  tristesse. 

29.  Inclinant  vers  la  terre  leurs  visages  aux  lèvres  rouges  comme 
le  fruit  du  Bimba,  maintenant  desséchées  au  souffle  brûlant  de  la 
douleur,  traçant  avec  le  pied  des  lignes  sur  le  sol ,  et ,  de  leurs  larmes 
teintes  du  collyre  de  leurs  yeux,  enlevant  le  safran  de  leurs  seins, 
elles  restaient  immobiles  et  silencieuses,  accablées  sous  le  poids  d'un 
chagrin  sans  bornes. 

30.  Aux  paroles  un  peu  rudes  que  leur  adressait  Krïchna,  leur 
bien-aimé,  à  qui  elles  avaient  fait  le  sacrifice  de  tous  les  plaisirs 
de  ce  monde,  les  bergères,  essuyant  leurs  yeux  obscurcis  par  les 
larmes,  répondirent  d'une  voix  saccadée,  où  perçait  la  colère  en 
dépit  de  la  plus  tendre  affection  : 

31.  Les  bergères  dirent:  Loin,  ô  maître,  loin  de  toi  ce  langage  cruel. 
Nous  avons  renoncé  à  tous  les  objets  sensibles  pour  venir  adorer  la 
plante  de  tes  pieds;  rends-nous  amour  pour  amour,  ne  nous  aban- 
donne pas,  ô  Dieu  insaisissable  :  ainsi  le  divin,  l'antique  Purucha 
accueille  ceux  qui  aspirent  à  la  délivrance. 

32.  Ce  que  tu  as  dit,  ô  maître,  avec  l'autorité  de  la  science  du 
devoir,  que  le  devoir  propre  aux  femmes  est  de  se  dévouer  à  leurs 
maris,  à  leurs  enfants  et  à  leurs  parents,  qui  le  conteste,  puisque 
c'est  envers  toi,  qui  es  le  Seigneur  et  le  véritable  objet  des  préceptes, 
qu'il  faut  le  pratiquer?  Oui,  le  bien-aimé,  le  proche,  l'âme  de  tous 
les  êtres,  c'est  toi.  • 

33.  Les  sages,  en  effet,  mettent  uniquement  leur  bonheur  en  toi, 
qui  es  l'essence  de  leur  être  et  leur  bien-aimé  de  tous  les  instants; 
qu'importe  tout  le  reste,  maris,  enfants  et  autres  sources  de  dou- 
leurs? Sois-nous  donc  propice,  ô  maître  suprême,  ne  trompe  pas 
l'espérance  que  nous  avons  fondée  sur  toi  dès  longtemps.  Dieu  aux 
yeux  de  lotus. 

34.  Par  toi  nous  ont  été  ravies  et  les  pensées  qui  se  renferment 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXIX.  143 

avec  joie  dans  la  maison,  et  les  mains  qui  se  plaisent  aux  travaux 
domestiques;  nos  pieds  ne  peuvent  faire  un  pas  loin  de  la  plante 
de  tes  pieds;  comment  irions-nous  au  Parc,  Seigneur,  ou  quy 
ferions-nous? 

35.  Verse,  ô  maître,  le  lac  d ambroisie  de  les  lèvres  sur  le  feu  de 
Tamour  qu'ont  allumé  en  nous  ton  sourire,  tes  regards  et  tes  accords 
mélodieux.  Sinon,  consumant  nos  corps  dans  le  feu  qu allume  la 
douleur  de  la  séparation,  nous  irons,  grâce  à  la  méditation,  sur  la 
trace  de  tes  pas,  ô  ami. 

36.  Dieu  aux  yeux  de  lotus,  depuis  que,  par  un  effet  de  ta  bonté 
pour  les  habitants  de  la  forêt,  nous  avons  touché  parfois  la  plante  de 
tes  pieds  qui  font  la  joie  de  Ramâ;  depuis  que  nous  avons  connu 
le  bonheur  avec  toi,  ô  Dieu,  nous  n'avons  plus  la  force,  hélas!  de 
apporter  la  présence  d'un  autre. 

37.  De  même  que  Çrî  (Lakchmî),  dont  les  autres  Dieux  s'efforcent 
d'attirer  sur  eux  les  regards,  a  adoré  la  poussière  de  tes  pieds,  chère 
à  tes  serviteurs,  bien  qu'elle  ait  sa  place  avec  la  (plante)  Tulasî  sur 
ta  poitrine;  de  même,  nous  aussi,  nous  nous  réfugions  dans  la  pous- 
sière de  tes  pieds. 

38.  Sois-nous  donc  propice,  ô  toi  qui  détruis  la  douleur  :  nous 
voici  prosternées  à  la  plante  de  tes  pieds,  loin  de  nos  demeures, 
ayant  tout  quitté  dans  l'espérance  de  te  servir;  la  grâce  de  ton  sou- 
rire, la  beauté  de  ton  regard,  ont  allumé  un  ardent  amour  dans  nos 
cœurs;  ô  toi  qui  es  l'ornement  des  hommes,  permets-nous  d'être  tes 
esclaves. 

39.  Depuis  que  nous  avons  vu  ton  visage,  encadré  dans  les 
boucles  de  tes  cheveux  et  où  brillent  les  pendants  d'oreilles  sur  tes 
joues,  sur  tes  lèvres  le  nectar  et  le  sourire  dans  tes  yeux;  depuis 
que  nous  avons  vu  tes  deux  bras  puissants  qui  donnent  la  sécurité, 
et  ta  poitrine,  seules  délices  de  Lakchmî,  nous  n'aspirons  qu'à  de- 
venir tes  esclaves. 

&0.  Aux  notes  harmonieuses  de  tes  chants,  aux  accords  de  ta 
flûte  qui  troublent  les  cœurs,  à  la  vue  de  ta  personne  en  qui  sont 
réunies  toutes  les  perfection'b  des  trois  mondes,  est-il  une  femme 


144  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

dans  les  trois  mondes,  ô  maître,  dont  la  raison  ne  s'égare  et  qui 
n'oublie  ses  devoirs  les  plus  saints,  quand  les  vaches,  les  oiseaux, 
les  bêtes  fauves,  les  arbres  eux-mêmes  en  ont  tressailli  d'allé* 
gresse  ? 

4L  Sûrement,  ô  héros,  tu  es  né  pour  éloigner  du  Parc  le  péril 
et  la  douleur,  comme  le  divin,  comme  l'antique  Purucha  se  fait  le 
protecteur  du  monde  des  Suras.  Pose  ta  main  pareille  au  lotus,  ô 
ami  des  af&igés,  sur  nos  seins  brûlants  et  sur  nos  têtes,  à  nous  tes 
servantes. 

42.  ÇvKÀ  dit  :  Ainsi  se  lamentaient  les  femmes  du  Parc.  Le  maître 
des  maîtres  du  Yoga ,  les  ayant  entendues ,  sourit  avec  bonté  aux  ber- 
gères et  satisfit  leurs  ardents  désirs,  bien  qu'il  trouve  son  bonheur 
en  lui-même. 

43.  Tandis  que,  réunies  autour  de  lui,  leurs  visages  s'épanouis- 
saient sous  le  regard  du  bien-aimé,  le  héros  aux  nobles  exploits, 
Atchyuta,  dont  le  noble  sourire  et  les  dents  ont  l'éclat  de  la  fleur 
du  jasmin,  resplendissait  comme  l'astre  des  nuits  au  milieu  de  la 
foule  des  étoiles. 

44.  Répondant  par  ses  chants  aux  chants  qu'elles  entonnaiéht  à 
sa  louange  et  guidant,  paré  de  sa  guirlande  Vâidjayantî,  la  troupe 
de  ses  cent  femmes,  il  parcourait  la  forêt,  qu'il  embellissait  de  sa 
présence  ; 

45.  Et,  entrant  avec  les  bergères  dans  une  île  couverte  d'un  sable 
frais,  il  jouit  du  souffle  de  la  brise  qui  caressait  les  vagues  du  fleuve 
et  qu'embaumaient  les  lotus  de  nuit. 

46.  Il  les  prenait,  il  les  étreignait  dans  ses  bras,  promenant  sa 
main  sur  leurs  mains,  dans  les  boucles  de  leurs  cheveux,  sur  leurs 
genoux,  sur  leur  corsage  et  sur  leurs  seins,  y  imprimant  tout  en  ba- 
dinant la  marque  de  ses  ongles,  jouant  avec  elles,  les  regardant  et 
leur  souriant,  allumant  et  satisfaisant  à  la  fois  l'amour  des  belles 
du  Parc. 

47.  Fières  de  posséder  ainsi  le  bienheureux ,  le  magnanime  Krïchna , 
ello^  se  crurent,  dans  leur  orgueil,  bien  au-dessus  des  femmes  de  la 
terre. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXIX.  145 

48.  Alors,  voyant  l'ivresse  et  l'orgueil  que  leur  inspirait  sa  beauté 
merveilleuse,  Kêçava  disparut  soudain  du  milieu  d'elles  pour  leur 
rendre  le  calme  et  la  sérénité. 


PIN  DU  VINGT-NEUVIÈME  CHAPITRE ,  AYANT  POUR  TITRE  1 

COMMENCEMENT  DU  JEU  DU  RASA, 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURAÇA, 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSE  PAR  VYASA. 


IV.  19 


146  LE  BHÂGAVATA  PUR  AN  A. 


CHAPITRE  XXX. 


LES  BERGÈRES  CHERCHENT  KRÏCHNA. 


1.  ÇuKÀ  dit  :  Le  bienheureux  Krïchna  ayant  ainsi  disparu  sou- 
dain, les  femmes  du  Parc  se  désolaient  de  ne  plus  le  voir,  comme 
les  femelles  de  l'éléphant,  quand  elles  ne  voient  pas  le  chef  du  trou- 
peau. 

2.  Le  cœur  occupé  de  lui  seul,  de  sa  démarche,  de  son  sourire 
où  se  trahissait  la  passion,  de  ses  regards  provoquants,  de  ses  dis- 
cours pleins  de  charme,  de  ses  gracieux  et  coquets  ébats,  les  jeunes 
beautés  prenaient  les  diverses  attitudes  de  Fépoux  de  Rama ,  en  slden- 
tifiant  avec  lui. 

3.  Imitant  le  bien-aimé,  les  bien-aimées  reproduisaient  dans  leurs 
personnes  sa  démarche,  son  sourire,  son  regard,  ses  discours  et  ses 
moindres  mouvements.  C'est  moi  qui  suis  Krïchna,  disaient  les  jeunes 
femmes  en  s'identifiant  avec  lui ,  en  s'inspirant  de  la  grâce  de  Krïchna 
dans  leurs  jeux. 

4.  Elles  le  cherchaient,  allant  en  troupe  serrée  de  forêt  en  forêt 
comme  des  insensées,  chantant  à  haute  voix  et  demandant  aux 
arbres  des  nouvelles  du  Purucha,  qui,  pareil  à  l'éther,  réside  au 
dedans  et  au  dehors  des  êtres. 

5.  0  Açvattha,  Plakcha,  Nyagrôdha,  avez-vous  vu  passer  le  fils  du 
berger  Nanda,  qui  nous  a  pris  nos  cœurs  par  son  sourire  et  ses  re- 
gards aflPectueux? 

6.  Est-il  passé  ici,  ô  Kuruvaka,  Açôka,  Nâga,  Pumnâga,  Tcham- 
paka,  le  frère  cadet  de  Râma,  dont  le  sourire  abat  l'orgueil  des 
femmes  superbes? 

7.  Et  toi,  propice  Tulasî,  qui  chéris  les  pieds  de  Gôvinda,  Tas-tu 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXX-  147 

vu  ton  bien-aimé  Atchyuta,  dont  vous  faites  la  parure,  toi  et  tes 
essaims  d'abeiBes? 

8.  Lavez-vous  vu,  ô  Mâlatî,  Mallikâ,  Djâtî,  Yuthikâ?  Est-il  passé 
ici  le  héros,  descendant  de  Madhu,  qui  vous  remplit  de  joie  au  con- 
tact de  sa  main  ? 

9.  Dites,  ô  Tchûta,  Priyâla,  Panasa,  Asana,  Kôvidâra,  Djambu, 
Arka,  Vilva,  Bakula,  Amra,  Kadamba,  Nîpa,  et  vous  tous  qui  ne 
vivez  que  pour  le  bien  des  autres,  ô  arbres  voisins  de  la  Yamunâ, 
dites-nous  le  chemin  qu'a  suivi  Krïchna,  alors  quil  nous  a  soudain 
délaissées. 

10.  Quelle  pénitence  as-tu  donc  accomplie,  ô  Terre,  pour  pa- 
raître ainsi  frémissante  de  plaisir,  dans  tous  les  poils  de  ton  corps 
(dans  les  végétaux),  au  joyeux  contact  des  pieds  de  Kêçava?  Est-ce 
efiFet  de  l'impression  (récente)  de  ses  pieds,  de  (l'antique)  pas  vain- 
queur du  héros  aux  grands  pas,  ou  de  l'étreinte  du  (Dieu)  au  corps 
de  sanglier? 

11.  0  gazelle  amie,  est-il  passé  par  ici  avec  sa  bien-aimée  votre 
cher  Atchyuta,  dont  la  beauté  fait  la  suprême  félicité  de  vos  yeux? 
Rougie,  au  contact  de  l'amante  préférée,  par  le  safran  de  ses  seins, 
la  guirlande  de  jasmin  de  notre  chef  embaume  la  brise  qui  souffle 
en  ces  lieux. 

12.  Le  bras  appuyé  sur  sa  bien-aimée,  un  lotus  à  la  main,  et  par- 
tout suivi  d'essaims  d'abeilles  qu'enivrent  les  parfums  de  sa  Tulasî, 
le  frère  cadet  de  Râma,  alors  qu'il  passe  ici  et  que  vous  vous  in- 
ddnez  devant  lui,  ô  arbres,  répond-il  à  votre  salut  par  des  regards 
affectueux? 

13.  Interrogez  ces  lianes  :  bien  qu'elles  pressent  les  bras  du  roi  de 
la  forêt,  c'est  au  contact  des  ongles  d' Atchyuta  qu'elles  tressaillent 
d'allégresse,  ô  bonheur  I 

U.  Ainsi  disaient  les  bergères  dans  leur  égarement,  en  cherchant 
Krïchna  avec  angoisse;  et,  s'identifiant  avec  Bhagavat,  elles  imitaient 
^i^&  jeux  divers. 

15.  L'une  d'elles  faisait  Pûtanâ,  tandis  qu'une  autre,  faisant 
.Krïchna,  était  suspendue  à  ses  mamelles.  Une  autre,  imitant  le  pietit 

19- 


148  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

au  berceau  et  pleurant  comme  lui,  frappait  du  pied  celle  qui  faisait 
le  char. 

16.  Telle^  imitant  le  Démon  (Trïnâvarta),  en  enlevait  une  qui 
faisait  Krïchna  enfant.  Une  autre  rampait  en  se  traînant  sur  les  pieds 
et  faisait  résonner  ses  clochettes. 

17.  Deujt  bergères  font  Krïchna  et  Râma,  et  quelques  autres,  les 
bergers;  l'une,  tue  la  bergère  qui  fait  le  veau;  l'autre,  celle  qui 
fait  Baka. 

.18.  A  une  autre  qui  rappelle,  comme  jadis  Krïchna,  les  vaches 
égarées  au  loin,  joue  de  la  flûte  et  prend  ses  ébats  :  Très  bien!  disent 
s^  compagnes. 

19.  Le  bras  appuyé  sur  une  bergère,  une  autre  disait,  tout  en  mar- 
chant :  Krïchna,  c'est  moi,  voy^z  ma  démarche  gracieuse;  tant  son 
cœur  était  plein  de  lui. 

20.  Ne  craignez  ni  le  vent  ni  la  pluie  :  voici  un  abri  que  je  vous  ai 
ménagé.  En  disant  ces  mots,  elle  levait  le  bras  avec  effort  et  soutenait 
en  Tair  son  manteau  d'une  seule  main. 

21.  Telle  autre,  se  dressant  sur  une  bergère,  ô  roi,  et  lui  mettant  le 
pied  sur  la  tête  disait:  Tu  es  une  perverse,  eh  bien!  meurs.  Ne  suis-je 
pas  né  pour  châtier  les  méchants  ? 

22.  Une  autre  bergère  encore,  prenant  la  parole,  s'écriait  :  Ber- 
gers, voyez  le  formidable  incendie;  vite,  fermez  les  yeux;  je  vais 
vous  sauver  à  l'instant  même. 

23.  Attachée  au  mortier  par  une  de  ses  compagnes  avec  une 
guirlande,  une  jeune  femme  aux  beaux  yeux,  tremblante  et  se  ca- 
chant le  visage,  simulait  la  frayeur. 

211.  Tout  en  questionnant  ainsi  au  sujet  de  Krïchna  les  lianes  et 
les  arbres  de  Vrïndâvana,  elles  aperçurent  quelque  part  dans  la  forêt 
les  traces  de  Celui  qui  est  l'âme  suprême. 

25.  Car  les  traces  du  fils  magnanime  de  Nanda  se  reconnaissent 
sûrement  à  l'étendard,  au  lotus,  au  foudre,  à  l'aiguillon,  au  grain 
d'orge  et  autres  signes. 

26,  Tandis  que,  à  l'aide  de  ces  traces  multiples,  les  jeunes  femmes 
cherchaient  le  chemin  suivi  par  Krïchna,  en  voyant  devant  elles  des 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXX.  149 

pas  de  femme  à  côté  des  siçns,  elles  se  dirent  avec  douleur  les  unes 
aux  autres  : 

27.  Quels  sont  ces  autres  pas?  Quelle  est  la  femme  qui  est  passée 
ici,  avec  le  fils  de  Nanda,  le  bras  appuyé  sur  son  épaule,  comme  la 
femelle  avec  l'éléphant? 

28.  Il  faut  qu  elle  ait  gagné  le  cœur  du  Seigneur,  dji  bienheureux 
Hari,  pour  que  Gôvinda,  nous  abandonnant,  se  soit  plu  à  Temmener 
en  un  lieu  secret. 

29.  0  bonheur!  amies,  voici  la  poussière  bénie  des  pieds  de  Gô- 
vinda, pareils  au  lotus,  dont  Brahmâ,  Iça  et  la  divine  Ramâ  se  sont 
couvert  la  tête  pour  eflPacer  leurs  péchés. 

30.  Devant  ces  pas  de  femme  nous  n'avons,  hélas!  que  trop  sujet 
de  craindre  qu'une  bergère  ne  jouisse  seule  en  secret,  à  notre  détri- 
ment, des  lèvres  d'Atchyuta. 

31.  On  ne  voit  ici  aucune  trace  de  ses  pas  :  sans  doute,  les  jeunes 
pousses  des  herbes  blessant  la  plante  de  ses  pieds  délicats,  le  bien- 
aimé  a  porté  la  bien-aimée. 

32.  Ici  le  bien-aimé  a  cueilli  des  fleurs  pour  la  bien -aimée  et 
s'est  dressé  sur  la  pointe  des  pieds  :  voyez  ces  deux  pas  à  demi 
formés. 

33.  Ici  le  bien-aimé  a  arrangé  les  cheveux  de  la  bien-aimée  :  sûre- 
ment il  était  assis  là  pour  disposer  ces  (fleurs)  sur  la  tête  de  sa  bien- 
aimée. 

34.  Ainsi  disaient  les  bergères  hors  d'elles-mêmes,  et  elles  allaient 
se  montrant  les  unes  aux  autres  (les  traces  de)  la  bergère  que  Krichoa 
avait  emmenée  en  laissant  là  les  autres  femmes  au  milieu  du  bois. 

35.  Et  il  goûta  le  bonheur  avec  elle,  bien  qu'il  trouve  son  bonheur 
et  sa  joie  en  lui-même,  bien  qu'il  soit  impassible,  afin  de  montrer 
jusqu'où  s'abaissent  les  amants,  jusqu'où  les  femmes  poussent  la  per- 
versité. 

36.  Et  elle ,  s'estimant  alors  la  plus  belle  de  toutes  les  femmes  :  Il  a 
délaissé  les  bergères  qui  l'adorent,  disait-elle,  et  c'est  moi  qu'aime 
le  bien-aimé. 

37.  Puis,  arrivée  à  certain  endroit  de  la  forêt,  elle  dit  avec  orgueil 


150  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA, 

à  Kéçava  :  Je  n  ai  pas  la  force  de  marcher;  emméne^moi  où  tu  vou* 
dras. 

38.  A  ces  mots,  le  Bienheureux  répondit  à  sa  bien*aimée  :  Monte 
sur  mon  épaule.  Alors  Krîchna  disparut,  et  Tépouse  s^abandonna  à  sa 
douleur. 

A 

39.  0  maître  (s'écria-t-elle),  ô  époux  bien-aimé,  où  es-tu,  où  es-tu, 
héros  aux  grands  bras?  Montre-toi  à  mes  yeux,  ô  ami,  montre-toi  à 
ton  esclave  infortunée. 

40.  ÇuKA  dit  :  Pendant  qu  elles  cherchaient  le  chemin  qu  avait  suivi 
le  Bienheureux,  les  bergères  aperçurent  dans  le  voisinage  leur  infor- 
tunée compagne,  consternée  de  l'abandon  de  son  bien-aimé; 

41.  Et,  en  apprenant  de  sa  bouche  quel  orgueil  lui  avait  inspiré 
rhônneur  par  elle  obtenu  de  Mâdhava,  et  quel  mépris,  dans  sa  per- 
versité, elle  avait  fait  de  lui,  elles  en  éprouvèrent  une  surprise  très 
grande. 

42.  Ensuite  les  femmes  s'enfoncèrent  avec  elle  dans  la  forêt  aussi 
longtemps  que  la  lune  briUa  au  ciel,  et,  quand  les  ténèbres  furent 
venues,  elles  retournèrent  sur  leurs  pas. 

43.  Le  cœur  plein  du  bien-aimé,  elles  répétaient  ses  paroles,  imi- 
taient ses  actions,  s'identifiaient  avec  lui  et  célébraient  ses  vertus, 
sans  même  penser  à  leurs  maisons. 

44.  De  retour  dans  Tîle  de  la  Kâlindi  (la  Yamunâ),  elles  se 
réunirent  entre  elles,  et,  le  cœur  toujours  occupé  de  Krîchna,  elles 
chantaient  les  louanges  du  bien-aimé,  appelant  son  retour  de  tous 
leurs  vœux. 


FIN  DU  TRENTIEBfE  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  :  | 

LES  BERGÈRES  CHERCHENT  KRICHNA,  I 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÀ^A, 

LE  BIENHEUREUX  BHÀGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÀ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÀSA . 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXXI.  151 


• 


CHAPITRE  XXXI. 


LES  BERGERES  CELEBRENT  LES  LOUANGES  DE  RRÏCHNA. 


1.  Les  bergères  dirent  :  Gloire  au  Parc  entre  tous  grâce  à  ta  nais^ 
sance  :  Indirâ  (Lakchmi)  y  fixe  à  jamais  sa  demeure.  Montre -toi , 
Dieu  compatissant;  tes  servantes,  qui  ne  vivent  que  pour  toi,  te  cher- 
chent en  tous  lieux* 

2.  Quand  de  ton  regard,  plus  hrillant  que  le  splendide  calice  du 
lotus  épanoui  sur  la  mare  d  automne,  tu  frappes  tes  esclaves  volon- 
taires, ô  maître  des  jeux  d amour,  Dieu  libéral,  n est-ce  pas  là  un 
meurtre  ici-bas? 

3.  Par  toi,  ô  héros,  nous  avons  échappé  maintes  fois,  à  toutes 
sortes  de  périls,  à  la  mort  dans  les  eaux  empoisonnées,  au  Démon 
fait  serpent,  à  la  pluie,  au  vent,  au  feu  de  Téclair,  au  taureau,  au 
fils  de  Maya. 

4.  Non,  tu  n'es  pas  fils  de  la  bergère,  tu  es  Celui  qui  voit  aii 
fond  du  cœur  de  tous  les  êtres.  Tu  naquis  à  la  prière  de  Vikhanas 
(Brahmâ),  pour  le  salut  du  monde,  ô  ami,  dans  la  famille  des  Sâtvats. 

5.  0  chef  des  Vrîchnis,  ô  bien-aimé,  ta  main,  pareille  au  lotus, 
assure  le  salut  de  qui  se  réfugie  à  tes  pieds  dans  la  crainte  de  la 
transmigration;  elle  comble  tous  les  désirs;  oh!  pose-la  sur  notre 
tête,  cette  main  qui  étreint  la  main  de  Cri. 

6.  0  héros,  ô  toi  qui  di^ipes  les  souifrances  des  habitants  du 
Parc ,  toi  dont  le  sourire  abat  Torgueil  chez  les  femmes  qui  t'apparr 
tiennent,  ô  ami,  honore  tes  servantes,  montre-nous  ton  visage  bril* 
lant  comme  le  lis  des  eaux. 

7.  Ces  pieds,  pareils  au  lotus,  qui.  effacent  les  péchés  de  qui  «se 
prosterne  devant  eux,  qui  suivent  les  troupeaux,  dont  la  déesse  de 


^ 


152  LE  BHAGAVATA  PURÀNA. 

la  beauté  a  fait  sa  demeure  et  qui  pressèrent  les  crêtes  du  serpent, 
pose-les  sur  nos  seins,  mets  fin  aux  désirs  de  nos  cœurs. 

8.  La  douceur  de  ta  voix,  la  grâce  de  tes  discoui^  qui  ravissent  les 
êtres  intelligents  ont  jeté  le  trouble  dans  l'âme  de  tes  servantes; 
rends-nous  la  vie  et  la  force ,  ô  héros  aux  yeux  de  lotus ,  avec  le  nectar 
de  tes  lèvres. 

9.  L'ambroisie  de  ton  histoire,  qu  ont  chantée  les  sages  inspirés, 
ranime  les  affligés,  elle  enlève  toute  souillure,  elle  charme  les  oreilles 
et  calme  les  cœurs;  qui  la  répand  au  loin  sur  la  terre  y  fit  (jadis) 
beaucoup  de  bien. 

10.  Ton  sourire,  ô  bien-aimé,  ton  regard  affectueux,  tes  joyeux 
ébats,  objet  béni  de  la  méditation,  tes  secrets  entretiens  qui  re- 
muent Fâme  dans  ses  profondeurs,  ô  perfide,  bouleversent  toutes 
nos  pensées. 

11.  Lorsque,  sortant  du  Parc,  tu  mènes  paître  les  troupeaux,  ô 
maître,  à  l'idée  seule  que  les  épis,  les  herbes  et  les  jeunes  pousses 
déchirent  ton  pied  aussi  beau  que  le  lotus,  l'inquiétude  s*empare  de 
nos  cœurs,  ô  bien-aimé; 

12.  Et  chaque  fois  que  tu  reviens,  à  la  chute  du  jour,  nous  mon^ 
trer  ton  visage,  pareil  au  lotus,  encadré  dans  les  boucles  de  tes  noirs 
cheveux  et  couvert  d'une  épaisse  poussière,  ô  héros,  tu  allumes 
l'amour  dans  nos  âmes. 

13.  Ton  pied  pareil  au  lotus,  ô  bien-aimé,  met  le  comble  aux 
désirs  de  tes  serviteurs,  il  est  adoré  par  Brahmâ  lui-même,  il  fait 
l'ornement  de  la  terre,  l'objet  de  la  méditation  dans  l'adversité  et 
la  joie  du  cœur;  oh!  pose-le  sur  nos  seins,  toi  qui  dissipes  la  souf- 
france. 

1&.  Tes  lèvres,  que  baise  amoureusement  ta  flûte  harmonieuse, 
redoublent  le  plaisir,  détruisent  la  douleur  et  font  oublier  aux 
hommes  les  vulgaires  amours  :  fais-nous  goûter  l'ambroisie  qu  elles 
distillent,  ô  héros. 

1^.  Quand  tu  vas,  pendant  le  jourj  parcourant  la  forêt  et  le  dé- 
robant à  leurs  regards,  une  seconde  est  pour  eux  une  éternité;  et, 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXI.  153 

quand  ils  contemplent  tes  cheveux  bouclés  et  ton  beau  visage,  ils 
maudissent  Tinsensé  qui  mit  des  paupières  sur  les  yeux. 

16.  Si,  foulant  aux  pieds  maris,  fils,  alliés,  frères  et  parents,  nous 
sommes  venues  vers  toi,  troublées  par  tes  accords  enchanteurs,  tu 
sais  bien  pourquoi,  ô  Atchyuta.  Traître,  quel  autre  abandonnerait 
ainsi  des  femmes  au  milieu  de  la  nuit.^ 

17.  Depuis  que  nous  avons  joui  de  tes  secrets  entretiens  et  con- 
templé ton  visage  souriant  qui  inspire  Tamour,  ton  regard  afiFec- 
tueux  et  ta  large  poitrine,  dont  Çrî  (la  beauté)  a  fait  sa  demeure, 
sans  cesse  de  violents  désirs  portent  le  trouble  dans  nos  âmes. 

18.  Rien  quà  te  montrer,  Seigneur,  aux  habitants  du  Parc  et  des 
bois,  tu  dissipes  leurs  maux  et  leur  prodigues  tous  les  biens;  oh!  à 
nous  aussi,  dont  Tâme  soupire  après  toi,  donne  un  peu  du  remède 
qui  tue  chez  les  tiens  le  mal  qui  ronge  le  cœur. 

19.  Quand  lu  parcours  la  forêt  de  ce  pied  délicat  que  nous  n'ose- 
rions poser  qu'avec  précaution  sur  nos  seins  déjà  trop  fermes,  nous 
dont  tu  ^s  toute  la  vie,  ô  bien-aimé,  nous  tremblons  qu'il  ne  se 
blesse  aux  cailloux  du  chemin. 


FIN   DU   TRENTE  ET  UNIEME  CHAPITRE ,    AYANT   POUR  TITRE  : 

LES  BERGERES  Cl^LèBRENT  LES  LOUANGES  DE  KRIGHI^A, 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂÇA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÀGAVATA , 
RflGUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÀSA. 


\ 


IV.  ao 


154  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 


CHAPITRE  XXXII. 


BHAGAVAT  SE  MONTRE  AUX  BERGERES. 


1 .  ÇuKA  dit  :  Ainsi  les  bergères  exhalaient  dans  leurs  chants  mille 
plaintes  <liyerses,  ô  roi,  et,  éclatant  en  sanglots,  elles  soupiraient 
après  la  vue  de  Krïchna, 

2.  Quand  à  leurs  yeux  apparut  en  personne,  le  visage  souriant, 
vêtu  d'une  robe  jaune  et  paré  de  sa  guirlande,  le  petit-fils  de  Cura, 
capable  d'inspirer  l'amour  au  Dieu  d'amour  lui-même. 

3.  En  voyant  revenir  leur  bien-aimé,  les  jeunes  femmes,  ouvrant 
les  yeux  tout  grands  de  bonheur,  se  levèrent  toutes  en  même  temps, 
comme  les  membres  à  l'arrivée  du  souffle  de  vie. 

4.  L'une,  prenant  la  main  du  petit-fds  de  Çûra  pareille  au  lotus, 
la  tenait  avec  joie  dans  les  siennes;  une  autre  appuyait  sur  son 
épaule  le  bras  de  Krïchna ,  tout  brillant  de  sandal. 

5.  Une  jeune  beauté,  joignant  les  mains,  y  recueiBait  une  bouchée 
de  bétel;  une  autre,  brûlant  de  passion,  posait  sur  ses  seins  le  pied, 
pareil  au  lotus,  du  bien-aimé. 

6.  Une  autre,  fronçant  les  sourcils  et  se  mordant  les  lèvres,  sem- 
blait vouloir,  dans  un  transport  d'amoureuse  colère ,  le  tuer  de  ses 
regards  insultants. 

7.  Telle  qui  savourait,  les  yeux  immobiles,  le  lotus  de  son  visage, 
le  dévorait  du  regard  sans  pouvoir  se  rassasier,  comme  les  gens  de 
bien ,  quand  ils  lui  embrassent  les  pieds. 

8.  Telle  autre,  l'introduisant  dans  son  cœur  par  l'ouverture  de  ses 
yeux  aussitôt  refermés,  et  frissonnant  de  plaisir,  l'y  caressait,  immo- 
bile et  inondée  de  joie  comme  un  Yôgin. 

9.  Toutes,  élevées  au  comble  de  la  félicité  grâce  à  la  vue  de  Kê- 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXII.  155 

çava ,  elles  furent  affranchies  de  la  douleur  qui  naît  de  la  séparation , 
comme  les  hommes,  lorsque  [dans  le  sommeil  sans  rêve]  ils  se  réu- 
nissent au  Prâjna. 

10.  L'âme  dégagée  de  soucis,  elles  entouraient  le  bienheureux 
Atchyuta,  et  celui-ci  resplendissait  au  milieu  d'elles  d'un  éclat 
suprême,  ô  roi,  comme  le  Purucha  entouré  de  ses  énergies. 

1 1 .  Alors  le  Seigneur,  les  emmenant  avec  lui ,  se  rendit  dans  l'île 
de  la  Kâlindî  (la  Yamunâ),  peuplée  d'abeilles  qu'attire  la  brise  em- 
baumée des  jasmins  et  des  mandâras  en  fleurs, 

12.  Ile  fortunée,  d'où  la  lune  d'automne,  en  l'inondant  de  la  mul- 
titude de  ses  rayons,  chasse  les  ténèbres  de  la  nuit,  où  la  Krichnâ 
(la  Yamunâ),  en  étendant  ses  vagues  comme  autant  de  bras,  accu- 
mule un  sable  lisse  et  luisant. 

13.  Heureuses  de  le  contempler  et  déUvrées  grâce  à  lui  du  mal 
d'amour,  elles  obtinrent,  comme  les  Védas,  l'objet  de  leurs  désirs; 
et,  de  leurs  tuniques  tachetées  du  safran  de  leurs  seins,  elles  firent 
un  siège  à  l'ami  de  leurs  âmes; 

14.  Et,  s'y  étant  assis,  le  Bienheureux,  le  Seigneur,  qui  siège 
dans  le  cœur  des  maîtres  du  Yoga,  brillait  au  milieu  des  bergères 
en  adoration  devant  lui,  revêtu  d'un  corps  qui  réunit  les  perfections 
des  trois  mondes. 

15.  Après  avoir  honoré  le  héros  qui  les  embrasait  des  feux  de 
l'amour,  et  pressé  ses  mains  et  ses  pieds  sur  leurs  seins,  en  donnant 
à  leurs  sourcils  un  mouvement  gracieux  accompagné  de  regards  aima- 
bles et  souriants,  elles  lui  dirent  avec  un  respect  où  perçait  le  dépit  : 

16.  Les  bergères  dirent  :  Quelques-uns  aiment  qui  les  aime;  d'au- 
tres, qui  ne  les  aime  pas;  d'autres  encore  n'aiment  ni  dans  un  cas 
ni  dans  l'autre.  Oh!  daigne  nous  expliquer  cela. 

17.  Le  Bienheureux  dit  :  Ceux  qui  aiment  qui  les  aime,  ô  amies, 
n'ont  en  vue  que  leur  intérêt  propre;  il  n'y  a  là  ni  affection  ni  vertu; 
c'est  calcul  égoïste  et  rien  autre. 

18.  Là  où  l'amour  n'attend  pas  de  retour,  comme  chez  les  êtres 
compatissants  et  chez  ceux  qui  sont  pères,  là  est  le  devoir  parfait,  là 
est  l'affection  vraie,  ô  toutes  belles. 

20. 


\ 


156  LE  BHÀGAVATA  PUR  AN  A. 

19.  Quelques-uns  n  aiment  pas  même  qui  les  aime,  encore  moins 
qui  ne  les  aime  pas  :  tels  sont  ceux  qui  mettent  leur  bonheur  en 
eux-mêmes  ou  dont  les  désirs  sont  satisfaits,  les  ingrats,  ceux  qui 
maltraitent  un  gourou. 

20.  Quant  à  moi,  ô  amies,  si  je  ne  témoigne  pas  d amour  aux 
êtres  qui  m'aiment,  cest  pour  qu'ils  s  adonnent  à  la  dévotion  :  ainsi 
fait  rhomme  qui,  tombé  dans  la  pauvreté  par  la  perte  des  trésors 
qu'il  avait  amassés,  n'a  de  souci  et  de  pensée  que  pour  eux. 

21.  De  même,  ô  femmes,  qui  pour  moi  avez  renoncé  au  monde, 
au  Vêda  et  à  tous  les  vôtres,  c'est  pour  que  vous  vous  tourniez  vers 
moi  que,  vous  aimant  à  votre  insu,  je  me  suis  dérobé  à  vos  yeux« 
Ne  blâmez  donc  pas  votre  bien-aimé ,  ô  bien-aimées. 

22.  Je  ne  saurais,  même  en  vous  donnant  de  vivre  autant  que  les 
Dieux,  reconnaître  le  mérite  de  votre  attachement  irréprochable,  ô 
vous  qui  m'avez  aimé  jusqu'à  briser  les  chaînes  indestructibles  des 
affections  domestiques.  Que  votre  conduite  méritoire  soit  à  elle- 
même  sa  récompense. 


FIN  DU  TRENTE-DEUXIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

RHAGAVAT  SE  MONTRE  AUX  BERGERES, 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂÇA , 

LE  BIENHEUREUX  BHÀGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRi  PAR  BRAHMÀ  ET  COMPOSÉ  PAR  VTASA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXIII.  157 


CHAPITRE   XXXIII. 


DESCRIPTION  DU  JEU  DU  RASA. 


1 .  ÇvKÀ  dit  :  En  entendant  de  la  bouche  de  Bhagavat  ces  paroles 
.  pleines  de  charme,  les  bergères,  affranchies  de  la  douleur  qui  naît 

de  la  séparation,  se  voyaient,  grâce  à  sa  présence,  au  comble  de 
leurs  vœux  les  plus  chers, 

2.  Alors  commença  le  jeu  du  rasa  sous  la  conduite  de  Gôvinda, 
suivi  des  jeunes  beautés  à  lui  dévouées  et  joyeuses,  se  tenant  entre 
elles  par  la  main. 

3.  La  fête  du  rasa,  dont  les  bergères  rangées  en  cercle  faisaient 
l'ornement,  était  menée  par  Krïchna  :  usant  de  la  puissance  mysté- 
rieuse dont  il  dispose  et  pénétrant  entre  chaque  couple  de  femmes, 
il  passait  ses  bras  autour  de  leur  cou;  et  chacune  d'elles  croyait 
lavoir  auprès  de  soi. 

4.  Cependant  le  ciel  se  couvrit  de  centaines  de  chars  divins  où 
les  Suras,  accompagnés  de  leurs  épouses,  se  consumaient  de  désirs 
et  de  regrets. 

5.  Alors  les  tambours  retentirent,  des  pluies  de  fleurs  tombèrent 
du  ciel  et  les  chefs  des  Gandharvas  célébrèrent  avec  leurs  épouses  la 
gloire  immaculée  de  Krïchna. 

6.  Agitant,  en  compagnie  du  bien-aimé,  leurs  bracelets,  les  an- 
neaux de  leurs  pieds  et  leurs  clochettes,  les  femmes  soulevaient  un 
bruit  confus  dans  le  cercle  du  rasa; 

7.  Et  là,  au  milieu  d'elles,  le  bienheureux  fils  de  Dêvakî  resplen- 
dissait comme  un  gros  saphir  enchâssé  dans  des  pierreries  aux  re- 
flets d'or. 

8.  Tandis  que,  à  frapper  la  terre  du  pied,  à  agiter  les  bras,  à 


158  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

mouvoir  les  sourcils  avec  grâce  en  souriant,  à  se  briser  la  taille,  à 
faire  flotter  les  voiles  de  leurs  seins,  à  secouer  sur  leurs  joues  leurs 
boucles  d'oreilles,  la  sueur  inondait  leur  visage,  et  que  se  dénouaient 
leurs  cheveux  et  leurs  ceintures,  les  femmes  de  Krïchna  brillaient 
en  chantant  ses  louanges,  comme  les  lueurs  de  Téclair  sur  le  cercle 
du  nuage. 

9.  Tout  en  dansant,  elles  chantaient  à  haute  voix,  variant  leurs 
accords,  s'enivrant  de  plaisir  et  transportées  de  joie  aux  caresses  de 
Krïchna  (de  Bhagavat) ,  dont  le  Chant  remplit  l'univers. 

10.  Certaine  bergère  faisait  entendre,  en  chantant  avec  Mukunda, 
d'autres  notes  que  lui;  il  y  prenait  plaisir  et  la  complimentait  en 
disant  :  Très  bien!  très  bien!  Elle  reprenait  le  même  vers  initial,  et 
il  lui  prodiguait  les  éloges. 

11.  Une  autre,  excédée  de  fatigue  par  le  (mouvement  circulaire 
du)  rasa,  appuyant  son  bras  sur  l'épaule  du  héros  Porte-massue,  de- 
bout auprès  d'elle,  laissait  glisser  ses  bracelets  et  flotter  les  jasmins 
de  sa  guirlande. 

12.  Telle,  qui  soutenait  sur  son  épaule  le  bras  de  Krïchna  cou- 
vert de  sandal,  charmée  du  parfum  de  lotus  qu'il  exhalait,  le  baisait 
en  tressaillant  de  plaisir. 

13.  A  telle  autre,  qui  pressait  sur  sa  joue  la  joue  du  héros,  où 
de  brillants  pendants  d'oreilles  s'agitaient  avec  grâce  dans  le  mouve- 
ment de  la  danse,  il  donnait  une  bouchée  de  bétel. 

14.  Tout  en  dansant,  en  chantant,  en  faisant  résonner  les  an- 
neaux de  ses  pieds  et  les  clochettes  de  sa  ceinture,  une  autre,  acca- 
blée de  fatigue,  prenant  la  main  propice  d'Atchyuta  debout  auprès 
d'elle,  la  posait  sur  ses  seins. 

15.  Les  bergères,  réunies  au  favori  préféré  de  Çrî  entre  tous, 
au  bien-aimé  Atchyuta,  qui  leur  étreignait  le  cou  dans  ses  bras,  se 
livraient  à  la  joie  en  chantant  ses  louanges. 

16.  Les  oreilles  parées  de  lotus  bleus,  les  joues  brillantes  sous  les 
boucles  de  clieveux  et  le  visage  étincelant  de  gouttes  de  sueur,  les 
bergères,  sans  souci  des  fleurs  qui  se  détachaient  de  leur  tcte,  dan- 
saient en  compagnie  de  Bhagavat,  au  son  des  bracelets,  des  anneaux 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXXIII.  159 

des  pieds  et  des  clochettes  en  guise  d'instruments  de  musique,  dans 
le  cercle  du  rasa,  où  les  abeilles  faisaient  office  de  chanteurs. 

17.  Ainsi,  parmi  les  embrassements,  les  attouchements,  les  amou- 
reux regards,  les  jeux  et  les  rires  efiFrénés,  Tépoux  de  Rama  goûtait 
le  bonheur  avec  les  belles  du  Parc,  comme  Tenfant  qui  sourit  à  la 
vue  de  son  image  réfléchie. 

18.  L'ivresse  quelles  éprouvaient  au  contact  de  sa  personne 
troublant  tous  leurs  sens,  les  femmes  du  Parc  n  avaient  pas  la  force 
de  relever  leur  chevelure,  leur  robe  ou  le  voile  de  leur  sein,  et  elles 
laissaient  tomber  leurs  guirlandes  et  leurs  parures,  ô  descendant  de 
Kuru. 

19.  En  proie  aux  tourments  de  Tamour  à  la  vue  des  jeux  de 
Krïchna,  les  épouses  des  Dieux  se  troublèrent;  la  lune  et  les  constel- 
lations s'arrêtèrent  d'étonnement. 

20.  Le  Bienheureux,  se  multipliant  autant  de  fois  qu'il  y  avait  de 
bergères,  goûta  le  bonheur  avec  elles  en  se  jouant,  lui  qui  trouve  son 
bonheur  en  lui-même. 

21.  Et,  comme  à  la  suite  de  ces  violents  ébats,  elles  succombaient 
à  la  fatigue,  le  héros  compatissant  leur  essuyait  le  visage  avec  amour 
de  sa  main  bienfaisante,  ô  roi. 

22.  D'un  regard  souriant  rehaussé  par  l'éclat  de  leurs  joues,  où 
brillaient,  mêlés  aux  boucles  de  leurs  cheveux,  d'étincelants  pendants 
d'oreilles  d'or,  les  bergères,  honorant  le  divin  héros,  chantaient, 
ivres  de  joie  au  contact  de  ses  ongles,  les  œuvres  saintes  par  lui 
accomplies. 

23.  Confondu  au  milieu  d'elles  et  suivi,  comme  d'autant  de  Gan- 
dharvas  éminents,  des  abeilles  qu'attirait  sa  guirlande  froissée  par 
les  étreintes  de  ses  femmes  et  rougie  du  safran  de  leurs  beaux  seins , 
il  entra  dans  l'eau  pour  se  délasser,  comme  y  entre,  épuisé  de 
fatigue,  le  roi  des  éléphants  avec  ses  compagnes  en  brisant  les  bar- 
rières. 

2&.  Tandis  qu'au  milieu  de  l'eau  les  jeunes  femmes  l'arrosaient 
à  l'envi,  riant  et  l'aspergeant  de'  tous  côtés  avec  amour,  ô  roi;  tandis 
que  du  haut  de  leurs  chars  les  Dieux  versaient  sur  lui  des  pluies  de 


160  LE  BHAGAVATA  PURAIVA. 

fleurs  et  répétaient  ses  louanges,  il  prenait  plaisir,  bien  qu'il  trouve 
son  plaisir  en  lui-même,  à  jouer  au  milieu  d'elles  comme  le  roi  des 
éléphants. 

25.  Et  puis,  dans  le  bosquet  de  la  Krïchnâ  où  l'air  est  partout 
embaumé  par  l'arôme  des  fleurs  de  la  terre  et  des  eaux,  il  se  pro- 
menait, entouré  d'une  multitude  d'abeilles  et  de  femmes,  comme 
avec  ses  femelles  l'éléphant  en  amour. 

26.  Fidèle  à  sa  promesse  et  bien  qu'il  renferme  sa  jouissance 
en  lui-même,  il  passa  ainsi  avec  la  troupe  de  ses  femmes  dévouées 
toutes  les  nuits  égayées  par  les  rayons  de  la  lune  et  propices  aux 
sentiments  qu'inspirent  les  récits  des  poèmes  d'automne. 

27.  Le  roi  dit  :  C'est  pour  afiermir  la  justice  et  pour  réprimer  le 
crime  que  le  Bienheureux,  le  maître  des  mondes,  a  incamé  une  por- 
tion de  son  être. 

28.  Lui  qui  proclame,  établit  et  maintient  les  barrières  de  la  loi, 
ô  Brahmane,  comment  a-t-il,  au  mépris  de  la  loi,  touché  à  des 
femmes  qui  n'étaient  pas  à  lui? 

29.  Tous  les  désirs  sont  satisfaits  chez  le  chef  des  Yadus  :  quelle 
était  donc  sa  pensée  en  faisant  un  acte  aussi  blâmable?  Dissipe  notre 
doute,  ô  pieux  solitaire. 

30.  ÇuKÀ  dit  :  Parce  que  des  êtres  hors  ligne  ont  violé  la  loi  et 
commis  un  crime ,  gardons  de  l'imputer  à  faute  à  ces  êtres  éminents , 
non  plus  qu'au  feu  de  tout  dévorer. 

31.  Que  jamais  nul,  s'il  n'est  leur  égal,  ne  se  permette  rien  de 
pareil,  même  en  pensée;  ainsi  tout  autre  que  Rudra  périt  à  avaler 
follement  le  poison  sorti  de  l'Océan. 

32.  Ce  que  disent  ces  êtres  supérieurs  est  bien;  ce  qu'ils  font, 
quelquefois.  D'eux,  le  sage  ne  doit  imiter  que  ce  qui  est  conforme  à 
leurs  discours. 

33.  Il  n'y  a  pour  eux  ici-bas  ni  intérêt  à  bien  faire,  ni  dommage 
à  mal  faire,  ô  roi,  parce  qu'ils  n'ont  pas  de  personnalité. 

34.  Rien  n'est  bien  à  plus  forte  raison,  rien  n'est  mal  pour  le  Sei- 
gneur, à  qui  tous  les  êtres  doivent  obéissance,  qu'ils  soient  animaux, 
mortels  ou  Dieux. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXXIIL  161 

35.  Quand  ceux  qui  se  sont  complu  à  adorer  la  poussière  de  ses 
pieds  pareils  au  lotus  ont  rejeté  tous  les  liens  des  œuvres,  grâce  à 
la  puissance  du  Yoga  ;  quand  les  Munis  marchent  librement  et  sans 
entraves,  comment  Celui  qui  a  pris  un  corps  librement  serait-il  en- 
chaîné par  les  œuvres  ? 

36.  En  revêtant  un  corps  ici-bas,  lui  le  témoin  suprême  qui  se 
meut  au  sein  des  bergères,  de  leurs  époux  et  de  tous  les  êtres  ani- 
més, il  ne  fait  que  se  jouer. 

37.  C'est  par  bienveillance  pour  les  êtres  qu'il  prend  un  corps 
humain  et  se  livre  à  de  tels  jeux,  afin  qu'on  s'attache  à  lui  en  les 
entendant  raconter. 

38.  Les  habitants  du  Parc,  troublés  par  sa  puissance  magique, 
n'en  voulurent  certes  point  à  Krïchna,  persuadés  que  leurs  femmes 
étaient  restées  auprès  de  chacun  d'eux. 

39.  Quand  la  nuit  de  Brahmâ  fut  terminée,  les  bergères,  en  qui 
le  fils  de  Vasudêva  avait  porté  le  trouble,  retournèrent  à  regret  dans 
leurs  maisons,  le  cœur  plein  de  Bhagavat. 

40.  Quiconque  écoute  et  raconte  avec  foi  ces  jeux  de  Vichnu  avec 
les  femmes  du  Parc ,  animé  soudain  d'une  dévotion  très  grande  pour 
Bhagavat  et  affermi  dans  la  sagesse,  est  affranchi  aussitôt  du  mal  qui 
ronge  le  cœur. 


FIN  DU  TRENTE-TROISIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

DESCRIPTION    DU   JEU   DU    RÂSA, 
DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂÇA , 

LE   BIENHEUREUX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSE  PAR  VYÀSA. 


IV.  21 


162  LE  BHÀGAVATA  PURANA. 


CHAPITRE  XXXIV. 


MEURTRE  DE  ÇANKHATCHUDA, 


1.  ÇuKÀ  dit  :  Un  jour  que  les  bergers  avaient  grande  envie  d'aller 
en  pèlerinage,  ils  montèrent  sur  leurs  chariots  attelés  de  buffles  et  se 
rendirent  dans  le  bois  d'Ambikâ. 

2.  Après  s'y  être  baignés  dans  la  Sarasvatî,  ils  présentèrent  leurs 
offrandes  avec  dévotion  au  puissant  et  divin  Paçupati  (Çiva)  et  à  la 
divine  Ambikâ,  ô  roi. 

3.  Ils  donnèrent  tous  en  présent  aux  Brahmanes,  avec  le  respect 
le  plus  profond,  des  vaches,  de  l'or,  des  vêtements  et  un  mélange 
savoureux  de  miel  et  de  riz ,  en  disant  :  Puisse  le  Dieu  nous  être  fa- 
vorable I 

^.  Nanda,  Sunandaka  et  les  autres  bergers  fortunés  passèrent 
cette  nuit-là  sur  le  bord  de  la  Sarasvatî  et  observèrent  le  jeûne,  ne 
prenant  que  de  l'eau  pour  toute  nourriture. 

5.  Certain  serpent  gigantesque,  pressé  par  la  faim  et  que  le  ha- 
sard avait  amené  dans  ce  même  bois,  s'étant  glissé  auprès  de  Nanda, 
le  mordit  pendant  son  sommeil. 

6.  Dès  que  celui-ci  eut  senti  la  morsure  du  serpent,  il  s'écria  : 
Krïchna,  Krîchna,  vois,  un  serpent  monstrueux  me  dévore;  je  t'in- 
voque, ô  fils  chéri,  sauve-moi. 

7.  Les  bergers  se  levèrent  à  la  hâte  en  l'entendant  crier,  et, 
voyant  qu'un  serpent  le  dévorait,  ils  accoururent  et  percèrent  l'ani- 
mal avec  des  tisons  ardents. 

8.  Le  serpent  ne  lâchant  pas  prise  même  sous  les  coups  des  pieux 
enflammés,  le  bienheureux  chef  des  Sâtvats  alla  droit  à  lui  et  le 
toucha  du  pied. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXIV.  163 

9,  Au  contact  du  pied  fortuné  de  Bhagavat,  le  serpent,  délivré 
soudain  de  ses  péchés,  dépouilla  sa  forme  de  reptile  et  revêtit  un 
corps  honoré  parmi  les  Vidyâdharas. 

10.  Hrïchîkêça,  le  voyant  s'incliner  et  s'approcher  de  lui  sous  une 
forme  humaine,  resplendissant  de  beauté  et  paré  d'une  guirlande 
d'or,  lui  fit  cette  question  : 

11.  Bkagavat  dit  :  Qui  es-tu,  ô  toi  qui  brilles  d'un  si  grand  éclat, 
d'une  si  merveilleuse  beauté?  Comment  as-tu  été  réduit,  bien  malgré 
toi  sans  doute,  à  cette  honteuse  condition? 

12.  Le  serpent  dit  :  Je  comptais  parmi  les  Vidyâdharas;  on  m'ap- 
pelait Sudarçana  (beau  à  voir)  à  cause  de  l'éclat  et  de  la  perfection 
de  mes  formes;  et  sur  un  char  divin  je  parcourais  les  airs. 

13.  Fier  de  ma  beauté,  je  me  suis  moqué  des  Rïchis,  fils  d'Angi- 
ras,  qui  étaient  difformes,  et  c'est  pour  les  avoir  insultés  que  j'ai 
été  réduit  par  eux,  en  punition  de  mon  péché,  à  la  condition  où  tu 
me  vois. 

14.  En  prononçant  cette  malédiction  contre  moi,  ces  êtres  com- 
patissants n'avaient  en  vue  que  mon  bien  :  grâce  à  eux  en  effet,  le 
gourou,  le  maître  des  mondes  a  effacé  mon  péché  en  me  touchant 
du  pied. 

15.  Seigneur,  c'est  toi  qu'invoquent  ceux  qui  redoutent  l'exis- 
tence, toi  qui  éloignes  d'eux  les  angoisses;  maintenant  que  le  contact 
de  ton  pied  m'a»- affranchi  de  la  malédiction  des  fils  d'Angiras,  ô  Dieu 
qui  détruis  la  douleur,  permets  que  je  m'éloigne. 

16.  Je  t'implore,  ô  grand  Yôgin,  ô  grand  Purucha,  ô  chef  des 
gens  de  bien  :  congédie-moi,  ô  Dieu,  ô  maître  des  maîtres  de  tous 
les  mondes. 

17.  Rien  qu'à  te  voir,  ô  Atchyuta,  j'ai  été  affranchi  soudain  du 
châtiment  à  moi  infligé  par  les  Brahmanes.  S'il  suffit  de  prononcer 
ton  nom  pour  purifier  tous  ceux  qui  l'entendent  ainsi  que  soi-même, 
que  sera-ce,  ô  Dieu,  de  celui  que  tu  touches  du  pied? 

'  18.  A  ces  mots,  Sudarçana,  prenant  congé  de  Dâçârha  (Krïchna), 
tourna  en  cercle  autour  de  lui,  le  salua  et  monta  au  ciel.  Ainsi 
Nanda  fut  sauvé. 

21. 


164  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

19.  Les  habitants  du  Parc,  témoins  de  la  puissance  surnaturelle 
que  Krîchna  avait  déployée  en  cette  circonstance,  ô  roi,  en  furent 
ravis  d'admiration,  et,  quand  ils  eurent  accompli  leurs  pieuses 
observances  dans  ce  bois,  ils  retournèrent  au  Parc  et  y  racontèrent 
ces  choses  avec  un  religieux  respect. 

20.  Ensuite  Gôvinda  et  Rama  au  merveilleux  héroïsme,  étant  allés 
un  jour  dans  la  forêt,  y  prenaient  leurs  ébats  pendant  la  nuit  au 
milieu  des  femmes  du  Parc. 

21.  Tandis  que,  réunies  en  foule  autour  des  deux  héros  à  qui 
elles  étaient  dévouées  du  fond  du  cœur,  les  bergères  murmuraient 
gaiement  leurs  louanges,  ceux-ci,  couverts  de  leurs  parures  les  plus 
belles  et  de  parfums  exquis,  chargés  de  guiriandes  de  fleurs  et  vêtus 
de  robes  intactes  à  la  poussière, 

22.  Saluant  la  face  de  la  nuit  où  se  levaient  la  lune  et  son  cor- 
tège d'étoiles,  et  qu'afiectionnent  les  abeilles  enivrées  de  larome  du 
jasmin,  pendant  que  souflle  la  brise  parfumée  du  lotus  nocturne, 

23.  Portaient  la  joie,  par  leurs  accords,  dans  les  oreilles  et  dans 
le  cœur  de  tous  les  êtres,  en  parcourant  ensemble  d'une  voix  forte 
toute  l'échelle  des  sons. 

24.  A  ces  accents,  les  bergères,  perdant  connaissance,  ô  roi,  ne 
s'apercevaient  point  que  leurs  tuniques  glissaient  sur  leurs  membres 
et  leurs  guirlandes  sur  leurs  cheveux. 

25.  Pendant  que  les  deux  frères,  n'écoutant  que  leur  caprice, 
jouaient  et  chantaient  ainsi,  comme  des  étourdis,  survint  un  servi- 
teur du  Dieu  des  richesses,  nommé  Çankhatchûda, 

26.  Il  enleva  sous  leurs  yeux  les  femmes  qui  s'étaient  mises  sous 
leur  protection,  ô  roi,  et  les  entraîna  audacieusement,  malgré  leurs 
cris,  dans  la  direction  de  l'est. 

27.  En  entendant  leurs  épouses  s'écrier  :  0  Krîchna,  ô  Râma, 
d'une  voix  lamentable,  comme  des  vaches  dévorées  par  un  Dasyu,  les 
deux  frères  volèrent  à  leur  secours. 

28.  Ne  craignez  rien,  leur  dirent-ils  d'une  voix  intrépide,  et, 
s'armant  aussitôt  chacun  d'un  tronc  d'arbre,  ils  poursuivirent  à  pas 
précipités  le  vil  Guhyaka,  qui  s'éloignait  à  toutes  jambes. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXXIV.  165 

29.  A  la  vue  des  deux  héros  qui  le  serraient  de  près,  tremblant 
comme  s'il  eût  eu  affaire  au  Temps  et  à  la  Mort,  et  laissant  là  ses 
captives,  il  perdit  la  tête  et  prit  la  fuite,  ne  songeant  plus  qu*à  sauver 
sa  vie. 

30.  Partout  où  il  allait,  Gôvinda  le  poursuivait  pour  lui  enlever 
la  perle  quil  avait  sur  la  tête,  tandis  que  Bala,  resté  auprès  des 
femmes,  veillait  sur  elles. 

31.  Le  puissant  (Krïchna),  engageant  la  lutte  corps  à  corps  avec 
le  pervers,  6  roi,  lui  abattit  la  tête  d'un  coup  de  poing  et  avec  elle 
la  perle  de  sa  chevelure. 

32.  Après  avoir  ainsi  mis  à  mort  Çankhatchûda ,  il  lui  enleva  le 
joyau  étincelant  (de  sa  tête),  et,  sous  les  yeux  des  femmes,  le  remit 
avec  joie  à  Râma. 


FIN  DC  TRENTE-QUATRikifE  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  ! 

MEURTRE  DE  ÇANKHATCHÛpA , 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂ^A, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂ6AVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÀSA. 


1 


166  LE  BHÂGAVATA  PURÂIJIA. 


CHAPITRE  XXXV 


CHANT  DES  BERGERES. 


1.  ÇuKÀ  dit  :  Les  bergères,  suivant  Krîchna  par  la  pensée  quand 
il  partait  pour  la  forêt,  passaient  péniblement  les  jours  en  célébrant 
les  jeux  du  bien-aimé. 

2.  Les  bergères  disaient  :  La  joue  gauche  appuyée  sur  l'épaule 
gauche,  lorsque  Mukunda,  baisant  sa  flûte  avec  un  mouvement 
cadencé  des  sourcils,  la  fait  résonner  sous  ses  doigts  flexibles  qu'il 
promène  sur  les  trous,  ô  bergères, 

3.  Les  épouses  des  Siddhas,  du  haut  des  chars  aériens  qu'elles 
occupent  avec  leurs  époux,  émerveillées  des  accords  qu'elles  enten- 
dent, rougissant  et  livrant  leurs  cœurs  aux  flèches  de  l'amour,  tom- 
bent en  défaillance,  sans  s'inquiéter  des  voiles  de  leur  sein. 

4.  0  merveille!  femmes,  écoutez  ceci  :  Alors  que  le  héros  à 
la  poitrine  étincelante  d'éclairs  incessants  sous  ses  riants  colliers, 
alors  que  le  fils  de  Nanda,  dont  les  jeux  plaisants  portent  la  joie 
chez  les  êtres  qui  soufirent,  fait  entendre  les  accords  de  sa 
flûte, 

5.  Ravis  des  sons  qu'il  en  tire,  les  taureaux,  les  gazelles  et  les 
vaches  du  Parc,  accourant  soudain  par  troupes,  gardent  entre 
les  dents  la  bouchée  qu'ils  mâchaient,  dressent  l'oreille  et,  fermant 
les  yeux,  restent  immobiles  comme  une  peinture. 

6.  Lorsque,  paré  de  plumes  de  paon,  de  bouquets  de  fleurs, 
d'ocre  rouge  et  déjeunes  pousses,  Mukunda  revêt  parfois  en  jouant 
le  costume  des  jongleurs,  ô  amie,  et  qu'il  appelle  les  vaches,  en 
compagnie  de  Bala,  avec  l'aide  des  bergers, 

7.  Si  les  rivières  interrompent  leur  cours,  c'est  qu'elles  soupi- 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXXV.  167 

rent  après  la  poussière  du  lotus  de  ses  pieds  qu'apporte  la  brise,  et 
que,  pauvres  comme  nous  en  mérites  et  comme  nous  balançant  avec 
amour  leurs  vagues  en  guise  de  bras,  elles  suspendent  la  marcbe  de 
leurs  eaux. 

8.  Lorsque,  entouré  de  ses  serviteurs,  qui  célèbrent  ses  hauts 
faits,  et  rivalisant  de  force, et  de  beauté  avec  l'antique  Purucha,  il 
va  par  les  bois  en  appelant  aux  sons  de  sa  flûte  les  vaches  qui  pais- 
sent sur  les  flancs  de  la  montagne, 

9.  Les  lianes  et  les  arbres  de  la  forêt,  révélant  pour  ainsi  dire 
qu'ils  ont  Vichnu  en  eux,  se  couvrent  de  fleurs  et  de  fruits  dont  le 
poids  fait  fléchir  leurs  branches,  et  de  leurs  troncs  qui  tressaiUent 
d'amour  suinteiit  des  gouttes  de  miel. 

10.  Lorsque,  attirant  les  regards  avec  son  tilaka,  il  porte  sa  flûte 
à  ses  lèvres  et  prélude  religieusement  aux  accords  si  chers  aux 
essaims  d'abeilles,  pendant  qu'elles  s'enivrent,  sur  sa  guirlande  de 
fleurs  sauvages,  du  miel  de  la  Tulasi  à  l'arôme  divin, 

11.  Sur  les  eaux  de  l'étang,  les  grues,  les  cygnes,  les  oiseaux, 
charmés  de  la  beauté  de  son  chant,  se  tiennent  en  adoration 
devant  Hari  avec  recueillement,  ô  merveille!  les  yeux  fermés  et  en 
silence. 

12.  Lorsque,  agitant  gracieusement  les  fleurs  de  ses  pendants 
d'oreilles,  ô  Déesses  du  Parc  (ô  bergères),  il  erre  avec  Râma  sur  les 
plateaux  de  la  montagne  et,  remplissant  l'univers  du  son  de  sa  flûte, 
y  répand  la  joie  qu'il  partage, 

13.  Le  nuage,  craignant  d'étouff^er  la  voix  du  Très-Haut,  ne  fait 
entendre  que  de  sourds  grondements,  et,  versant  une  pluie  de  fleurs 
sur  son  ami  (sur  l'ami  comme  lui-même  de  tous  les  êtres),  il  étend 
son  ombre  en  guise  d'ombrelle  au-dessus  de  lui. 

14.  Habile^ dans  les  jeux  divers  des  bergers  et  tenant  de  lui  seul . 
l'art  de  varier  les  sons  de  la  flûte,  lorsque  ton  fils,  ô  femme  ver- 
tueuse, pose  sur  son  bambou  ses  lèvres  rouges  comme  le  fruit  du 
Bimba  et  qu'il  en  tire  tous  les  sons  de  la  gamme, 

15.  En  les  entendant  à  chaque  libation  du  jour,  les  chefs  des 
Suras,  Çakra ,( Indra),  Çarva  (Çiva)  et  Paraméchthin  (Brahmâ)  en 


168  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 

tête,  ainsi  que  les  sages  inspirés,  courbant  leur  front  et  leur  orgueil, 
sont  confondus  de  n  y  rien  comprendre. 

16.  De  ses  pieds  pareils  aux  feuilles  du  lotus,  marqués  des  signes 
merveilleux  de  la  bannière,  du  foudre,  du  lis  d*eau  et  de  l'aiguillon, 
lorsqu'il  guérit  les  blessures  faites  au  sol  du  Parc  par  les  sabots  du 
bétail,  et  qu'il  s'avance  avec  la  majesté  de  l'éléphant  en  faisant  ré- 
sonner sa  flûte, 

17.  Alors  réduites,  sous  l'influence  du  violent  amour  que  ses  re- 
gards gracieux  nous  inspirent,  à  la  condition  des  êtres  immobiles, 
nous  ne  distinguons  plus,  dans  le  trouble  de  nos  cœurs,  entre  nos 
vêtements  et  notre  chevelure. 

18.  Lorsque,  tantôt  comptant  ses  vaches  sur  son  fil  de  perles,  tan- 
tôt passant  le  bras  sur  l'épaule  d'un  serviteur  dévoué,  il  se  pare  de 
sa  guiriande  de  Tulasî  au  parfum  bien-aimé  et  qu'il  tire  des  sons  de 
sa  flûte, 

19.  Trompées  par  les  accords  qu'elle  rend  sous  ses  doigts,  les 
épouses  du  mâle  à  la  robe  noire,  les  gazelles,  s'attachent  aux  pas  de 
Krïchna  (noir)  et,  à  suivre  le  héros,  océan  de  qualités  infinies,  elles 
perdent,  ainsi  que  les  bergères,  jusqu'à  la  pensée  de  leurs  demeures. 

20.  Portant,  comme  parure  de  fête,  une  guirlande  de  fleurs  de 
jasmin  et  entouré  des  bergers  et  de  leurs  troupeaux,  lorsque  le  fils 
de  Nanda,  ton  enfant  chéri,  ô  femme  vertueuse,  prend  ses  ébats  au 
bord  de  la  Yamunâ  et  réjouit  par  ses  jeux  ceux  qui  l'aiment, 

21.  Alors  s'élève  une  brise  légère  et  propice  qui  le  caresse  avec 
respect  [de  son  souflle  frais  et  parfumé]  au  contact  du  sandal,  et  les 
troupes  des  Dieux  secondaires ,  devenus  ses  panégyristes ,  l'entourent 
en  lui  présentant  pour  offrandes  les  accords  de  leurs  instruments  et 
de  leurs  chants. 

22.  Lorsque  le  tendre  ami  du  Parc  et  des  vaches  pour  qui  il  a 
soutenu  la  montagne  en  l'air,  s'avançant  sur  la  route  d'un  pas  qui 
lui  vaut  l'admiration  des  vieilles  (divinités) ,  rassemble  tout  le  trou- 
peau, à  la  fin  du  jour,  en  jouant  de  la  flûte,  pendant  que  ses  servi- 
teurs célèbrent  sa  gloire, 

23.  Alors,  faisant  la  joie  de  nos  yeux  en  dépit  de  sa  fatigue  trop 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXV.  169 

visible,  en  dépit  de  la  poussière  soulevée  par  les  sabots  du  bétail  et 
qui  ternit  sa  couronne  de  fleurs,  le  fils  de  Dêvakî,  pareil  au  mo- 
narque des  nuits,  vient  combler  les  désirs  de  ses  amis. 

24.  Les  yeux  légèrement  troublés  par  l'ivresse,  plein  d'attentions 
pour  ses  amis,  paré  de  sa  guirlande  de  fleurs  des  bois,  le  visage 
pâle  comme  le  fruit  (à  demi  mûr)  du  jujubier  et  sur  ses  joues  déli- 
cates faisant  briller  lor  éblouissant  de  ses  pendants  d oreilles, 

25.  Le  chef  des  Yadus,  qui  égale  dans  ses  ébats  le  roi  des  élé- 
phants, vient,  la  joie  sur  le  visage,  comme  à  la  fin  du  jour  l'astre 
qui  préside  aux  veilles  de  la  nuit,  délivrer  le  Parc  et  les  vaches  des 
brûlantes  ardeurs  de  la  journée. 

26.  ÇuKA  dit  :  C'est  ainsi,  ô  roi,  que  les  femmes  du  Parc  mettaient 
leur  plaisir  pendant  le  jour  à  célébrer  les  jeux  de  Krïchna  dans  leurs 
chants,  n'ayant  de  pensées,  de  sentiments  que  pour  lui  seul,  et  y 
trouvant  un  bonheur  infini. 


FIN  DU  TRENTE-ClNQUliME  CHAPITRE ,  AYANT  POUR  TITRE  : 

CHANT  DES  BERGERES , 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂl^rA , 

LE  BIENHELRELX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAUMÂ  ET  COMPOSE  PAR  VyIsA. 


IV.  22 


170  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 


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CHAPITRE  XXXVI. 


CONSEIL  TENU  PAR  KAMSA. 


1 .  ÇuKA  dit  :  Alors  le  Démon  Arichta  vint  dans  le  Parc  sous  la 
forme  d'un  buffle  à  la  masse  et  à  la  bosse  gigantesques,  ébranlant  la 
terre  et  la  déchirant  avec  la  corne  de  ses  sabots, 

2.  Poussant  des  beuglements  sauvages,  décrivant  du  pied  des 
lignes  sur  le  sol,  dressant  la  queue,  soulevant  des  monceaux  de  terre 
avec  la  pointe  de  ses  cornes, 

3.  Laissant  échapper  par  intervalles  un  peu  de  fiente  en  urinant, 
'  et  regardant  avec  des  yeux  fixes.  A  ses  cris  horribles ,  ô  roi ,  les  vaches , 

les  femmes, 

4.  Mettaient  au  jour  avant  le  terme  le  fruit  de  leurs  entrailles  ou 
avortaient  de  frayeur;  et  les  nuages,  prenant  sa  bosse  pour  une 
montagne,  venaient  s'y  poser. 

5.  En  voyant  ses  cornes  à  la  pointe  aiguë,  les  bergères  et  les  ber- 
gers furent  pris  de  terreur;  les  animaux  domestiques,  désertant  le 
Parc,  s'enfuirent  épouvantés. 

6.  Krïchna!  Krïchna!  disaient-ils  tous  en  implorant  la  protection 
de  Grôvinda.  Alors  le  Bienheureux,  voyant  les  habitants  du  Parc 
éperdus  de  frayeur  : 

7.  Ne  craignez  rien,  leur  dit-il  d'un  ton  encourageant;  et  défiant 
le  Démon  déguisé  en  taureau  :  Lâche,  misérable,  pourquoi  effrayer 
des  bergers  et  des  animaux? 

8.  Moi,  c'est  la  force,  c'est  l'orgueil  des  méchants,  de  tes  pa- 
reils à  l'âme  perverse,  que  j'abats,  dit  Atchyuta;  et,  se  frappant  les 
bras  avec  la  paume  des  mains,  il  excita  par  ce  bruit  la  colère 
d' Arichta. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXVL  171 

9.  Puis,  étendant  son  bras  recourbé  sur  Tépaule  d'un  ami,  le 
bienheureux  Hari  demeura  immobile.  Enflammé  de  colère  à  cette 
provocation,  Arichta,  déchirant  le  sol  à  coups  de  sabots,  dressant  la 
queue  et  dispersant  les  nuages  en  tous  sens,  s'élança  avec  fureur 
contre  Krïchna. 

10.  Dirigeant  en  avant  la  pointe  de  ses  cornes,  les  yeux  fixes  et 
injectés  de  sang,  le  monstre  fondit  soudain  contre  Atchyuta,  en 
jetant  sur  lui  un  regard  oblique  :  telle  la  foudre,  échappant  à  la 
main  d'Indra. 

11.  Le  Bienheureux,  le  prenant  par  les  deux  cornes,  le  repoussa 
à  dix-huit  pas  en  arrière,  comme  fait  un  éléphant  combattant 
un  éléphant. 

12.  Repoussé  par  Bhagavat,  Arichta,  revenant  aussitôt  à  la  charge, 
se  précipita  sur  lui  avec  rage,  le  corps  inondé  de  sueur,  essoufflé, 
hors  de  lui. 

13.  A  ce  nouvel  assaut,  Krïchna,  le  contenant  par  les  deux  cornes, 
le  maîtrisa  avec  le  pied,  Tétendit  à  terre,  le  pressa  comme  un  vête- 
ment humide,  et,  lui  arrachant  une  corne,  il  lui  en  asséna  un  coup, 
sous  lequel  le  monstre  s'afiaissa. 

U.  Vomissant  le  sang,  lâchant  fiente  et  urine,  (le  Démon  déguisé 
sous  la  forme  d'un  buffle)  agitait  les  pieds  et  roulait  les  yeux  sans 
relâche;  il  descendit  enfin  misérablement  à  la  demeure  de  Nirrïti. 
Les  habitants  du  Ciel  couvrirent  de  fleurs  le  bienheureux  Hari  en 
chantant  ses  louanges. 

15.  Après  qu'il  eut  ainsi  abattu  le  taureau  au  dos  saillant,  le  héros 
dont  la  vue  est  une  fête  pour  les  yeux  des  bergères  entra  dans  le  Parc 
avec  Bala,  pendant  que  ses  parents  célébraient  sa  gloire. 

16.  Lorsque  Arichta  eut  succombé  dans  le  Parc  sous  les  coups  de 
Krïchna  aux  exploits  merveiUeux,  le  bienheureux  Nârada,  qui  est 
dans  le  secret  des  Dieux,  dit  alors  à  Kamsa 

17.  Que  la  mère  de  la  jeune  fille  (appelée  Adjâ)  était  Yaçôdâ,  et 
que  ceUe  de  Krïchna  et  de  Râma  (réputé)  fils  de  Rôhinî  était 
Dêvakî;  que  Vasudêva,  craignant  (pour  la  vie  de  ses  deux  fils), 

18.  Les  avait  confiés  à  son  ami  Nanda  :  Ce  sont  eux,  ajouta-t-il, 

22. 


172  LE  BHAGAVATA  PÛRANA. 

qui  ont  mis  à  mort  tes  serviteurs.  A  cette  nouvelle,  le  chef  des 
Bhôdjas,  éperdu  de  colère, 

19.  Saisit  son  glaive  affilé  pour  en  frapper  Vasudêva.  Il  en  fut  dé- 
tourné par  Nârada;  mais,  sachant  que  le  coup  mortel  lui  viendrait 
des  deux  fds  de  Vasudêva, 

20.  Il  enchaîna  leur  père  ainsi  que  son  épouse  dans  des  liens  de 
fer;  et,  quand  le  Rïchi  divin  fut  partie  Kamsa,  adressant  la  parole  à 
Kêçin , 

21.  Lui  ordonna  d'aller  mettre  à  mort  Râma  et  Kêçava.  Ensuite, 
ayant  convoqué  Muchtika,  Tchânûra,  Cala,  Tôçalaka  et  les  autres 
athlètes , 

22.  Ainsi  que  ses  ministres  et  les  gardiens  de  ses  éléphants,  le  roi 
des  Bhôdjas  leur  dit  :  Écoutez  tous  ceci,  ô  héroïques  lutteurs,  ô 
Tchânûra,  ô  Muchtika. 

> 

23.  Sachez  que  dans  le  Parc  de  Nanda  demeurent  les  deux  fils 
d' Ânakadunduhhi ,  Râma  et  Krïchna,  et  que  je  suis  menacé  de  périr 
sous  leurs  coups. 

24.  Aussitôt  arrivés  ici,  qu'ils  meurent  de  votre  main,  sous  pré- 
texte d'une  lutte  entre  athlètes.  Qu'on  élève  un  grand  nombre  de  tri- 
bunes de  toute  sorte,  qu'on  les  dispose  autour  de  l'enceinte  où  les 
athlètes  combattront: 

25.  Que  tous,  habitants  de  la  ville  et  gens  de  la  campagne,  soient 
témoins  de  l'engagement  librement  affronté  par  eux.  Toi,  cher  ami, 
qui  as  la  garde  de  mes  éléphants,  amène  à  la  porte  de  l'arène 

26.  L'éléphant  Kuvalayâpîda ,  et  avec  son  aide  mets  à  mort  ces 
deux  (bergers)  mes  ennemis.  Que  la  cérémonie  de  l'arc  commence 
le  quatorzième  jour,  ainsi  qu'il  est  prescrit  par  la  loi.  Qu'on  immole 
des  animaux  purs  au  roi  des  Bhûtas  (génies  malfaisants),  à  (Çiva)  le 
Dieu  libéral. 

27.  Quand  il  eut  donné  ces  ordres,  le  roi  des  Bhôdjas,  pour  qui 
la  science  de  l'intérêt  n'avait  pas  de  secrets,*  manda  par  devers  lui 
Akrûra,  le  héros  des  Yadus,  et,  de  sa  main  lui  prenant  la  main,  il 
lui  parla  en  ces  termes  : 

28.  0   Dânapati,   rends-moi    un    service  d'ami.   Nul  parmi    les 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXXVI.  173 

Bhôdjas  et  les  Vrïchnis  ne  me  témoigne  plus  de  respect,  plus  d'af- 
fection que  toi. 

59.  C'est  pourquoi  j  ai  recours  à  toi,  cher  ami,  afin  de  mener  à 
bien  une  importante  affaire;  ainsi  le  puissant  Indra  est  arrivé  à  ses 
fins  en  recourant  à  Vichnu. 

30.  Va  au  Parc  de  Nandâ;  là  demeurent  les  deux  fils  d'Anaka- 
dundubhi,  Râma  et  Krïchna;  amène-les  ici  tous  les  deux  sur  ce 
char;  fais  vite. 

31.  Sache  que,  avec  Tappui  de  celui  qui  trône  au  Vâikuntha 
(Vichnu),  les  Dieux  les  prédestinent  à  me  faire  périr.  Amène-les 
tous  deux  en  compagnie  de  Nanda  et  des  autres  bergers,  chargés  de 
présents. 

32.  Arrivés  ici,  je  veux  quils  meurent  sous  les  coups  de  l'élé- 
phant (Kuvalayâpîda),  pareil  au  Temps  destructeur;  et  s'ils  lui 
échappent,  je  les  broierai  par  la  main  de  mes  athlètes,  aussi  terrible 
que  le  feu  de  l'éclair. 

33.  Eux  morts,  je  ferai  périr,  en  commençant  par  (leur  père) 
Vasudêva,  leurs  parents,  les  descendants  de  Vrïchni,  de  Bhôdja,  de 
Daçarha,  abîmés  dans  la  douleur, 

34.  Et  avec  eux  mon  père  Ugrasêna,  ce  vieillard  qui  aspire  au 
trône ,  son  frère  Dêvaka ,  tous  ceux  qui  nourrissent  contre  moi^  des 
sentiments  de  haine. 

35.  Et  dès  lors  cette  terre,  débarrassée  d'épines,  sera  pour  moi 
une  terre  amie.  Djarâsandha  est  un  gourou  pour  moi,  et  Dvivida 
un  allié  dévoué; 

36.  Çambara ,  Naraka ,  Bâna  me  sont  unis  de  cœur  :  ayant  mis  à  mort 
avec  leur  concours  les  rois  alliés  des  Suras,  je  régnerai  sur  la  terre. 

37.  Connaissant  mes  desseins,  amène  au  plus  tôt  ici  Râma  et 
Krïchna  :  enfants,  ils  voudront  assister  à  la  cérémonie  de  l'arc  et 
voir  la  splendeur  de  la  cité  des  Yadus. 

38.  Akrâra  dit  :  Prince,  tu  as  habilement  combiné  les  choses 
pour  échapper  au  blâme.  En  cas  de  succès  comme  en  cas  d'échec, 
c'est  toujours  également  le  destin  qui  amène  les  fruits  à  maturité. 

39.  L'homme  forme  des  souhaits  avec  ardeur,  alors  même  que  le 


17à  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

destin  y  est  contraire,  et  U  y  trouve  ou  la  jme  on  le  chagrin.  Cepen- 
dant j'exécute  tes  ordres. 

hO.  ÇvKÂ  dit  :  Après  qa'il  eut  donné  ces  instructions  à  Akrûra, 
Kamsa,  ayant  congédié  ses  ministres,  rentra  dans  son  palais,  et 
Akrûra  retourna  chez  lui. 


Fin  Dl    TRE!rre-SIUBM£  CBAPITKE,   ATAitT  POCR  TIT1IE  : 

COIISEIL  TUm  PAR  KAHSA . 

DA5S  LA  PREUIÈRE  PARTIE  DC  UVRE  DIXlÈUE  Dl   GRAKD  PtRÀNA. 

LE  BIE.1BECREII  BHÂGAVATA. 

RFCCEIL  IKSPtRlË  PAR  BRAHHÂ  ET  COMPOSA  PAR  VTÀSA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXVII.  175 


CHAPITRE  XXXVII 


M£URT{1£  DE  VYOMA. 


1.  ÇuKA  dit  :  Or  Kêcin,  envoyé  par  Kamsa  sous  la  forme  d'un 
cheval  gigantesque,  broyant  la  terre  avec  la  corne  de  ses  pieds, 
rapide  comme  la  pensée,  dispersant  par  le  mouvement  de  sa  cri- 
nière les  nuages  et  les  chars  divins  ensemble  confondus  dans  le  ciel, 
effrayant  Tunivers  par  ses  hennissements, 

2.  Monstre  aux.  grands  yeux  saillants,  à  la  gueule  béante  comme 
le  creux  d'un  arbre,  à  la  puissante  encolure,  pareil  à  un  gros 
nuage  sombre,  nourrissant  de  mauvaises  pensées  et  ardent  à  servir 
les  intérêts  de  Kamsa,  entra  en  ébranlant  le  sol  dans  le  Parc  de 
Nanda. 

3.  Le  Bienheureux,  le  voyant  répandre,  par  de  tels  hennisse- 
ments, la  terreur  au  milieu  de  son  Parc,  agiter  les  nuages  du 
bout  de  sa  queue  et  le*  chercher  lui-même  pour  engager  la  lutte, 
alla  droit  à  lui  et  le  provoqua;  Kêcin  rugit  comme  le  roi  des  bêtes 
fauves. 

4.  Se  précipitant  avec  rage  au-devant  du  héros  aux  yeux  de  lotus 
dès  qu'il  l'aperçut,  et  ouvrant  la  gueule  comme  pour  y  engloutir 
l'atmosphère,  l'animal  à  l'approche  difficile,  à  la  fougue  dévorante, 
à  la  force  irrésistible,  lui  détacha  une  ruade  vigoureuse. 

5.  Adhôkchadja  esquiva  le  coup;  il  lui  prit  les  pieds  à  deux 
mains  avec  colère,  le  fit  tournoyer  en  l'air,  et,  l'envoyant  dédai- 
gneusement à  la  distance  de  cent  arcs,  il  se  tint  immobile  :  tel  le 
fils  de  Târkchya  (Garuda) ,  vainqueur  du  serpent. 

6*  Revenu  à  lui,  Kêcin  se  releva  avec  rage  et,  ouvrant  la  bouche, 
il  fondit  soudain  sur  Hari.  Krîchna  lui  enfonça,  en  souriant,  son 


176  LE  BHÂGAVATA  PÙRÂNA. 

bras  gauche  dans  la  gueule,  comme  (on  fait  rentrer)  un  serpent 
dans  son  trou. 

7.  Au  contact  du  bras  de  Bhagavat  les  dents  de  Kêcin  tombèrent 
comme  si  elles  eussent  touché  un  fer  brûlant,  et  le  bras  du  Ma- 
gnanime se  gonfla  dans  le  corps  du  monstre  :  ainsi  fait  la  maladie 
chez  qui  la  néglige. 

8.  Perdant  la  respiration  sous  la  pression  croissante  du  bras  de 
Krïchna,  agitant  les  pieds,  couvert  de  sueur  sur  tous  les  membres  et 
roulant  les  yeux ,  Kêcin  s'affaissa  sans  vie  à  terre  en  déchargeant  son 
ventre. 

9.  De  son  corps  inanimé,  pareil  au  fruit  de  la  Karkatikâ,  le  héros 
aux  grands  bras  retira  son  bras,  sans  s'étonner  d'avoir  abattu  son 
ennemi  si  facilement;  les  Suras  célébrèrent  ses  louanges  en  versant 
sur  lui  des  pluies  de  fleurs. 

10.  Le  Rïchi  divin  (Nàrada),  éminent  entre  les  adorateurs  du 
Bienheureux,  se  rendit  auprès  de  Krïchna,  le  héros  infatigable  dans 
ses  travaux,  ô  roi,  et  lui  dit  en  secret  : 

11.  Krïchna,  Krïchna,  ô  être  insondable,  âme  suprême,  maître 
du  Yoga,  Seigneur  des  mondes,  ô  Vâsudêva,  réceptacle  de  l'univers, 
héros  des  Sâtvats,  ô  Tout-Puissant, 

12.  Oui,  tu  es  l'âme  unique  résidant  dans  tous  les  êtres  comme 
le  feu  dans  tout  ce  qui  brûle,  tu  es  le  Dieu  caché,  occupant  une 
nâystérieuse  retraite,  tu  es  Celui  qui  voit,  tu  es  le  grand  Purucha, 
le  Seigneur. 

13.  C'est  toi  qui,  par  un  acte  spontané,  indépendant,  créas  au 
commencement  les  Qualités  à  l'aide  de  la  Mây â  ;  toi  qui ,  à  l'aide  des 
Qualités,  crées,  dévores  et  conserves  toutes  choses,  en  maître  souve- 
rain, infaillible  dans  tes  desseins; 

U.  Toi  encore  qui  descends  ici-bas  pour  anéantir  les  Dâityas, 
les  Pramathas,  les  Râkchasas  transformés  en  princes  de  la  terre,  et 
pour  sauver  les  gens  de  bien. 

15.  0  bonheur!  tu  l'as  mis  à  mort  de  ta  main,  en  te  jouant,  ce 
Démon  à  forme  de  cheval,  dont  les  hennissements,  jetant  la  terreur 
parmi  les  Dieux,  leur  faisaient  déserter  le  ciel. 


LIVRE  DIXIEME.  CHAPITRE  XXXVII.  177 

16.  Je  verrai  après-demain  les  athlètes  Tchânûra,  Muchtika,  et 
bien  d'autres  avec  eux,  l'éléphant  (Kuvalayâpîda),  Kamsa  lui-même, 
succomber  sous  tes  coups,  Seigneur. 

17.  Je  verrai  ensuite  succomber  de  même  Çaiikha  (Pantcha- 
djana),  Yavana,  Mura,  Naraka;  l'arbre  Pâridjâta  enlevé  par  toi  du 
Paradis  et  Indra  vaincu  ; 

18.  Je  verrai  ton  mariage  avec  les  filles  des  héros,  que  ta  vaillance 
achètera  glorieusement;  Nrïga  absous,  dans  Dvârakâ,  de  son  péché, 
ô  maître  des  mondes; 

19.  La  pierre  Syamantaka  conquise  par  toi  du  même  coup  avec 
une  épouse;  le  fils  du  Brahmane,  qui  était  mort,  rendu  à  son  père 
par  ta  puissance; 

20.  Pâundraka  mis  à  mort  plus  tard ,  la  ville  des  Kâcis  livrée  aux 
flammes,  la  fin  de  Dantavakra,  celle  du  roi  des  Tchêdis  au  grand 
sacrifice  (de  Yudhichthira)  ; 

21.  Et  tant  d'autres  hauts  faits  que  tu  accompliras  pendant  ton 
séjour  à  Dvârakâ,  et  que  les  sages  célébreront  sur  la  terre  dans 
leurs  chants. 

22.  Je  te  verrai  enfin,  acharné  sous  la  forme  du  Temps  à  la  des- 
truction de  ce  monde,  anéantir  d'innomblables  armées  en  condui- 
sant le  char  d'Ardjuna. 

23.  0  Bienheureux,  toi  dont  la  substance  est  science  pure,  qui 
possèdes  tous  les  biens  par  essence,  toi  qui  ne  formes  aucun  désir 
en  vain,  et  pour  qui,  par  un  effet  de  ta  toute-puissance,  reste  à 
jamais  immobile  le  torrent  des  Qualités,  produit  de  l'Illusion,  puis- 
sions-nous nous  réunir  à  toi  ! 

24.  Tu  es  le  Seigneur  ne  dépendant  que  de  lui  seul;  c'est  toi 
qui  as  créé,  qui  maintiens  à  l'aide  de  ton  pouvoir  magique  tous  les 
êtres  divers,  et  qui,  revêtant  aujourd'hui  un  corps  humain  pour  te 
livrer  à  tes  jeux,  marches  à  la  tête  des  Yadus,  des  Vrïchnis  et  des 
Sâtvats;  je  me  prosterne  devant  toi. 

25.  ÇuKÀ  dit  :  Ainsi  parla  le  Muni,  éminent  entre  les  serviteurs 
du  Bienheureux;  puis  il  se  jeta  aux  pieds  de  Krîchna,  du  chef  des 

IV.  23 


178  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 

Yadus,  et,  ayant  été  congédié  par  lui,  il  s'éloigna,  heureux  d'avoir 
joui  de  sa  vue. 

26.  Le  bienheureux  Gôvinda,  après  avoir  tué  Kêcin  dans  le  com- 
bat, se  plaisait  à  faire  la  joie  des  habitants  du  Parc  en  gardant  les 
troupeaux  avec  les  bergers. 

27.  Un  jour  que  les  bergers  conduisaient  les  troupeaux  à  la 
pâture  sur  les  flancs  de  la  montagne,  ils  s'amusèrent  à  se  déguiser, 
sous  les  noms  de  voleurs  et  de  bergers. 

28.  Quelques-uns  faisaient  les  voleurs,  d'autres  les  bergers,  et 
d'autres,  qui  faisaient  les  moutons,  ô  roi,  allaient  et  venaient  sans 
souci  de  rien. 

29.  Le  fils  de  Maya,  le  grand  magicien  Vyôma,  jouant  au  naturel 
le  rôle  de  voleur  sous  le  costume  de  berger,  enleva  un  grand 
nombre  de  ceux  qui  faisaient  les  moutons, 

30.  Et,  les  jetant  un  à  un,  à  mesure  qu'il  les  emmenait,  dans  une 
caverne  de  la  montagne,  le  grand  Asura  en  bouchait  l'entrée  avec 
un  rocher.  Il  n'en  restait  plus  que  quatre  ou  cinq. 

31.  Krïchna,  secourable  aux  êtres  vertueux,  ayant  vu  son  ma- 
nège, l'arrêta  énergiquement  à  l'instant  où  il  enlevait  les  bergers  : 
ainsi  le  lion  s'attaque  à  un  loup. 

32.  Le  vigoureux  Démon,  reprenant  sa  forme  naturelle,  pareille 
à  une  haute  montagne,  cherchait  vainement  à  se  dégager  de  l'é- 
treinte sous  laquelle  il  étouffait. 

33.  Atchyuta,  qui  le  tenait  enlacé  dans  ses  bras,  le  jeta  à  terre, 
et,  sous  les  yeux  des  Dieux  qui  le  regardaient  du  haut  du  ciel,  il  le 
fit  mourir  de  la  mort  réservée  au  bétail. 

34.  Il  brisa  la  pierre  qui  bouchait  l'entrée  de  la  caverne;  puis, 
ayant  arraché  les  bergers  à  leurs  angoisses,  il  rentra  dans  son  Parc 
^u  bruit  des  louanges  que  les  Suras  et  les  bergers  lui  décernaient. 

FIN  DU  TRENTE -SEPTIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

MEURTRE  DE  VYOMA, 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÂÇA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRE  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSE  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXVJII.  179 


CHAPITRE   XXXVIII. 


ARRIVÉE   D'AKRÛRA  AU  PARC. 


1.  ÇvKA  dit:  Cependant,  après  avoir  passé  la  nuit  dans  la  ville 
des  Madhus,  Akrûra  au  noble  cœur  monta  sur  son  char  et  se  rendit 
au  Parc  de  Nanda. 

2.  Tout  en  cheminant,  le  héros  fortuné,  animé  d'une  dévotion 
très  grande  pour  Bhagavat  aux  yeux  de  lotus,  se  disait  en  lui- 
même  : 

3.  Qu'ai-je  fait  de  méritoire,  à  quelles  austérités  extraordinaires 
me  suis-je  livré,  à  quel  homme  digne  d'intérêt  ai-je  fait  des  libéra- 
lités, pour  que  je  voie  aujourd'hui  Kêçava? 

4.  Il  m'est  aussi  difficile  assurément,  adonné  comme  je  le  suis 
aux  objets  sensibles,  de  contempler  le  héros  à  la  gloire  sublime  qu'à 
un  Cûdra  de  lire  le  Vêda. 

Cl 

5.  Mais  non;  tout  infime  que  je  suis,  je  puis  contempler 
Atchyuta  :  porté  sur  le  fleuve  du  Temps,  le  premier  venu  atteint 
parfois  le  but. 

6.  C'en  est  fait  aujourd'hui  pour  moi  du  destin  contraire,  et  le 
fruit  de  l'existence  m'est  assuré,  puisque  je  vais  adorer  les  pieds 
du  Bienheureux  pareils  au  lotus,  objet  des  pieuses  méditations  des 
Yôgins. 

7.  Oui  certes,  Kamsa  m'a  accordé  aujourd'hui  une  insigne  faveur 
en  m'envoyant  vers  Hari,  ici-bas  descendu  :  je  vais  contempler  le 
lotus  de  ses  pieds,  dont  l'auréole  formée  par  ses  ongles  fit  franchir 
aux  anciens  les  ténèbres  infranchissables; 

8.  (Ces  pieds)  qu'adorent  les  Suras,  Brahmâ  et  Bhava  (Çiva)  en 
tête,  la  divine  Çrî,  les  saints  solitaires  et  les  Sâtvats;  (ces  pieds) 

23. 


180  LE  BHÀGAVATA  PURÂNA. 

qui  vont  par  les  bois,  conduisant  les  vaches  à  la'  pâture  avec  les 
compagnons  du  héros,  et  quont  tachés  de  safran  les  seins  des  ber- 
gères. 

9.  Oui,  je  vais  contempler  le  visage  de  Mukunda  aux  belles  joues, 
au  nez  gracieux,  au  regard  souriant,  aux  yeux  d'un  rouge  foncé 
comme  le  lotus,  aux  contours  encadrés  dans  les  boucles  de  sa  cheve- 
lure :  les  bêtes  fauves  défilent  avec  respect  à  ma  droite. 

10.  Quand  Vichnu,  revêtant  de  son  plein  gré  la  nature  humaine 
pour  délivrer  la  terre  de  son  fardeau,  va  m'apparaître  dans  tout 
l'éclat  de  sa  beauté,  n'est-ce  pas  là,  n'est-ce  pas  là  soudain  pour  moi 
le  fruit  de  la  vision? 

11.  Celui  qui  voit  ce  qui  n'est  pas  (visible)  comme  ce  qui  l'est, 
bien  qu'il  n'ait  pas  de  personnalité;  dont  la  splendeur  à  lui  propre 
écarte  de  son  essence  les  ténèbres,  la  diversité  et  l'erreur;  que  per- 
çoivent dans  ses  multiples  demeures  les  êtres  doués  de  la  vie,  de  la 
vue  et  de  la  pensée,  qu'il  a  formés  en  lui-même,  à  l'aide  de  son  pou- 
voir magique,  par  la  lumière  de  son  regard; 

12.  Celui  dont  les  qualités,  les  hauts  faits,  les  naissances  pro- 
pices, grâce  auxquels  tous  les  maux  sont  réduits  à  néant,  donnent 
aux  paroles  qui  s'en  pénètrent  la  vertu  de  vivifier,  d'embellir  et  de 
purifier  le  monde,  tandis  que  celles  qui  en  sont  vides  ne  méritent 
pas  plus  d'estime  que  des  cadavres,  si  ornés  qu'ils  soient; 

13.  Voilà  que,  s'incarnant  dans  la  famille  des  Sâtvatas  et  assurant 
le  bonheur  des  meilleurs  d'entre  les  Immortels,  gardiens  des  bar- 
rières par  lui  établies,  il  réside  dans  le  Parc,  lui  qui  est  le  Seigneur, 
et  qu'il  lui  vaut  une  gloire  célébrée  par  les  Dieux  et  réunissant 
toutes  les  félicités; 

u.  Et  je  vais  le  voir  aujourd'hui  de  mes  yeux,  lui,  la  voie  des 
êtres  éminents,  le  gourou,  le  bien-aimé  des  trois  mondes,  la  joie 
suprême  de  quiconque  a  des  yeux,  revêtu  d'une  forme  où  Çrî  con- 
centre ses  désirs.  Les  aurores  ont  été  belles  pour  moi! 

15.  Alors,  descendant  soudain  de  mon  char,  j'adorerai  en  réalité 
les  pieds  des  deux  Êtres  souverains,  le  Pradhâna  et  le  Purucha  (la 
Nature  et  l'Esprit  personnifiés  dans  Râma  et  dans  Krïchnà),  que  les 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXVIII.  181 

Yôgins  embrassent  par  la  pensée  afin  de  s  unir  à  lame  suprême;  et, 
avec  eux,  j'honorerai  leurs  amis,  les  habitants  de  la  forêt. 

16.  Et,  pendant  que  je  me  tiendrai  prosterné  à  ses  pieds,  le  Tout- 
Puissant  posera  sur  ma  tête  le  lotus  de  sa  main,  le  gage  de  salut 
qu'implorent  les  hommes,  alors  que,  tremblant  devant  les  assauts  du 
destin  comme  devant  un  serpent,  ils  ont  recours  à  sa  protection; 

17.  (Main  libérale)  de  laquelle  le  descendant  de  Kucika  (Indra) 
et  Bali,  pour  y  avoir  déposé  leur  offrande,  obtinrent  la  royauté  des 
trois  mondes,  et  qui  dissipa,  grâce  à  son  contact,  à  son  parfum  de 
lis  d'eau,  les  fatigues  contractées  par  les  femmes  du  Parc  dans  leurs 

ébats. 

18.  Non,  Atchyuta  ne  verra  pas  en  moi  un  ennemi,  bien  que  je 
lui  porte  un  message  de  Kamsa;  car  sa  vue  embrasse  toutes  choses, 
et  il  saisit  d'un  regard  infaillible,  lui  qui  est  l'âme  suprême,  ce  qui 
se  passe  au  fond  des  cœurs  et  au  dehors. 

10.  Pendant  que  je  m'abîmerai  à  ses  pieds  dans  la  contemplation, 
les  mains  jointes  en  signe  de  respect,  i]  jettera  sur  moi  en  souriant 
un  regard  humide,  et  je  serai  soudain  purifié  de  toute  souillure, 
exempt  de  crainte,  élevé  au  comble  du  bonheur. 

20.  Puis,  me  traitant  comme  son  plus  gi^nd  ami,  comme  un 
parent  et  un  adorateur  exclusif  de  sa  divinité,  il  m'étreindra  dans 
ses  bras  puissants;  et  au  même  instant  mon  être  sera  purifié,  et  les 
liens  formés  par  mes  œuvres  se  briseront. 

21.  Tandis  que,  la  tête  inclinée  et  les  mains  jointes  respec- 
tueusement, je  jouirai  du  contact  de  sa  personne,  il  me  dira  :  0 
Akrûra,  ô  cher  ami!  lui  dont  la  gloire  s'étend  au  loin;  et  je  vivrai 
vraiment  alors  :  fi  de  cette  vie,  quand  on  n'est  pas  honoré  par  le 
Très-Haut! 

22.  Nul  n'est  à  ses  yeux  un  objet  d'amour  ou  d'amitié,  de  répu- 
gnance ou  de  haine;  toutefois  il  aime  dans  la  mesure  où  il  est  aimé  : 
ainsi  l'arbre  du  Paradis  accorde  à  qui  l'invoque  ce  qui  lui  est  de- 
mandé. 

23.  Et  de  son  côté  (Râma),  son  frère  aîné,  éminent  entre  les 
Yadus,  me  voyant  incliné  devant  lui,  m'embrassera  en  souriant,  me 


182  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

prendra  les  deux  mains,  et,  m'introduisant  dans  sa  demeure,  après 
m'avoir  prodigué  les  égards  dus  à  un  hôte  respectable,  il  me  deman- 
dera comment  ses  parents  sont  traités  par  Kamsa. 

2&.  ÇuKA  dit  :  Ainsi  disait,  chemin  faisant,  le  fils  de  Çvaphalka 
en  pensant  à  Krïchna,  et  il  arriva  sur  son  char  à  Grôkula  en  même 
temps  que  le  soleil  à  la  montagne  du  couchant,  ô  roi. 

25.  Sur  le  sol  du  Parc,  il  reconnut,  au  lotus,  au  grain  dorge,  à 
l'aiguillon  et  autres  signes,  la  trace  des  pas,  gage  de  bonheur  pour 
la  terre,  de  Celui  dont  les  gardiens  de  tous  les  mondes  recueillent 
sur  leurs  diadèmes  la  poussière  immaculée  qui  effleure  ses  pieds. 

26.  La  joie  qu'il  éprouve  à  cette  vue  redoublant  ses  transports, 
il  tressaille  d'amour;  d'imperceptibles  larmes  troublent  ses  yeux;  il 
saute  à  bas  de  son  char,  et,  se  roulant  sur  ces  traces  :  0  bonheur, 
s'écrie-t-il ,  c'est  la  poussière  des  pas  du  Seigneur! 

27.  Tel  est  le  but  poursuivi  par  les  êtres  animés  en  dépouillant 
l'hypocrisie,  la  crainte,  le  chagrin,  et  qu'atteignit  [Akrûra],  lorsque, 
grâce  à  sa  mission ,  il  vit  l'empreinte  caractéristique  des  pas  de  Hari 
et  qu'il  entendit  sa  voix. 

28.  Il  aperçut  Rama  et  Krïchna  qui  venaient  de  rentrer  au  Parc 
pour  y  faire  traire  les  vaches,  vêtus  l'un  d'une  robe  jaune,  l'autre 
d'une  robe  bleue ,  les  yeux  brillant  de  l'éclat  du  lotus  d'automne  : 

29.  Dans  la  fleur  de  la  jeunesse  tous  les  deux,  tous  les  deux 
éblouissants  de  beauté  sous  la  nuance  opposée  de  leur  teint  foncé  ou 
pâle,  pourvus  de  grands  bras  et  d'un  gracieux  visage,  excellant  entre 
les  plus  beaux  et  vigoureux  comme  déjeunes  éléphants, 

.  30.  Communiquant  au  Parc,  en  le  foulant  de  leurs  pieds,  l'éclat 
de  l'étendard,  du  foudre,  de  l'aiguillon  et  du  lotus  dont  ils  portent 
l'empreinte,  magnanimes,  souriant  avec  bonté, 

31.  Pleins  de  noblesse  et  de  grâce  dans  leurs  jeux,  parés  de 
riches  colliers,  de  guirlandes  de  fleurs  des  bois,  les  membres  cou- 
verts de  poudres  à  l'arôme  salubre,  purs  et  vêtus  de  robes  intactes  à 
la  poussière, 

32.  Personnifiant  en  eux  le  Pradhâna  et  le  Purucha  (la  Nature 
et  l'Esprit),  les  deux  principes  primordiaux,   les  deux  causes  du 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXVIII.  183 

monde,  les  deux  maîtres  du  monde  incarnant  pour  le  bien  de  la 
terre  une  portion  de  leur  essence  (sous  les  noms  de)  Bala  et 
Kêçava, 

33.  O  roi,  ils  dissipaient  par  l'éclat  de  leur  propre  splendeur  les 
ténèbres  des  (dix)  régions,  pareils  l'un  à  une  montagne  d'émeraude, 
l'autre  à  une  montagne  d'argent,  et  couverts  d'or  tous  les  deux. 

34.  Akrûra  descendit  de  son  char  à  la  hâte  et,  dans  la  violence 
de  son  émotion ,  il  s'abattit  comme  une  hampe  aux  pieds  de  Rama  et 
de  Krïchna. 

35.  A  la  vue  du  Bienheureux,  ses  yeux  se  remplirent  de  larmes 
de  joie,  ses  membres  frémirent  d'allégresse,  et  telle  était  l'agitation 
de  son  cœur,  ô  roi,  qu'il  n'eut  pas  la  force  de  se  nommer. 

36.  Le  Bienheureux  comprit  la  cause  de  son  trouble,  et  de  sa  main 
qui  porte  l'empreinte  du  disque ,  le  Dieu  prodigue  de  tendresse  pour 
ses  adorateurs,  l'attirant  à  lui,  l'embrassa  affectueusement. 

37.  De  son  côté,  le  magnanime  Samkarchana,  pressant  Akrûra 
dans  ses  bras  pendant  que  celui-ci  s'inclinait  avec  respect,  et  lui 
prenant  les  deux  mains  dans  la  sienne,  l'emmena  dans  sa  demeure 
en  compagnie  de  son  jeune  frère; 

38.  Puis,  lui  ayant  demandé  comment  il  se  portait,  le  Seigneur 
le  fit  asseoir  sur  le  meilleur  siège,  lui  lava  les  pieds  ainsi  qu'il  est 
prescrit,  lui  offrit  en  présent  un  gâteau  de  miel, 

39.  Et,  le  traitant  comme  un  hôte,  il  lui  donna  une  vache,  s'em- 
pressa de  le  délasser  par  des  frictions  et  lui  présenta  avec  foi  des  ali- 
ments savoureux  et  purs. 

<lO.  Quand  Akrûra  eut  mangé  à  sa  satisfaction,  Râma,  scrupuleux 
observateur  de  la  loi,  lui  fit  de  nouveau  un  grand  plaisir  en  lui 
offrant  des  parfums  pour  la  bouche  et  des  guirlandes  de  fleurs  aro- 
matiques. 

41.  Les  devoirs  de  l'hospitalité  remplis,  Nanda  lui  fit  cette 
question  :  Quelle  existence  est  la  vôtre,  ô  descendant  de  Daçârha, 
sous  l'impitoyable  Kamsa?  Tant  qu'il  respire,  vous  êtes  comme  des 
brebis  sous  la  garde  du  boucher. 

42.  Quand  il  a  mis  à  mort  les  jeunes  enfants  de  sa  sœur  éplorée 


184  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

pour  sauver  sa  propre  vie^  le  misérable!  à  quoi  bon  demander  si 
tout  va  bien  pour  vous,  ses  sujets? 

&3.  Ainsi  accueilli  avec  un  langage  bienveillant  par  son  ami 
Nanda,  Akrûra  se  délassa  des  fatigues  du  voyage  en  l'interrogeant  à 
son  tour. 


FIN  DU  TRENTE-HDITIÈMB  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

ARRIVEE  D*AKRâRA  AU  PARC, 
DANS  LA  PRElIlkRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÂNA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHMÎ  ET  COMPOSE  PAR  VYÂSA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXIX.  185 


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CHAPITRE  XXXIX 


RETOUR  D'AKRÛRA- 


1.  ÇvKÀ  dit  :  Akrûra,  assis  commodément  sur  un  lit  et  traité  par 
Râma  et  Krîchna  avec  le  plus  grand  respect,  voyait  accomplis  tous 
les  souhaits  qu  il  avait  faits  en  chemin* 

2.  Est-il  rien  au  monde  que  les  hommes  n'obtiennent  de  la  bien- 
veillance du  Bienheureux,  sur  qui  repose  Lakchmî  (la  Fortune)? 
Cependant,  ô  roi,  ceux  qui  lui  sont  dévoués  ne  font  de  souhait  d'au- 
cune sorte. 

3.  Le  repas  du  soir  achevé,  le  bienheureux  fils  de  Dêvakî  de- 
manda à  Akrûra  comment  se  conduisait  Kamsa  à  Tégard  de  leurs 
amis,  quels  projets  il  formait  encore- 

4.  Bhagavat  dit  :  Te  voilà  arrivé,  cher  et  respectable  ami;  com- 
ment te  portes-tu?  Le  bonheur  soit  avec  toi.  Et  nos  parents,  nos 
proches,  sont-ils  à  labri  de  la  douleur,  de  la  maladie? 

5.  Mais  pourquoi  demander  si  vous  vous  portez  bien,  alors  que 
le  fléau  de  notre  famille,  alors  que  Kaâsa,  notre  oncle  de  nom  par 
notre  mère,  ô  Akrûra,  prospère  ainsi  que  les  siens? 

6.  Hélas!  nous  avons  attiré  bien  des  maux  sur  les  respectables 
auteurs  de  nos  jours  :  s'ils  ont  perdu  leurs  fils,  s'ils  sont  eux-mêmes 
prisonniers,  c'est  nous  qui  en  sommes  cause. 

7.  Aujourd'hui  heureusement  je  jouis  de  ce  que  j'ai  tant  souhaité, 
cher  ami,  de  votre  vue,  de  la  vue  des  miens;  dis,  ô  vénérable,  le 
motif  qui  t'amène. 

8.  ÇuKA  dit  :  Le  descendant  de  Madhu  (Akrûra) ,  invité  par  le  Bien- 
heureux à  parler,  lui  raconta  tout  :  la  haine  de  plus  en  plus  violente 
de  Kamsa  pour  les  Yadus,  ses  projets  de  meurtre  contre  Vasudêva, 

IV.  24 


186  LE  BHAGAVATA  PURAJJA. 

9.  Le  message  dont  lui-même  il  était  chargé,  l'objet  de  sa  mis- 
sion (auprès  des  deux  frères),  les  révélations  faites  par  Nârada  à 
Kamsa  au  sujet  de  Krïchna,  sur  sa  descendance  d'Anakadundubhi 
(Vasudêva). 

10.  Lorsque  Krïchna  et  Bala,  vainqueur  des  héros  ennemis, 
eurent  entendu  les  paroles  d'Akrûra,  ils  répétèrent  en  souriant  les 
ordres  du  roi  à  leur  père  Nanda. 

11.  Celui-ci  adressa  en  conséquence  aux  bergers  Tordre  suivant  : 
Prenez  tout  le  lait  des  vaches,  chargez-vous  de  présents  et  attelez  les 
chariots. 

12.  Nous  irons  dès  demain  à  la  ville  des  Madhus,  nous  donnerons 
au  roi  ce  que  nous  avons  de  plus  exquis  et  nous  assisterons  à  une 
très  grande  fête,  à  laquelle  on  se  rend  de  tout  le  pays.  Tel  fut  Tordre 
promulgué  par  le  Kchattrï  (le  héraut),  au  nom  du  berger  Nanda, 
parmi  ceux  de  son  Parc. 

13.  Grandes  furent  Taffliction  et  la  douleur  des  bergères  en  ap- 
prenant qu  Akrûra  était  venu  au  Parc  pour  emmener  à  la  ville  Râma 
et  Krïchna. 

14.  A  cette  nouvelle  qui  les  frappait  au  cœur,  les  unes  noyaient 
dans  les  larmes  la  beauté  de  leurs  visages,  d'autres  laissaient  glisser 
leur  tunique  et  flotter  leurs  bracelets  et  les  bandeaux  de  leur  che- 
velure ; 

15.  D'autres,  en  qui  la  pensée  du  bien-aimé  suspendait  tous  les 
mouvements  de  Tâme,  ne  percevaient  rien  de  ce  bas  monde,  comme 
si  déjà  elles  fussent  entrées  dans  celui  de  Tâme  suprême; 

16.  D'autres  encore  perdaient  connaissance  au  souvenir  du  des- 
cendant de  Cura,  du  sourire  affectueux  dont  il  accompagnait  sa  voix 
éloquente  et  allant  au  cœur. 

17.  £n  pensant  à  la  démarche  gracieuse  de  Mukunda,  à  ses 
manières  égayées  par  des  regards  tendres  et  souriants,  à  ses  joyeux 
ébats  qui  dissipent  le  chagrin,  à  ses  hauts  faits  merveilleux, 

18.  Elles  redoutaient,  elles  s'attristaient  de  se  voir  séparées  de  lui; 
et,  réunies  par  groupes,  elles  disaient,  la  face  couverte  de  larmes  et 
le  cœur  plein  d'Atchyuta  : 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXIX.  187 

19.  Les  bergères  disaient  :  Oui,  il  faut  que  tu  sois  sans  pitié,  ô 
Vidhâtrï  (Brahmâ),  pour  unir  des  êtres  par  les  liens  de  Tamitié  et  de 
lamour  et  les  séparer  avant  qu'ils  aient  été  heureux!  Tes  jeux  sont 
sans  objet  comme  les  mouvements  d'un  enfant. 

20.  Après  nous  avoir  montré  la  face  de  Mukunda,  encadrée  dans 
les  boucles  de  ses  noirs  cheveux,  ses  belles  joues,  son  nez  busqué, 
son  beau  et  fin  sourire  qui  dissipe  le  chagrin,  c'est  mal  à  toi  de 
nous  en  dérober  la  vue. 

21.  Car,  sous  le  nom  d'Akrûra  (le  débonnaire),  tu  es  cruel 
[krûra)  en  nous  enlevant  sottement  la  vue,  hélas!  que  tu  nous 
avais  donnée,  et  qui  nous  révélait,  sur  un  seul  des  membres  de 
l'ennemi  de  Madhu,  autant  d'habileté  que  tu  en  as  déployé  dans  la 
création  entière. 

22.  Rien  n'est  plus  fragile  que  l'amitié  du  fils  de  Nanda  :  il  n'a 
pas  un  regard  pour  nous,  qui  souffrons,  hélas!  par  sa  faute,  qui 
avons  tout  quitté,  maisons,  parents,  fils  et  maris,  pour  nous  faire 
ses  esclaves,  pendant  qu'il  court  à  de  nouvelles  amours. 

23.  Cette  nuit  s'éclaire  d'une  lumière  propice;  sûrement  voilà 
que  sont  accomplis  les  vœux  des  femmes  de  la  ville  :  à  l'arrivée  du 
maître  du  Parc,  elles  vont  abreuver  leurs  yeux  de  la  vue  de  son 
visage,  du  nectar  de  son  sourire  qu'égayent  ses  obliques  regards. 

24.  Le  cœur  captivé  par  leurs  paroles  mielleuses,  et  bien  qu'il  ne 
soit  pas  libre,  bien  qu'il  soit  sage,  comment  Mukunda,  égaré  par 
l'air  pudique  de  leurs  sourires  et  leurs  agaceries,  reviendrait-il  à 
des  femmes  grossières  comme  nous? 

25.  A  coup  sûr,  ce  sera  un  grand  sujet  de  joie  aujourd'hui  dans 
la  ville  des  Madhus  pour  les  yeux  des  Dâçârhas,  des  Bhôdjas,  des 
Andhakas,  des  Vrïchnis,  des  Sâtvats,  pour  tous  ceux  qui  verront 
passer  le  bien-aimé  de  Lakchmî,  le  réceptacle  des  qualités,  le  fils  de 
Dêvakî. 

26.  A  qui  est  ainsi  sans  pitié  ne  donnons  pas  le  nom  d'Akrûra,  c'est 
cruel  qu'il  faut  dire,  puisqu'il  n'a  pas  un  mot  de  consolation  pour  ' 
des  malheureuses  au  moment  d'emmener  à  la  limite  extrême  de  la 
route  l'ami  qui  leur  est  plus  cher  que  ce  qu'elles  ont  de  plus  cher. 

24. 


188  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

21.  Lui-même  (Krïchna),  cest  sans  émotion  qu'il  a  pris  place  sur 
le  char;  et  ces  stupides  bergers  qui  le  suivent  hâtent  sa  marche 
avec  leurs  vieux  chariots  et  laissent  faire  :  le  destin  lui-même  se  met 
contre  nous  aujourd'hui. 

28.  Réunissons -nous,  arrêtons  Mâdhava  :  que  pourraient  contre 
nous  les  anciens  de  la  tribu,  ses  parents,  quand  le  sort,  en  nous 
arrachant  aux  embrassements  de  Mukunda  si  difficiles  à  quitter  un 
seul  moment,  a  déjà  brisé  nos  cœurs  abattus? 

29.  Grâce  à  lui,  grâce  à  TafFection  qui  perçait  dans  son  gracieux 
sourire,  dans  ses  aimables  conseils,  dans  ses  regards  enjoués  et  ses 
embrassements,  les  nuits  passaient  comme  un  instant  pour  nous 
dans  la  salle  du  rasa;  comment,  ô  bergères,  traverserions-nous  sans 
lui  des  ténèbres  sans  fin? 

30.  Rentrant  au  Parc,  quand  le  jour  baisse,  escorté  des  bergers, 
les  boucles  de  ses  cheveux  et  sa  guirlande  couvertes  de  la  poussière 
que  soulèvent  les  sabots  du  bétail,  l'ami  d'Ananta  ravit  nos  cœurs, 
tout  en  jouant  de  la  flûte,  par  ses  regards  obliques  et  souriants; 
comment  pourrions-nous  vivre  loin  de  lui? 

31.  ÇuKA  dit  :  Ainsi  disaient  les  femmes  du  Parc,  et,  consternées 
de  voir  s'éloigner  Krïchna,  à  qui  elles  étaient  attachées  du  fond  du 
cœur,  elles  foulaient  aux  pieds  toute  honte,  éclatant  en  sanglots  et 
l'appelant  à  haute  voix  :  O  Krïchna  !  ô  Dâmôdara  !  ô  Mâdhava  ! 

32.  Pendant  que  les  femmes  se  lamentaient  ainsi,  le  soleil  s'était 
levé;  Akrûra  fit  sa  prière  à  Mitra  et  aux  autres  divinités,  puis  il  lança 
son  char  en  avant. 

33.  Derrière  lui  venaient  sur  des  chariots  Nanda  et  les  autres  ber- 
gers, avec  des  présents  sans  nombre  et  des  cruches  remplies  de  lai- 
tages. 

34.  Les  bergères,  après  avoir  suivi  leur  bien-aimé  Krïchna, 
seul  objet  de  leur  affection,  firent  halte,  espérant  que  le  Bienheu- 
reux les  congédierait. 

35.  Alors  le  plus  grand  des  Yadus,  les  voyant  affligées  de  son  dé- 
part, leur  adressa,  pour  les  consoler,  par  la  bouche  d'un  messager, 
ces  mots  affectueux  :  Je  reviendrai. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XXXIX.  189 

36.  Tant  qu'elles  aperçurent  sa  bannière,  tant  qu  elles  virent  la 
poussière  de  son  char»  les  bergères,  tout  en  s'élançant  de  cœur  à  sa 
suite,  restèrent  en  place,  immobiles  comme  des  peintures. 

37»  Quand  elles  désespérèrent  de  voir  Gôvinda  rebrousser  che- 
min, elles  s'en  retournèrent,  et  pour  tromper  leur  douleur,  elles 
passaient  le  jour  et  la  nuit  à  chanter  les  hauts  faits  du  bien-aimé. 

38.  Cependant  Bhagavat,  accompagné  de  Rama  et  d'Akrûra,  ô 
roi,  arriva,  sur  son  char  rapide  comme  le  vent,  à  la  Kâlindî  (la 
Yamunâ) ,  dont  l'eau  efiface  les  péchés. 

39.  Là  il  se  rinça  la  bouche,  but  une  eau  pure  et  cristalline,  et, 
regagnant  le  bouquet  d'arbres,  il  s'approcha  du  char  en  compagnie 
de  Rama. 

40.  Akrûra  les  salua,  les  fit  asseoir  tous  les  deux  sur  le  char,  puis 
il  se  rendit  à  une  anse  formée  par  la  Yamunâ,  s'y  baigna,  ainsi 
qu'il  est  prescrit, 

4K  Et,  ayant  plongé  dans  l'eau,  il  y  vit,  pendant  qu'il  récitait  le 
Vêda  étemel,  Râma  et  Krïchna  en  personne,  réunis  tous  les  deux 
ensemble  : 

42.  Les  fils  d'Anakadundubhi  sont  restés  tous  les  deux'  sur  le 
char;  comment  sont-ils  ici?  Ne  seraient-ils  plus  là  sur  le  char  ?  Il  dit» 
et,  sortant  de  l'eau,  il  regarda. 

43.  Ils  étaient  tous  les  deux  au  même  endroit,  assis  sur  le  char 
comme  auparavant.  Il  plongea  de  nouveau  en  disant  :  Étais-je  le 
jouet  d'une  illusion,  quand  je  les  ai  vus  dans  l'eau  l'un  et  l'autre? 

44.  Et  il  y  vit  de  nouveau  le  maître  souverain  des  serpents  :  les 
Siddhas,  les  chefs  des  serpents,  les  Âsuras,  inclinés  devant  lui, 
chantaient  ses  louanges; 

45.  Le  Dieu  avait  mille  têtes,  mille  crêtes,  autant  de  diadèmes, 
une  robe  bleue  et  le  teint  aussi  blanc  que  les  fibres  du  lotus  ou  la 
montagne  hérissée  de  blanches  cimes  (le  Kâilasa)  ; 

46.  Sur  son  corps  reposait  le  Purucha  au  teint  foncé  comme  le 
nuage,  vêtu  d'une  robe  de  soie  jaune,  pourvu  de  quatre  bras, 
absorbé  dans  un  calme  profond;  ses  yeux  étaient  d'un  rouge  foncé 
comme  la  feuille  du  lotus; 


190  LE  BHÂGAVATA  PCRÂ1>IA. 

&7.  Son  beau  visage  était  serein,  et  son  beau  regard,  souriant;  il 
avait  les  sourcils  arqués,  le  nez  busqué,  les  oreilles  bien  faites,  les 
joues  très  belles  et  les  lèvres  d'un  rouge  foncé; 

48.  Ses  bras  robustes  étaient  pendants,  et  ses  épaules,  élevées; 
Çrî  (la  beauté)  reposait  sur  sa  poitrine;  sur  son  cou  se  dessinaient 
(les  trois  lignes  de)  la  conque;  son  nombril  formait  un  creux  et  son 
ventre  des  plis,  comme  les  jeunes  pousses  [de  TAçvattha]; 

49.  Il  avait  les  hanches  et  les  reins  très  développés,  deux  cuisses 
pareilles  à  des  trompes  d'éléphant,  deux  beaux  genoux,  deux  belles 
jambes, 

50.  Les  chevilles  saillantes,  les  ongles  d'un  rouge  foncé,  formant 
par  leur  assemblage  un  cercle  étincelant,  les  doigts  et  les  orteils 
brillants  de  fraîcheur  et  se  jouant  comme  des  feuilles  autour  du 
lotus  de  ses  pieds , 

51.  Un  diadème,  des  anneaux  et  des  bracelets  formés  d'une  mul- 
titude de  perles  du  plus  grand  prix,  une  ceinture  autour  des  reins, 
le  cordon  brahmanique  (posé  en  écharpe),  des  colliers,  des  anneaux 
aux  pieds,  des  pendants  aux  oreilles; 

52.  Ses  mains,  éblouissantes  comme  le  lotus,  étaient  armées  de  la 
conque,  du  disque,  de  la  massue,  et  sa  poitrine,  ornée  du  Çiivatsa, 
du  brillant  joyau  Kâustubha,  d'une  guirlande  de  fleurs  des  bois; 

53.  Ses  serviteurs,  Sunanda  et  Nanda  en  tête,  Sanaka  et  ses 
frères,  Brahmâ,  Rudra  (Çiva)  et  les  autres  grands  Dieux,  les  neuf 
Dvidjas  suprêmes, 

54.  Prahrâda,  Nârada,  les  Vasus  et  autres  adorateurs  éminents  de 
Bhagavat  célébraient  ses  louanges,  avec  un  cœur  pur,  en  termes 
appropriés  aux  sentiments  de  chacun  d'eux; 

55.  La  Fortune,  la  Prospérité,  la  Parole,  la  Grâce,  la  Gloire,  la 
Satisfaction,  lia  et  Urdjâ,  la  Science  et  l'Ignorance,  l'Énergie  et  l'Il- 
lusion étaient  en  adoration  devant  lui. 

56.  Pénétré,  à  cette  vue,  de  la  joie  la  plus  vive,  de  la  plus  profonde 
dévotion,  pendant  que  sur  ses  membres  ses  poils  se  hérissaient 
d'allégresse  et  que  ses  yeux  se  remplissaient  de  larmes  d'amour, 

57.  Le  Sâtvata,  après  avoir  repris  possession  de  lui-même,  cour- 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XXXIX.  191 

bant  la  tête  avec  recueillement  et  joignant  les  mains  en  signe  de 
respect,  dit  lentement  d'une  voix  entrecoupée  par  les  sanglots  : 


FIN  DU  TRENTE-NEUVIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

Dl^PART  D'AKRÔRA, 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÀMË  DU  GRAND  PURÎNA  , 

LE  BIENHEUREUX  fiHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSli  PAR  VYÎSA. 


192  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 


CHAPITRE  XL. 


LOUANGES  DU  GRAND  PURUCHA. 


1.  Akrûra  dit  :  Je  me  prosterne  devant  toi,  devant  la  cause  des 
causes  de  l'Univers,  devant  Nârâyana,  le  Purucha  primitif,  éternel, 
dont  le  nombril  a  donné  naissance  au  bouton  de  fleur  de  lotus 
d'où  sortit  Brahmâ,  le  créateur  de  ce  monde. 

2.  De  ton  corps  sont  issus  les  éléments  de  la  terre,  de  l'eau,  du 
feu,  de  l'air,  de  l'éther,  le  principe  qui  précède  celui-ci  [ahamkâra)^ 
le  grand  Principe  (l'Intelligence),  l'Illusion  (la  Nature),  le  principe 
d'où  elle  sort  (le  Purucha),  l'organe  central,  les  organes  des  sens, 
tous  les  objets  des  sens,  les  Dieux,  toutes  les  causes  du  monde, 
quelles  qu'elles  soient. 

3.  Aucune  de  ces  causes,  à  commencer  par  l'Illusion,  ne  connaît 
ta  nature,  parce  que,  étant  perçues  ou  inférées,  elles  sont  le  con- 
traire de  l'Ame;  Adja  (Brahmâ)  lui-même,  enchaîné  aux  qualités  de 
l'Illusion  (Adjâ),  ne  connaît  point  ta  nature,  parce  qu'elle  est  au- 
dessus  de  ce  qui  est  Qualité. 

4.  C'est  toi  qu'adorent  les  vertueux  Yôgins  dans  le  grand  Puru- 
cha, dans  le  Seigneur,  uni  aux  âmes  actives,  aux  objets  de  leurs 
actes,  aux  divinités  qui  y  président. 

5.  C'est  toi  que  certains  Brahmanes,  adonnés  aux  œuvres  et  s'in- 
spirant  de  la  triple  science,  honorent  sous  le  nom  des  Immortels 
aux  formes  diverses,  en  célébrant  les  cérémonies  du  sacrifice. 

6.  Quelques-uns  au  contraire,  laissant  là  toutes  les  œuvres  pour 
se  vouer  au  calme  et  à  la  science,  adorent  en  toi,  à  l'aide  de 
la  science  en  guise  de  sacrifice,  l'être  dont  la  science  forme  le 
corps. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XL.  193 

7.  D'autres,  dont  Tâme  a  été  purifiée,  se  conformant  à  tes  pres- 
criptions et  se  confondant  avec  toi,  adorent  en  toi  Têtre  aux  formes 
multiples,  à  la  forme  unique  tout  ensemble. 

8.  D'autres  encore,  qui  suivent  la  voie  tracée  par  Çiva  et  se  par- 
tagent entre  une  foule  de  maîtres  spirituels,  n'adorent  que  toi  en 
adorant  Civa,  ô  Bienheureux. 

9.  Tous  sans  exception,  c'est  toi,  en  qui  se  confondent  tous  les 
Dieux,  c'est  le  Tout-Puissant  qu'ils  adorent,  même  en  adorant  d'au- 
tres divinités,  même  en  se  faisant  de  toi  une  idée  fausse. 

10.  De  même  que  les  cours  d'eau  de  la  montagne,  grossis  par 
l'orage,  affluent  de  toutes  parts  au  même  bassin,  de  même.  Sei- 
gneur, toutes  les  voies  aboutissent  finalement  à  toi. 

11.  Car  de  toi  viennent  les  qualités  de  la  Nature  (de  ton  énergie), 
la  bonté,  la  passion,  l'obscurité;  et  tout  ce  qui  en  fait  partie  est 
tissé  sur  les  Qualités,  depuis  Brahmâ  jusqu'aux  êtres  immobiles  [et 
rentre  en  toi  avec  elle]. 

12.  Salut  à  toi  dont  la  vue  ne  s'y  attache  point,  à  toi  qui  es  l'âme 
universelle,  le  témoin  de  toutes  les  pensées.  C'est  sur  les  Dieux,  sur 
les  hommes,  sur  les  animaux  qu'a  prise  incessamment,  sous  l'action 
de  l'ignorance,  le  torrent  des  Qualités  (le  monde  de  la  transmi- 
gration). 

13.  Le  feu,  dit-on,  est  ta  face;  la  terre,  ton  pied;  le  soleil,  ton 
œil;  l'atmosphère,  ton  nombril;  l'espace  éthéré,  ton  ouïe;  le  ciel,  ta 
tête;  les  chefs  des  Suras,  tes  bras;  les  océans,  ton  ventre;  et  Marut 
(le  vent),  la  puissance  de  ton  souffle; 

14.  Les  arbres  et  les  plantes,  tes  poils;  les  nuages,  tes  cheveux, 
Ô  Etre  suprême;  les  montagnes,  tes  os  et  tes  ongles;  le  jour  et  la 
nuit,  le  clignement  de  tes  yeux;  Pradjâpati,  ton  organe  viril,  et  la 
pluie,  ton  énergie  fécondante. 

15.  En  toi,  dans  ton  essence  immuable,  dans  le  Purucha,  bien 
que  pur  esprit,  ont  été  formés  les  mondes  avec  leurs  gardiens,  avec 
les  âmes  individuelles  qui  y  pullulent,  comme  les  poissons  s'agitent 
dans  l'eau  ou  les  insectes  sous  le  figuier. 

16.  Grâce  aux  formes  multiples  que  tu  revêts  pour  te  livrer  à  tes 

IV.  25 


194  LE  BHÀGAVATA  PURANA. 

jeux  ici-bas,  les  mondes  sèchent  leurs  larmes  et  célèbrent  ta  gloire 
avec  allégresse. 

17.  Salut  à  toi  qui  te  fais  sciemment  poisson,  à  toi  qui  vogues 
sur  Tocéan  des  mondes  anéantis;  salut  à  toi,  héros  à  tête  de  cheval, 
à  toi,  meurtrier  de  Madhu  et  de  Kâitabha. 

18.  Salut  à  toi,  tortue  gigantesque,  support  du  mont  Mandara; 
salut  à  toi  qui  te  joues,  sous  la  forme  du  sanglier,  à  retirer  la  terre 
de  l'abîme. 

19.  Salut  à  toi,  lion  merveilleux,  qui  a£Pranchis  les  gens  de  bien 
de  toute  crainte;  salut  à  toi,  salut  au  nain  qui  (en  trois  pas)  a  fran- 
chi les  trois  mondes. 

20.  Salut  au  chef  des  Bhrïgus  (Paraçurâma),  qui  abattit  (à  coups 
de  hache)  la  forêt  des  orgueilleux  Kchatriyas;  salut  à  toi,  au  descen- 
dant éminent  de  Raghu,  au  meurtrier  de  Râvana. 

21.  Salut  à  toi,  Vâsudêva,  à  toi,  Samkarchana,  Pradyumna,  Ani- 
ruddha,  salut  au  maître  des  Sâtvats. 

22.  Salut  au  Sage  sans  tache,  qui  fascine  les  Dâityas  et  les 
Dânavas;  salut  à  toi,  qui,  sous  la  forme  de  Kalkin,  mets  à  mort  les 
Kchatriyas,  ravalés  au  rang  des  barbares. 

23.  0  Bhagavat,  le  monde  des  âmes  individuelles,  fasciné  par 
ton  pouvoir  magique  et  qui  ne  saisit  que  le  néant  en  proférant  les 
mots  de  moi  et  de  mien ,  est  entraîné  deçà  et  delà  dans  les  voies  mul- 
tiples des  œuvres. 

24.  Moi  aussi,  j  y  suis  entraîné.  Seigneur,  quand  je  m'attache  à 
ma  personne,  à  mes  enfants,  à  ma  maison,  à  mon  épouse,  à  mes 
biens  et  autres  objets,  pareils  à  des  songes  et  que  daos  mon  aveu- 
glement je  suppose  réels. 

25.  Attribuant  à  ce  qui  passe,  à  ce  qui  n'est  pas  l'Ame,  à  la  dou- 
leur, l'idée  de  leurs  contraires,  je  me  complais  dans  la  dualité,  et, 
plongé  au  sein  des  ténèbres,  je  ne  vois  pas  en  toi  le  bien-aimé  de 
mon  âme. 

26.  Pareil  au  sot  qui  laisse  là  une  mare,  dissimulée  sous  tout 
ce  qui  y  végète,  pour  courir  après  un  mirage,  je  détourne  ma  face 
de  toi. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XL. 


195 


27.  Je  n'ai  pas  la  force,  tant  mon  cœur  est  misérable,  d'arracher 
ma  pensée  aux  désirs  et  aux  œuvres  qui  la  tuent,  à  l'agitation  des 
sens  qui  l'emportent  de  droite  et  de  gauche. 

28.  Par  une  faveur  rarement  accordée  aux  méchants  et  toute 
gratuite  de  ta  part,  je  le  sais.  Seigneur,  me  voici  prosterné  à  tes 
pieds.  Alors  qu'approche  pour  l'homme  la  délivrance  du  monde 
de  la  transmigration,  ô  Dieu  dont  le  nombril  donne  naissance  au 
lotus,  puisse  sa  pensée  se  fixer  sur  toi,  grâce  à  l'assistance  des  gens 
de  bien. 

29.  Salut  à  toi,  qui  es  pure  intelligence  et  cause  de  toute  percep- 
tion, à  toi,  le  premier  des  agents  souverains  de  l'humaine  destinée, 
à  toi,  Brahme  aux  énergies  infinies. 

30.  Salut  à  toi,  Vâsudêva,  salut  au  Dieu  en  qui  résident  tous  les 
êtres;  salut  à  toi,  Hrïchîkêça  :  je  viens  à  toi  en  suppliant,  sauve- 
moi.  Seigneur. 


FIN  DL  QUARANTIEME  CHAPITRE,  AYANT  POtR  TITRE  : 

LOUANGES  DU  GRAND  PURUCHA , 

DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA  , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYASA. 


2i). 


196  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 


CHAPITRE  XLI. 


ENTRÉE  DE  KRICHNA   À  MATHURÂ. 


1.  ÇuKA  dit  :  Tandis  que  Aki*ûra  célébrait  ainsi  les  louanges  de 
Krïchna ,  le  Bienheureux ,  après  s'être  montré  à  lui  dans  Teau ,  se  dé- 
roba ensuite  à  sa  vue,  comme  (sur  la  scène)  fait  un  acteur  sous  son 
costume  de  théâtre. 

2.  Akrûra,  voyant  que  Krïchna  avait  disparu,  sortit  de  Teau  à  la 
hâte,  et,  ayant  accompli  toutes  les  pratiques  obligatoires,  revint  à 
son  char  avec  une  mine  bouleversée. 

3.  Hrïchîkêça  lui  demanda  :  Quelle  merveille,  ami,  as-tu  vue  ici- 
bas  sur  la  terre,  au  ciel  ou  dans  Teau,  pour  nous  apparaître  dans  un 
tel  état? 

4.  Akrâra  dit  :  Tout  ce  qu'il  y  a  de  merveilleux  ici-bas  sur  la 
terre,  au  ciel  ou  dans  l'eau,  se  trouve  en  toi,  qui  es  l'âme  de  toutes 
choses  :  est-il  rien  que  je  n'aie  vu  en  te  voyant? 

5.  En  toi  sont  contenues  toutes  les  merveilles  de  la  terre,  du  ciel 
et  de  l'eau;  quand  je  ne  te  vois  pas,  ô  Brahme,  puis-je  rien  voir 
de  merveilleux  ici-bas? 

6.  Le  fils  de  Gândinî,  ayant  dit  ces  mots,  poussa  son  char  en 
avant  et  amena,  vers  la  chute  du  jour,  Râma  et  Krïchna  à  la  ville  de 
Mathurâ. 

7.  Les  habitants  des  villages,  accourant  de  tous  côtés  sur  la  route, 
ô  roi,  ne  se  sentaient  pas  de  joie  à  la  vue  des  deux  fils  de  Vasudêva 
et  ne  pouvaient  en  détacher  leurs  yeux. 

8.  Cependant  les  gens  du  Parc,  Nanda  et  les  autres  bergers, 
ayant  pris  les  devants,  s'étaient  établis  dans  un  bois  voisin  de  la  ville 
et  les  y  attendaient. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLI.  197 

9.  Lorsque  le  Bienheureux,  le  maître  des  mondes,  les  eut  re- 
joints, il  prit  la  main  d*Akrura  dans  sa  main,  et,  pendant  que 
celui-ci  se  tenait  incliné,  il  lui  dit  en  souriant  : 

10.  Pars  en  avant,  va  avec  ton  char  à  la  ville  et  à  ta  demeure. 
Nous,  nous  allons  descendre  'ici;  nous  visiterons  la  ville  plus  tard, 
ô  vénérable. 

11.  Akrâra  dit  :  Non,  je  n'entrerai  point  à  Mathurâ  sans  vous 
deux.  Seigneur.  Ne  m'abandonne  pas,  ô  maître,  n'abandonne  pas 
ton  serviteur  dévoué,  ô  toi  si  bon  pour  qui  t'est  dévoué. 

12.  Viens,  partons,  donne  un  protecteur  à  notre  maison,  ô  Adhô- 
kchadja,  (viens)  avec  ton  frère  aîné,  avec  les  bergers  et  tes  amis,  ô 
le  meilleur  des  amis. 

13.  Purifie  notre  demeure,  la  demeure  d'un  chef  de  maison,  avec 
la  poussière  de  tes  pieds;  l'eau  où  ils  ont  été  lavés  réjouit  les  an- 
cêtres, Agni,  les  Suras. 

14.  Pour  t'avoir  lavé  les  pieds,  le  glorieux  Bali  a  conquis  un  rang 
éminent,  il  a  eu  en  partage  le  pouvoir  suprême  et  la  destinée  de 
ceux  qui  ne  cherchent  que  toi. 

15.  Les  eaux  pures^où  tu  te  laves  les  pieds  ont  purifié  les  trois 
mondes;  Çarva  (Çiva)  les  a  reçues  sur  la  tête,  et  [grâce  à  elles]  les 
fils  de  Sagara  sont  allés  au  ciel. 

16.  Dieu  des  Dieux,  protecteur  des  mondes,  toi  dont  le  nom 
purifie  ceux  qui  l'entendent  comme  ceux  qui  le  profèrent,  ô  le  plus 
grand,  le  plus  glorieux  des  descendants  de  Yadu,  salut  à  toi,  ô  Nâ- 
râyana . 

17.  Le  Bienheureux  dit  :  J'irai  chez  toi  avec  mon  frère  aîné,  et, 
après  avoir  mis  à  mort  l'ennemi  de  la  tribu  des  Yadus,  je  comblerai 
les  vœux  de  mes  amis. 

18.  A  ces  paroles  du  Bienheureux,  de  Krïchna,  Akrûra,  dont  elles 
avaient  en  quelque  sorte  brisé  le  cœur,  étant  entré  dans  la  ville,  alla 
raconter  à  Kafnsa  ce  qu'il  avait  fait,  puis  il  se  rendit  à  sa  demeure. 

19.  Ensuite,  dans  l'après-midi,  le  Bienheureux,  accompagné  de 
Samkarchana ,  entra  à  Mathurâ ,  pour  en  voir  les  merveilles ,  avec  les 
bergers  qui  lui  faisaient  cortège. 


198  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA, 

20.  Là,  à  rentrée  de  la  ville,  il  vit  une  haute  porte  de  cristal 
avec  de  grands  battants  et  de  grands  cintres  en  or;  (il  en  admira) 
les  murailles,  toutes  de  cuivre  et  de  laiton,  les  fossés  qui  la  ren- 
daient inexpugnable,  les  parcs  et  les  jardins  de  plaisance  qui  en  fai- 
saient l'ornement; 

21.  Les  carrefours  éblouissants  d'or,  les  palais,  les  jardins,  les 
salles  de  réunion  des  corps  d'état,  et  autres  édifices  qui  en  rehaus- 
saient la  beauté;  perchés  sur  les  auvents,  sur  les  pavillons  étince- 
lants  de  lazulis,  de  diamants,  de  cristaux,  de  saphirs,  de  coraux,  de 
peries  et  d'émeraudes, 

22.  Ou  dans  l'embrasure  des  fenêtres  à  grillage  et  sur  les  pavés 
de  mosaïque,  les  pigeons  et  les  paons  qui  remplissaient  l'air  de  leurs 
cris;  les  grandes  rues,  les  bazars,  les  chemins  et  les  places  soigneu- 
sement arrosés;  les  fleurs,  les  jeunes  pousses,  les  grains  verts  et  les 
grains  secs  disséminés  de  toutes  parts; 

23.  Et,  à  la  porte  des  maisons,  des  vases  remplis  jusqu'aux  bords, 
arrosés  de  lait  et  frottés  de  santal ,  des  rangées  de  fleurs  et  de  lampes 
disposées  en  guirlandes,  de  jeunes  pousses,  des  tiges  de  bambous 
et  d'arbres  à  bétel  avec  leurs  grappes,  des  bannières  et  de  larges 
rubans. 

24.  Quand  les  deux  fils  de  Vasudêva,  entourés  de  leurs  compa- 
gnons, firent  leur  entrée  dans  la  ville  par  la  rue  royale,  les  femmes 
accoururent  de  toutes  parts  pour  les  voir,  ô  roi  :  dans  leur  impa- 
tience, elles  montaient  sur  les  plates-formes  des  palais, 

25.  Les  unes  portant  à  rebours  leurs  robes  et  leurs  parures; 
d'autres  ayant  oublié  tel  ornement  qui  devait  faire  pendant  à  un 
autre,  n'ayant  mis  de  boucle  qu'à  une  oreille,  d'anneau  qu'à  un  pied 
ou  de  collyre  qu'à  un  œil; 

26.  Telles  qui  mangeaient,  y  renonçant  avec  joie;  telles,  occupées 
à  s'oindre,  ne  prenant  pas  le  temps  de  se  baigner;  telles  qui  dor- 
maient, se  levant  au  premier  bruit  qu'elles  entendirent;  telles  qui 
étaient  mères,  laissant  là  le  petit  qu'elles  allaitaient. 

27.  Le  héros  aux  yeux  de  lotus,  dont  la  vigueur  égale  celle  d'un 
puissant  éléphant  en  fureur,  ravissait  leurs  âmes  par  la  hardiesse  de 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLI.  199 

ses  jeux,  par  son  sourire,  par  ses  regards,  en  même  temps  que,  par 
toute  sa  personne  qui  fait  les  délices  de  Çri,  il  portait  la  joie  dans 
leurs  yeux- 

28.  A  la  vue  de  celui  que  si  souvent  elles  avaient  entendu  vanter 
et  que  poursuivaient  leurs  pensées,  les  femmes,  se  ranimant  sous  les 
gouttes  d  ambroisie  de  son  regard  et  de  son  sourire  et  frémissant  de 
joie  à  recevoir  en  elles-mêmes  par  le  canal  des  yeux,  à  caresser  au 
fond  du  cœur  Celui  dont  la  félicité  forme  Tessence,  furent  soudain 
guéries  de  leur  infinie  douleur,  ô  roi  vainqueur  de  tes  ennemis. 

20.  Du  haut  des  terrasses  où  elles  étaient  montées,  les  femmes, 
dont  le  visage  pareil  au  lotus  s  épanouissait  de  joie,  versaient  des 
pluies  de  fleurs  sur  Bala  et  sur  Kêçava. 

30.  Les  Brahmanes,  transportés  d'allégresse,  présentaient  respec- 
tueusement aux  deux  héros  çà  et  là  (sur  leur  passage)  du  lait  caillé, 
des  grains  d'orge,  des  vases  remplis  d'eau,  des  guiiiandes,  des  par- 
fums, des  offrandes. 

31.  Les  femmes  de  la  ville  disaient  :  Ahl  quelles  rigoureuses  aus- 
térités les  bergères  ont  dû  s'imposer  pour  jouir  de  la  vue  de  ces 
deux  héros,  qui  font  la  joie  du  monde  des  hommes! 

32.  Le  frère  aîné  de  Gada  (Krïchna),  ayant  rencontré  sur  son 
chemin  un  blanchisseur  qui  faisait  en  même  temps  métier  de  tein- 
turier, lui  demanda  la  permission  de  choisir  entre  les  robes  magni- 
fiques qu'il  venait  d'apprêter  : 

33.  Eh!  (dit-il)  donne-nous  ces  robes,  qui  nous  conviennent  à 
tous  les  deux;  nous  en  sommes  dignes  l'un  et  l'autre,  et,  sois-en 
bien  sûr,  tu  recevras  de  nous,  en  retour  de  ta  générosité,  le  plus 
grand  de  tous  les  biens. 

34.  A  cette  demande  du  Bienheureux,  de  celui  dont  tous  les  dé- 
sirs sont  satisfaits,  le  serviteur  du  roi,  pris  de  colère,  répondit  avec 
dédain,  dans  son  aveu^ement  extrême  : 

35.  De  pareilles  robes  sur  votre  dos,  à  vous  qui  errez  sans  cesse 
par  les  monts  et  les  bois!  Osez-vous  bien,  grossiers  personnages, 
convoiter  ce  qui  appartient  au  roi? 

36.  Loin  d'ici,  et  vite,  drôles,  vous  et  votre  requête,  si  vous  avez 


200  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

souci  de  vos  jours;  la  prison,  les  coups,  le  dénuement,  voilà  tout  ce 
que  Torgueilleux  peut  attendre  des  gens  du  roi. 

37.  Irrité  de  la  réponse  outrecuidante  du  blanchisseur,  le  fils  de 
Dêvaki,  le  touchant  du  bout  du  doigt,  lui  sépara  la  tête  d'avec  le  tronc. 

38.  Tous  les  serviteurs  de  cet  homme ,  ayant  jeté  sûr  place  les  ballots 
d'étoflFes  qu'ils  portaient,  se  dispersèrent  en  tous  sens;  Atchyuta  s'em- 
para des  robes. 

39.  Krïchna  et  Samkarchana  en  revêtirent  chacun  deux,  qui  étaient 
à  leur  convenance,  et  prirent  le  reste  pour  les  bergers,  non  sans  en 
éparpiller  plus  d'une  sur  le  sol. 

40.  Ensuite  un  tisserand,  animé  de  bons  sentiments,  leur  fit,  avec 
des  étofies  et  des  ornements  de  diverses  couleurs ,  un  costume  appro- 
prié à  chacun  d'eux. 

41.  Krîchna  et  Râma  ressemblaient,  sous  ce  costume  d'un  carac- 
tère opposé,  à  deux  jeunes  éléphants,  l'un  blanc  et  l'autre  noir, 
parés  comme  pour  un  jour  de  fête. 

42.  Dans  sa  bienveillance,  le  Bienheureux  accorda  au  tisserand 
de  se  réunir  [un  jour]  à  son  essence  divine  et  de  jouir,  dès  cette 
vie,  de  la  prospérité  la  plus  grande,  de  la  force,  des  pouvoirs  surhu- 
mains, de  la  mémoire  et  de  sens  très  déliés. 

43.  Les  deux  frères  allèrent  ensuite  chez  le  fleuriste  Sudâman. 
Dès  que  celui-ci  les  aperçut,  il  vint  au-devant  d'eux  et  les  salua  en 
baissant  la  tête  jusqu'à  terre. 

44.  Il  leur  apporta  un  siège  et  de  l'eau  pour  se  laver  les  pieds; 
puis  il  leur  rendit  les  honneurs  d'usage,  à  eux  et  à  leur  suite,  leur 
offrant  entre  autres  présents  des  guirlandes,  du  bétel  et  des  poudrés 
parfumées. 

45.  Il  leur  dit  :  Nous  avons  atteint  le  but  de  l'existence  et  notre 
famille  est  purifiée.  Seigneur;  mes  ancêtres,  les  Dieux  et  les  Rïchis 
sont  contents  de  moi,  puisque  vous  venez  tous  les  deux  dans  ma 
demeure. 

46.  Oui,  vous  êtes  l'un  et  l'autre  la  cause  suprême  de  l'univers,  et 
vous  avez  incarné  ici-bas  une  portion  de  votre  essence  pour  assurer 
le  salut  et  le  bonheur  des  êtres. 


r 


LIVRE  DIXIEME,   CHAPITRE  XLI.  201 

47.  Vous  avez  pour  tous  le  même  regard  impartial  :  vous  êtes 
l'un  et  Tautre  l'ami,  l'âme  du  monde,  nourrissant  les  mêmes  senti- 
ments pour  tous  les  êtres,  et  aimant  qui  vous  aime. 

48.  Commandez,  je  suis  votre  serviteur  :  que  dois-je  faire  pour 
vous?  C'est  une  faveur  insigne  que  vous  accordez  à  un  homme 
quand  vous  lui  donnez  un  ordre. 

49.  Ainsi  dit  Sudâman  et,  devinant  leur  pensée,  ô  grand  roi,  il 
prépara  d'un  cœur  joyeux  des  guirlandes  de  belles  fleurs  au  parfum 
délicieux,  et  les  leur  offrit. 

50.  Krïchna  et  Râma  s'en  parèrent  aussitôt  avec  joie,  ainsi  que 
leurs  suivants;  et,  comme  Sudâman  se  prosternait  devant  eux  et  les 
implorait,  ils  lui  donnèrent  à  choisir  entre  les  biens  dont  ils  dis- 
posent. 

51.  Il  leur  demanda  une  dévotion  inébranlable  pour  celui  qui  est 
l'âme  de  toutes  choses,  l'amitié  de  ses  dévots  serviteurs  et  une  com- 
passion sans  bornes  pour  les  êtres. 

52.  Krïchna  lui  accorda  ce  qu'il  demandait,  et  il  y  ajouta  la 
prospérité  avec  une  descendance  nombreuse,  la  force,  une  longue 
vie,  la  gloire,  la  beauté;  et  il  s'éloigna  en  compagnie  de  son  frère 
aîné. 


FIN  DU  QUARAJUTE  ET  UNIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

ENTRÉE  DE  KRIGHl^A  X  MATHURÂ  , 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA, 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSÉ  PAR  VYASA. 


IV.  26 


202  LE  BHÀGAVATA  PURÂNA. 


CHAPITRE  XLII 


DESCRIPTION  DE  L'ARENE- 


1.  ÇuKA  dit:  Ensuite  le  descendant  de  Madhu  (Krïchna),  tout 
en  cheminant  par  la  rue  royale,  y  vit  passer  une  jeune  femme  au 
corps  difforme,  au  beau  visage,  tenant  dans  ses  mains  un  vase  rem- 
pli de  parfums.  Celui  qui  dispense  les  dons  les  meilleurs  lui  fit  en 
souriant  cette  question  : 

2.  Qui  es-tu,  ô  belle?  Et  les  parfums  que  tu  portes  là,  à  qui  les 
destines-tu,  ô  femme?  Dis-le-nous,  je  te  prie.  Oh!  donne-nous,  à 
mon  frère  et  à  moi,  ces  parfums  exquis.  Tu  recevras  sans  retard  le 
souverain  bien  en  retour, 

3.  La  parfumeuse  dit  :  Je  suis  esclave,  ô  merveille  de  beauté;  je 
m'appelle  Trivakrâ,  et  suis  renommée  pour  les  parfums  que  je  pré- 
pare. Les  produits  de  mon  industrie  sont  très  appréciés  du  roi  des 
Bhôdjas.  Nul  au  monde  n'en  est  plus  digne  que  vous  deux. 

4.  Et,  charmée  de  leur  beauté,  de  leur  grâce,  de  leur  douceur, 
de  leur  sourire,  de  leur  langage  et  de  leurs  regards,  elle  leur  donna 
à  l'un  et  à  l'autre  de  ses  parfums  en  abondance. 

5.  Alors,  sous  le  brillant  cosmétique,  contrastant  avec  le  teint 
de  chacun  d'eux,  dont  elle  couvrit  le  haut  de  leur  corps,  les  deux 
héros  étaient  resplendissants  de  beauté. 

6.  Dans  sa  bienveillance  pour  Trivakrâ,  la  bossue  au  gracieux 
visage,  Bhagavat  résolut  de  la  rendre  droite,  et  de  montrer  le  fruit 
qu'on  retire  de  sa  vue. 

7.  Atchyuta  lui  mit  un  pied  sur  la  pointe  de  chaque  pied,  et,  re- 
tournant la  main,  il  la  prit  au  menton  avec  deux  doigts,  les  souleva 
et  redressa  toute  sa  personne. 


LIVRE  DIXIEME,   CHAPITRE  XLII.  203 

8.  Alors,  au  contact  de  Mukunda,  le  corps  de  la  parfumeuse  devint 
droit  et  bien  proportionné,  ses  hanches  et  ses  seins  se  développèrent, 
et  elle  acquit  soudain  une  exquise  beauté. 

9.  Douée  d'une  forme  irréprochab|e  et  pleine  de  noblesse,  elle  dit 
alors  à  Kêçava  en  le  tirant  par  le  pan  de  son  vêtement,  le  sourire 
sur  les  lèvres  et  Tamour  dans  le  cœur  : 

10.  Viens,  ô  héros,  allons  dans  ma  demeure.  Je  n'ai  pas  la  force 
de  me  séparer  de  toi  ici-bas.  Tu  as  bouleversé  mon  âme  :  sois-moi 
propice,  ô   héros. 

11.  Pendant  qu'elle  lui  adressait  cette  prière,  Krïchna,  voyant 
que  Râma  et  ceux,  de  sa  suite  avaient  la  face  et  les  yeux  tournés  vers 
lui,  répondit  à  cette  femme  en  riant  : 

12.  Oui,  ô  belle,  j'irai  dans  ta  demeure,  où  les  hommes  trouvent 
la  fin  de  leurs  tourments,  dès  que  j'aurai  accompli  mon  œuvre  : 
pour  nous,  voyageurs  sans  famille,  tu  es  un  refuge  suprême. 

13.  Poursuivant  son  chemin  après  l'avoir  congédiée  avec  ces 
douces  paroles,  il  reçut  d'une  caravane  de  marchands,  ainsi  que  son 
frère  aîné,  des  présents  de  toute  sorte,  du  bétel,  des  guirlandes  et 
des  parfums. 

14.  Dans  le  trouble  amoureux  que  sa  vue  inspirait,  les  femmes, 
ne  se  connaissant  plus  elles-mêmes,  laissaient  glisser  sur  elles  au 
hasard  leurs  vêtements,  leurs  cheveux,  leurs  bracelets  :  on  eût  dit 
les  personnages  d'une  peinture. 

15.  Ensuite  Atchyuta  demanda  aux  gens  de  la  ville  à  quel  endroit 
l'arc  était  déposé,  et,  s'y  étant  rendu,  il  vit  un  arc  merveilleux, 
pareil  à  celui  d'Indra, 

16.  Placé  sous  la  protection  d'une  garde  nombreuse,  entouré  de 
respect  et  brillant,  d'une  incomparable  beauté.  Malgré  l'opposition 
des  gardiens,  Krïchna  prit  l'arc  de  vive  force; 

17.  Il  le  souleva  de  la  main  gauche  par  manière  de  jeu,  l'arma 
de  sa  corde  et,  le  tendant,  il  le  brisa  par  le  milieu,  en  un  clin  d'œil,^ 
sous  les  yeux  des  assistants  :  tel,  entrant  en  fureur,  un  vigoureux 
éléphant  brise  une  canne  à  sucre. 

18.  L'arc  rendit  en   se   rompant   un   son    qui   remplit   l'espace 

26. 


204  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

éthéré,  le  ciel,  la  terre,  les  dix  régions  du  monde.  Kamsa  frémit  en 
l'entendant. 

19.  Furieux,  les  gardes,  se  jetant  sur  Krïchna  et  ses  compagnons 
les  armes  à  la  main,  cherchaient  à  Tarrêter  et  l'enveloppaient  en 
criant  :  Arrêtez-le  I  Liez4e  ! 

20.  Alors,  voyant  leurs  dispositions  hostiles,  Bala  et  Kêçava  s'empa- 
rèrent chacun  d'une  moitié  de  l'arc,  et  les  en  frappèrent  avec  fureur. 

21.  Puis,  après  avoir  battu  les  renforts  envoyés  par  Kamsa,  les 
deux  frères,  sortant  par  la  porte  de  la  salle,  allèrent  se  promener 
gaiement  en  regardant  les  magnificences  de  la  ville. 

22.  Les  habitants,  ayant  appris  le  haut  fait  merveilleux  qu'ils 
venaient  d'accomplir  et  voyant  leur  énergie,  leur  hardiesse  et  leur 
beauté,  ne  doutèrent  point  que  ce  ne  fût  deux  divinités  très  grandes. 

23.  Râma  et  Krïchna  allaient  et  venaient  encore  au  gré  de  leur 
caprice,  quand  le  soleil  se  coucha.  Quittant  alors  la  ville  avec  les 
bergers,  ils  se  rendirent  à  leur  campement. 

24.  Ainsi  les  paroles  de  bénédiction  qu'avaient  fait  entendre,  lors 
du  départ  de  Mukunda,  les  bergères  afSigées  de  son  éloignement, 
se  réalisèrent  dans  la  cité  des  Madhus,  alors  qu'on  y  vit,  chez  le  héros 
qui  est  l'ornement  des  hommes,  une  telle  beauté  de  formes  que  Çrî, 
dédaignant  ses  autres  adorateurs,  n'a  voulu  que  lui  pour  refuge. 

25.  Après  s'être  lavé  les  pieds  et  avoir  mangé  un  mélange  de  riz 
et  de  lait,  ils  passèrent  tranquillement  la  nuit  :  ils  étaient  fixés  sur 
les  projets  de  Kamsa. 

26.  Or  Kamsa  savait  déjà  que  le  bris  de  l'arc,  le  meurtre  des  gar- 
diens et  celui  de  ses  soldats  n'avaient  été  qu'un  jeu  pour  Gôvinda  et 
pour  Râma. 

27.  Il  en  eut  une  longue  insomnie.  Dans  sa  terreur,  qu'il  veillât 
ou  qu'il  dormît,  le  pervers  n'avait  devant  les  yeux  que  funestes  pré- 
sages, que  signes  avant-coureurs  de  la  mort  : 

26.  Sur  l'image  réfléchissant  sa  personne,  il  ne  voyait  point  sa  tête 
bien  qu'elle  y  fût  réfléchie,  et  là  où  il  n'y  avait  qu'un  seul  astre,  il 
en  voyait  deux; 

29.  Il  lui  semblait  que  son  ombre  était  percée  de  trous  et  les 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLII.  205 

arbres  couverts  d'or;  il  n'entendait  pas  le  bruit  de  sa  respiration;  il 
ne  distinguait  point  l'empreinte  de  ses  pas  ; 

30.  Dans  ses  rêves,  il  embrassait  des  cadavres  ou  bien  il  allait  à 
âne,  il  avalait  des  poisons,  il  sortait  sans  suite,  n'ayant  pour  vêtement 
qu'une  guirlande  de  lavande,  une  couche  d'huile  ou  l'air  ambiant. 

31.  Ces  visions  et  d'autres  semblables,  qui  le  poursuivaient  dans 
le  sommeil  et  dans  la  veille,  lui  inspirèrent  une  telle  appréhension 
de  la  mort  qu'il  n'en  dormait  pas  d'inquiétude. 

32.  Quand  la  nuit  fut  passée  et  que  le  soleil  fut  sorti  du  sein  de 
l'Océan,  ô  descendant  de  Kuru,  Kamsa  fit  célébrer  les  jeux  des 
athlètes  avec  une  grande  solennité. 

33.  Ses  serviteurs  décorèrent  la  scène  j  les  tambours  et  les  instru- 
ments de  musique  retentirent,  et  les  estrades  furent  ornées  de  guir- 
landes, de  bannières,  d'étoffes  et  d'arcades. 

34.  Là  prirent  place,  à  leur  guise,  les  gens  de  la  ville  et  ceux  de 
la  campagne,  après  les  Brahmanes  et  les  Kchatriyas;  des  sièges 
étaient  réservés  pour  les  rois. 

35.  Cependant  Kamsa,  entouré  de  ses  ministres,  s'assit  sur 
l'estrade  royale,  au  milieu  des  chefs  de  district.  Son  cœur  battait 
violemment. 

36.  Tandis  que  résonnaient  les  tambours  et  que  leur  répondaient 
les  applaudissements  des  athlètes,  les  lutteurs,  richement  vêtus, 
arrivèrent  fièrement  tous  ensemble,  accompagnés  de  leurs  maîtres. 

37.  C'étaient  Tchânûra,  Muchtika,  Kûta,  Gala  et  Toçala;  ils  allè- 
rent occuper  leur  place  au  son  mélodieux  des  instruments  de  mu- 
sique, qui  les  faisait  tressaillir  de  joie. 

38.  Le  berger  Nanda  et  les  autres  bergers,  que  le  roi  des  Bhôdjas 
avait  invités,  lui  ayant  présenté  leurs  offrandes,  allèrent  s'asseoir  sur 
une  même  estrade. 

FIN  DU  QUARANTE-DEUXIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

DESCRIPTION  DE  L'ARENE, 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURA^A, 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÀ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÂSA. 


206  LE  BHÀGAVATA  PURAiNA, 


CHAPITRE   XLIII. 


L'ÉLÉPHANT  KUVALAYÀPÎDA  MIS  X  MORT 


1.  ÇuKA  dit  :  Ensuite,  après  sêli^e  purifiés,  Krichna  et  Râma,  ô 
vainqueur  de  tes  ennemis,  entendant  les  clameurs  des  athlètes  et  le 
bruit  des  tambours,  allèrent  voir  ce  que  c'était. 

2.  En  arrivant  à  la  porte  de  l'arène,  le  bienheureux  Krïchna  y  vit 
l'éléphant  Kuvalayâpîda ,  que  son  cornac  avait  excité,  l'attendant  de 
pied  ferme. 

3.  Le  descendant  de  Çûra,  se  ceignant  les  reins  et  ramassant  les 
boucles  de  ses  cheveux,  dit  au  cornac  d'une  voix  retentissante 
comme  celle  du  nuage  : 

4.  Cornac,  cornac,  fais-nous  place;  arrière,  et  vite,  sinon  ton 
éléphant  et  toi,  je  vous  envoie  à  l'instant  même  chez  le  Dieu  des 
morts. 

5.  En  réponse  à  cette  provocation,  le  cornac,  irrité,  excita  et 
poussa  contre  Krïchna  son  éléphant,  pareil  au  Temps,  à  la  Mort  et 
à  Yama. 

6.  Le  roi  des  éléphants  se  jeta  soudain  sur  Krïchna  et  le  saisit 
avec  sa  trompe.  Le  Bienheureux,  s'étant  dégagé,  le  frappa  et  disparut 
entre  ses  pieds. 

7.  Furieux  de  ne  pas  voir  Kéçava  et  guidé  par  l'odorat  à  défaut 
de  la  vue,  l'éléphant  l'atteignit  avec  sa  trompe.  Krïchna,  lui  échap- 
pant par  un  puissant  effort, 

8.  Lui  saisit  la  queue  d'une'  main  vigoureuse  et  l'entraîna  à  la 
distance  de  vingt-cinq  arcs  :  ainsi  Suparna  (Garuda)  enlève  un  ser- 
pent en  se  jouant. 

9.  Tandis  que  l'éléphant  se  retournait  à  gauche,  à  droite,  et  se 


LIVRE  DIXIEME,   CHAPITRE  XLIII.  207 

démenait  sous  l'énergique  étreinte  d'Atchyuta,  celui-ci  faisait  de 

même  (en  sens  inverse),  comme  un  petit  enfant  qui  joue  avec  un 

veau. 

^    10,  Puis,  attaquant  de  front  Téléphant,   il  le  frappait  avec  la 

main,  le  harcelait  et  le  faisait  choir  en  se  laissant  toucher  à  chaque 

pas. 

11.  Il  courait,  se  jetait  à  terre  par  manière  de  jeu,  et  se  relevait 
aussitôt.  La  bête  furieuse,  le  croyant  tombé,  labourait  le  sol  avec 
ses  défenses. 

12.  Cependant  le  roi  des  éléphants  s'indignait  de  l'échec  infligé 
à  sa  vaillance  :  à  l'appel  pressant  des  cornacs,  il  courut  droit  sur 
Krïchna  avec  rage. 

13.  Le  Bienheureux,  le  meurtrier  de  Madhu,  alla  au-devant  du 
choc,  et,  saisissant  avec  la  nlain  la  trompe  de  l'éléphant,  il  le  coucha 
par  terre. 

14.  L'éléphant  abattu,  Hari  le  foula  aux  pieds  en  se  jouant, 
comme  fait  le  roi  des  animaux,  lui  arracha  une  défense  et  l'en 
frappa,  lui  et  ses  gardiens. 

15.  Laissant  là  le  cadavre  de  l'éléphant,  le  héros  entra  :  il  tenait  à 
la  main  la  défense  du  monstre  par  un  bout,  et  appuyait  l'autre  sur 
son  épaule;  des  gouttes  de  sang  et  d'onctueuse  humeur  [mada)  cou- 
vraient ses  membres,  et  sur  son  visage  pareil  au  lotus  la  sueur  per- 
lait en  abondance. 

16.  Baladêva  et  Djanârdana,  entourés  de  quelques  bergers,  ô  roi, 
entrèrent  dans  l'arène  avec  les  énormes  défenses  de  l'éléphant  en 
guise  d'armes. 

17.  Alors  qu'il  entra  dans  l'arène  en  compagnie  de  son  frère  aîné, 
les  athlètes  virent  en  lui  le  trait  de  la  foudre;  les  hommes,  le  plus 
accompli  des  hommes;  les  femmes,  l'amour  incarné;  les  bergers, 
un  des  leurs;  les  méchants  rois,  le  vengeur  de  leurs  crimes;  ses  père 
et  mère,  leur  petit  enfant;  le  roi  des  Bhôdjas,  son  meurtrier;  les 
ignorants,  Virâdj;  les  Yôgins,  l'essence  suprême,  et  les  Vrïchnis, 
leur  Dieu  de  prédilection. 

18.  Alors,  voyant  son  éléphant  Kuvalayâpîda  terrassé  et  les  deux 


208  LE  BHÀGAVATA  PURANA. 

frères  restés  invincibles,  Kamsa,  tout  avisé  qu'il  était,  ressentit  un 
violent  frisson,  ô  roi. 

19.  Entrés  dans  l'arène,  les  deux  héros  aux  grands  bras  resplen- 
dissaient sous  leurs  costumes  de  couleur  diverse,  sous  les  orne^ 
ments,  sous  les  guirlandes  et  les  robes,  comme  deux  acteurs  revêtus 
des  costumes  les  plus  riches,  ravissant  par  leur  éclat  l'âme  des 
spectateurs.  , 

20.  Devant  ces  deux  éminents  héros  (personnifiant  le  Purucha  et 
le  Pradhâna),  les  gens  qui  occupaient  les  tribunes,  citadins,  campa- 
gnards, princes,  tous  avaient  la  face  et  les  yeux  épanouis  par  la  joie 
la  plus  vive,  et  savouraient  du  regard,  sans  pouvoir  s'en  rassasier,  la 
beauté  de  leur  visage. 

21.  On  eût  dit  qu'ils  les  dévoraient  des  yeux,  qu'ils  les  léchaient 
avec  la  langue,  les  flairaient  avec  les  narines  et  les  pressaient  dans 
leurs  bras; 

22.  Et  se  rappelant,  en  présence  de  leur  beauté,  de  leurs  qualités, 
de  leur  douceur  et  de  leur  audace,  ce  qu'ils  savaient  sur  eux  pour 
l'avoir  vu  de  leurs  yeux,  ou  l'avoir  appris  par  ouï-dire,  ils  se  disaient 
les  uns  aux  autres  : 

23.  Sûrement,  ce  sont  deux  incarnations  du  bienheureux  Hari, 
de  Nârâyana  lui-même,  descendues  ici-bas  dans  la  demeure  de 
Vasudêva.  , 

24.  Celui-ci  est  le  fils  de  Dêvaki;  c'est  lui  qui  fut  conduit  à  Gô- 
kula,  où  il  est  resté  jusqu'à  ce  jour,  où  il  a  grandi  dans  l'obscurité 
chez  le  berger  Nanda. 

25.  Par  lui  ont  été  mis  à  mort  Pûtanâ,  le  démon  Tchakravâta,  les 
deux  arbres  Ardjunas,  le  Guhyaka  (Çamkatchûda),  Kêcin,  Dhênuka 
et  autres,  leurs  pareils. 

26.  C'est  lui  qui  préserva  les  vaches  et  leurs  gardiens  des  flammes 
de  la  forêt  en  feu,  lui  qui  dompta  le  serpent  Kâliya  et  abattit  l'or- 
gueil d'Indra. 

27.  Sept  jours  durant,  il  a  soutenu  d'une  seule  main  une  haute 
montagne,  et  a  mis  le  Parc  à  l'abri  du  vent,  de  la  pluie  et  de  la 
foudre. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLIII,  209 

28.  Grâce  à  lui,  grâce  à  la  vue  de  son  visage,  toujours  éclairé 
d'un  regard  souriant  et  joyeux,  les  bergères  ont  traversé,  sans  fatigue 
et  avec  joie,  maintes  épreuves  cuisantes. 

29.  On  dit  que,  par  lui  protégée,  la  famille  de  Yadu  va  se  faire 
un  nom  illustre  entre  tous  et  acquérir  fortune,  gloire  et  puis- 
sance. 

30.  Et  cet  autre,  son  frère  aîné,  le  fortuné  Râma  aux  yeux  de 
lotus,  c'est  lui  qui  a  terrassé  Pradamba,  le  veau,  Baka  et  autres 
Démons. 

31.  Pendant  qu'on  s'entretenait  ainsi  dans  la  foule  et  que  les  tam- 
bours résonnaient,  Tchânûra,  interpellant  Râma  et  Krïchna,  leur 
dit  ces  paroles  : 

32.  Fils  de  Nanda,  et  toi,  Râma,  le  roi,  ayant  su  que  vous  comp- 
tiez parmi  les  braves  et  que  vous  étiez  d'habiles  lutteurs,  a  désiré 
vous  voir  et  vous  a  convoqués. 

33.  Les  sujets  se  trouvent  bien  de  complaire  à  leur  prince  en 
pensées,  en  actions  et  en  paroles;  tout  autres  sont  les  suites  d'une 
conduite  différente. 

34.  Chacun  sait  que  les  bouviers  et  les  gardeurs  de  veaux  ont 
l'habitude,  quand  ils  sont  en  belle  humeur,  de  s'exercer  au  pugUat 
en  menant  paître  les  vaches  dans  les  bois. 

35.  Faisons  donc,  les  uns  et  les  autres,  ce  que  le  roi  désire;     ' 
[quand  le  roi  est  satisfait]  les  êtres  nous  sonT;  propices,  car  le  roi  ré- 
sume en  lui  tous  les  êtres. 

36.  A  ces  mots,  Krîchna,  persuadé  que  la  lutte  était  désirable 
pour  lui-même,  salua  et  répondit  ces  paroles  appropriées  au  lieu  et 
au  temps  : 

37.  Nous  aussi,  nous  sommes  sujets  du  roi  des  Bhôdjas  et, 
tout  coureurs  des  bois  que  nous  sommes,  nous  voulons  lui  com- 
plaire en  toute  occasion.  Celle-ci  est  une  faveur  pour  nous,  pas 
autre  chose. 

38.  Nous  sommes  des  enfants;  nous  lutterons,  ainsi  qu'il  est  juste, 
avec  des  adversaires  de  notre  force.  Qu'il  y  ait  lutte,  non  tricherie  : 
elle  retomberait  sur  les  assistants,  ô  athlète. 

lY.  27 


210 


LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 


39.  Tchânûra  dit  :  Tu  n'es  ni  un  enfant  ni  un  tout  jeune  homme, 
non  plus  que  (ton  frère)  Bala,  ce  héros  éminent  entre  les  plus  forts, 
car  tu  as  abattu,  en  te  jouant,  un  éléphant  qui  avait  la  vigueur  de 
mille  éléphants. 

40.  Ainsi  vous  pouvez  sans  peine  l'un  et  l'autre  tenir  tête,  sur 
l'arène,  aux  plus  robustes  athlètes.  Il  n'y  a  certainement  là  rien  d'in- 
juste. Toi,  héros  des  Vrichnis,  lutte  contre  moi;  Muchtika  luttera 
contre  Bala. 


FIN  DU  QUARANTE-TROISIEME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

L'^L^PHANT  KUVALAYÂPÎpA  MIS  X  MORT, 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÂNA, 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRA  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VTASA. 


•;   1 


\ 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLIV.  211 


CHAPITRE   XLIV. 


MEURTRE  DE  KAMSA. 


1.  ÇuKA  dit  :  Sa  résolution  étant  ainsi  arrêtée,  le  Bienheureux,  le 
meurtrier  de  Madhu,  fondit  sur  Tchânûra,  et  le  fils  de  Rôhini  sur 
Muchtika. 

2.  Mains  contre  mains,  pieds  contre  pieds,  ils  s'enlaçaient,  ils  se 
prenaient  corps  à  corps,  déployant  toute  leur  force  pour  s'assurer  la 
victoire. 

3.  Ils  se  jetaient  violemment  l'un  sur  l'autre,  opposant  les  coudes 
aux  coudes,  les  genoux  aux  genoux,  la  tête  à  la  tête,  la  poitrine  à  la 
poitrine. 

4.  Ils  s'acharnaient  l'un  contre  l'autre,  s'efibrçant  à  l'envi  de 
s'entraîner,  de  s'ébranler,  de  s'étreindre,  de  se  renverser  mutuel* 
lement,  de  s'esquiver  pour  attaquer  soudain  par  devant,  par  der- 
rière. 

5.  C'était  entre  eux  à  qui  mettrait  son  adversaire  hors  de  com- 
bat, à  qui  lui  ferait  perdre  terre,  à  qui  se  dégagerait,  à  qui  main* 
tiendrait  l'autre  immobile,  à  qui  s'assurerait  la  victoire  en  portant 
les  coups  les  plus  rudes. 

6.  Les  femmes,  venues  en  grand  nombre  à  cette  lutte  entre  forts 
et  faibles,  ô  roi,  disaient  toutes  avec  un  sentiment  de  compassion  : 

7.  C'est  une  grande  iniquité  dont  se  chargent  là,  hélas!  ces  juges 
royaux,  en  approuvant  une  pareille  lutte  entre  forts  et  faibles,  sous 
les  yeux  du  roi. 

8.  Pourquoi  mettre  aux  prises  deux  athlètes  aux  membres  d'acier, 
à  la  taille  massive  des  plus  hautes  montagnes,  et  deux  jeunes  gens 
aux  membres  délicats,  au  développement  encore  incomplet? 

27- 


212  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

9.  A  coup  sûr,  cette  assemblée  est  bien  exposée  à  commettre  en 
cela  une  infraction  à  la  loi.  Là  où  Finiquité  lève  la  tête,  il  ne  faut 
pas  rester  un  seul  instant. 

10.  Le  sage  s'interdit  d'entrer  dans  une  assemblée,  à  la  pensée 
des  fautes  qui  retombent  sur  les  assistants.  L'homme  ignorant,  soit 
qu'il  se  taise,  soit  qu'il  parle,  y  contracte  également  une  souillure. 

11.  Voyez  comme  Krïchna  bondit  autour  de  son  adversaire, 
comme  la  sueur  perle  sur  son  visage,  pareil  au  calice  du  lotus  cou- 
vert de  gouttes  d'eau. 

12.  Et  Rama,  ne  voyez-vous  pas  comme  sa  face  s'allume  du  feu 
cuivré  de  son  regard?  Quelle  rage  il  déploie  contre  Muchtika!  quelle 
colère  éclate  sous  son  rire  ! 

13.  Ah!  combien  doit  être  pur  le  sol  du  Parc  pour  que  l'antique 
Purucha,  dissimulant  sa  divinité  sous  une  forme  mortelle  et  paré 
d'une  belle  guirlande  de  fleurs  sauvages,  s'y  promène  et  s'y  joue 
en  compagnie  de  (son  frère)  Bala  à  garder  les  vaches,  en  faisant 
résonner  sa  flûte,  lui  dont  Giritra  (Çiva),  lui  dont  Ramâ  honorent 
les  pieds! 

14.  Quelles  pénitences  les  bergères  ont-elles  donc  accomplies 
pour  repaître  ainsi  leurs  yeux  de  la  vue  de  sa  personne,  essence 
de  beauté,  que  rien  n'égale  ni  ne  surpasse,  qui  ne  doit  sa  perfec- 
tion à  nul  autre,  toujours  nouvelle,  d'une  conquête  si  diflicile,  et 
dans  laquelle  seule  résident  toute  gloire,  toute  majesté,  toute  souve- 
raineté ? 

15.  Soit  qu'elles  traient  les  vaches,  qu'elles  écossent  les  légumes, 
qu'elles  battent  le  beurre,  qu'elles  enduisent  la  maison  de  bouse 
de  vache,  qu'elles  bercent  les  enfants  ou  qu'elles  les  baignent  et  les 
parfument  pendant  qu'ils  pleurent,  c'est  lui  que  célèbrent  d'un 
cœur  épris  d'amour,  d'une  voix  couverte  par  les  larmes,  les  heu- 
reuses femmes  du  Parc,  dont  le  héros  aux  grands  pas  remplit  la 
pensée. 

16.  Quand  au  matin  il  quitte  le  Parc  ou  qu'il  y  revient  le  soir 
avec  les  vaches  en  jouant  de  la  flûte,  les  femmes  n'en  ont  pas  plus 
tôt  entendu  les  sons,  d'elles  bien  connus,  que,  sortant  soudain  de 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLIV.  213 

leurs  demeures^  elles  viennent,  grâce  à  leurs  mérites  sans  nombre, 
le  contempler  cheminant  le  sourire  sur  le  visage  et  la  bonté  dans  le 
regard. 

17.  Ainsi  disaient  les  femmes.  Cependant  le  maître  du  Yoga,  le 
bienheureux  Hari,  résolut  de  mettre  à  mort  son  ennemi,  ô  héros  des 
Bharatas. 

18.  Son  père  et  sa  mère  avaient  entendu  les  paroles  alarmantes 
des  femmes,  et,  tourmentés  d'une  affectueuse  sollicitude  pour  leurs 
fils,  dont  ils  ignoraient  la  puissance,  ils  se  consumaient  de  chagrin. 

19.  Atchyuta  et  son  adversaire  cependant  combattaient  Tun 
contre  l'autre  sans  s'écarter  des  règles  innombrables  et  diverses  d'une 
lutte  loyale  à  poings  fermés;  Bala  et  Muchtika  en  faisaient  autant  de 
leur  côté. 

20.  Les  membres  brisés  par  le  choc  réitéré  des  membres  de  Bha- 
gavat,  comme  par  autant  de  violents  coups  de  foudre,  Tchânûra  fai- 
blissait à  chaque  instant. 

21.  Se  redressant  avec  la  rapidité  du  faucon,  fermant  les  poings, 
transporté  de  fureur,  il  frappa  le  Bienheureux,  le  fils  de  Vasudêva,  à 
la  poitrine. 

22.  Hari  ne  broncha  pas  plus  sous  le  coup  que  l'éléphant  qu'on 
cinglerait  avec  une  guiriande  de  fleurs;  il  prit  Tchânûra  à  bras  le 
corps,  et,  le  secouant  de  droite  et  de  gauche  maintes  et  maintes  fois, 

23.  Il  l'abattit  tout  à  coup  sans  vie  sur  le  sol.  Tchânûra,  laissant 
flotter  au  hasard  ses  colliers,  ses  cheveux,  sa  guirlande,  s'affaissa 
comme  l'étendard  d'Indra. 

24.  De  même,  après  avoir  le  premier  frappé  Balabhadra  d'un  coup 
de  poing  [muchti)^  Muchtika,  atteint  violemment  à  son  tour  par  son 
puissant  adversaire  avec  la  paume  de  la  main, 

25.  En  fut  ébranlé,  et,  rendant  le  sang  par  la  bouche,  il  tomba 
inanimé  sur  le  sein  de  la  terre,  non  sans  déchirements  douloureux, 
comme  un  arbre  abattu  par  le  vent. 

26.  Ensuite  Kûta  ayant  pris  sa  place,  ô  roi,  Râma,  expert  entre 
tous  à  porter  des  coups,  se  fit  un  jeu  de  le  frapper  dédaigneuse- 
ment à  mort  de  la  main  gauche ,  avec  le  poing. 


214  LE  BHÀGAVATA  PURÂNA. 

27.  Au  même  moment  sa£Paissaient  et  Cala,  atteint  à  la  tête  par 
Krïchna  avec  la  pointe  du  pied^  et  Tôçalaka,  le  corps  fendu  en  deux. 

28.  Tchânûra,  Muchlika,  Kûta,  Cala  et  Tôçalaka  une  fois  ter- 
rassés, tous  les  athlètes  qui  leur  survivaient  prirent  la  fuite  pour 
sauver  leur  vie. 

29.  Les  deux  vainqueurs,  appelant  à  eux  les  bergers  leurs  cama- 
rades et  formant  une  joyeuse  bande  avec  eux,  allaient  et  venaient 
en  dansant  au  son  des  instruments  de  musique  et  des  anneaux 
retentissants  de  leurs  pieds. 

30.  Tous  les  assistants,  à  l'exception  de  Kamsa,  étaient  ravis  du 
succès  de  Râma  et  de  Kiichna;  et,  à  l'exemple  des  Brahmanes,  les 
gens  de  bien  disaient  :  Très  bien  !  très  bien  ! 

31.  Le  roi  des  Bhôdjas,  voyant  ses  lutteurs  les  plus  redoutables 
mis  à  mort  ou  dispersés,  fit  taire  les  tambours  et  adressa  à  ses  gens 
ces  paroles  : 

32.  Chassez  de  la  ville  ces  deux  misérables,  ces  fils  de  Vasudêva; 
enlevez  aux  bergers  tout  ce  qu  ils  ont  et  enchaînez  le  pervers 
Nanda; 

33.  Qu'on  tue  sans  retard  l'insensé,  le  méchant  Vasudêva  et  Ugra- 
sêna,  mon  père,  avec  ses  serviteurs,  pour  avoir  pris  le  parti  de  mes 
ennemis. 

3^.  Irrité  des  paroles  insolentes  de  Kamsa,  l'Etre  immuable 
(incarné  en  Krïchna)  s'élança  aussitôt  d'un  bond  léger  sur  l'estrade 
élevée  du  roi. 

35.  A  la  vue  de  son  mortel  ennemi  fondant  sur  lui,  le  prudent 
Kamsa,  quittant  précipitamment  son  siège,  prit  en  main  son  glaive 
et  son  bouclier. 

36.  L'épée  au  poing,  il  allait  et  venait  à  di*oite,  à  gauche,  avec  la 
rapidité  du  faucon  fendant  les  airs,  lorsque  le  héros  à  la  vigueur 
irrésistible,  formidable,  le  saisit  de  vive  force,  comme  le  fils  de 
Târkchya  (Garuda)  saisit  un  serpent. 

37.  Il  le  prit  par  les  cheveux,  le  précipita,  avec  son  diadème 
détaché  de  sa  tête,  du  haut  de  l'estrade  sur  l'arène,  et  se  jeta  sur 
lui  [de  tout  le  poids  de]  l'être  dont  le  nombril  donne  naissance 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLIV.  215 

au  lotus  (mystique)  et  qui,  servant  d'asile  au  monde  entier,  ne 
dépend  que  de  soi. 

38.  Il  déchira,  sous  les  yeux  des  spectateurs,  le  corps  de  son 
ennemi,  étendu  sans  vie  à  terre,  comme  le  lion  déchire  un  élé- 
phant. Un  grand  cri  d  admiration  plusieurs  fois  répété  fut  poussé 
alors  par  tous  les  assistants,  ô  puissant  roi. 

30.  Parce  que  Kamsa,  toujours  tremblant  au  fond  du  cœur  à 
la  pensée  de  rÊtrè  suprême,  soit  quil  bût  ou  qu  il  mangeât,  qu'il 
se  promenât,  qu'il  dormît  ou  qu'il  respirât,  l'avait  vu  face  à  face, 
le  disque  à  la  main,  il  a  obtenu  la  faveur  bien  rare  de  se  réunir  à 
sa  divine  essence. 

40.  Les  huit  frères  puînés  de  Kamsa,  Kanka,  Nyagrôdhaka  et  les 
antres,  se  ruèrent  avec  rage  contre  le  vainqueur,  pour  venger  la 
mort  de  leur  aîné. 

41.  Mais,  en  dépit  de  leur  fougue,  en  dépit  de  leurs  efforts  réunis, 
le  fils  de  Rôhini,  brandissant  contre  eux  une  barre  de  fer,  les  ter- 
rassa ,  comme  le  lion  terrasse  le  bétail. 

42.  Les  tambours  retentirent  dans  les  airs;  Brahmâ,  Çîva  et  les 
autres  puissances  célestes  répandirent  une  pluie  de  fleurs  sur  lui  et 
entonnèrent  ses  louanges  avec  allégresse,  pendant  que  leurs  épouses 
dansaient. 

43.  Les  femmes  des  vaincus,  consternées  de  la  mort  de  leurs 
bien-aimés,  ô  grand  roi,  accoururent  sur  les  lieux  en  se  frappant 
la  tête  et  en  versant  des  larmes. 

44.  Tenant  embrassés  leurs  nobles  époux,  étendus  sur  la 
couche  des  héros,  les  infortunées,  succombant  elles-mêmes  à  la 
douleur,  s'écrièrent  d'une  voix  lamentable  en  poussant  des  sanglots 
incessants  : 

45.  0  protecteur  bien-aimé,  ô  toi  si  juste,  si  compatissant  et  si 
tendre!  le  même  coup  qui  t'a  frappé  atteint  tout  ce  qui  est  à  toi, 
nous,  nos  maisons  et  nos  enfants. 

46.  Privée  de  toi,  de  son  maître,  ô  héros,  cette  cité  a  perdu 
comme  nous  son  éclat;  c'en  est  fait  à  jamais  pour  elle  de  la  joie  et 
des  fêtes. 


216  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

47.  Voilà  donc  où  tu  en  es  réduit,  hélas!  pour  avoir  été  cruel, 
impitoyable  envers  des  innocents.  Comment  serait-on  heureux  en 
nuisant  aux  êtres? 

48.  Car  tous  les  êtres  ont  ici-bas  en  Krïchna  leur  principe,  leur 
fin,  leur  soutien,  et  celui-là  ne  prospère  jamais  qui  méconnaît  cette 
vérité. 

49.  ÇuKA  dit  :  Le  bienheureux  auteur  des  mondes,  après  avoir 
consolé  les  royales  épouses,  fit  donner  à  ses  victimes  la  sépulture 
qu'on  appelle  mondaine. 

50.  Ensuite  Râma  et  Krïchna,  ayant  mis  fin  à  la  captivité  de  leur 
père  et  de  leur  mère,  les  saluèrent  en  leur  effleurant  les  pieds  avec 
la  tête. 

51.  Reconnaissant  dans  leurs  fils  les  deux  maîtres  souverains  des 
mondes,  Dêvaki  et  Vasudêva,  pénétrés  de  crainte,  s  abstinrent  de  les 
embrasser  en  répondant  à  leur  salut. 


FIN  DU  QUARANTE-QUATRIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

MEURTRE  DE  KAMSA , 
DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA , 
RECUEIL  INSPIR1&  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSE  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLV.  217 


CHAPITRE  XLV. 


SÉJOUR  DANS  LA  MAISON  DU  PRECEPTEUR  SPIRITUEL. 


1.  ÇuKA  dit  :  Le  Purucha  suprême,  sachant  que  son  père  et  sa 
mère  [qui  Tavaient  reconnu]  allaient  atteindre  le  but  de  l'existence  : 
Que  cela  ne  soit  pas,  dit-il,  et  il  étendit  sur  eux  son  pouvoir  ma- 
gique dont  l'action  trouble  les  êtres. 

2.  Le  héros  des  Sâtvats,  abordant  avec  son  frère  aîné  les  auteurs 
de  ses  jours,  s'inclina  respectueusement  et,  prenant  un  ton  affecr- 
lueux  et  modeste  :  Mère,  et  toi,  père,  dit-il, 

3.  Bien  que  vous  n'ayez  cessé  l'un  et  l'autre  de  soupirer  après 
nous,  après  vos  deux  fils,  ô  mon  père,  jamais  vous  n'avez  éprouvé 
avec  nous  ce  que  c'est  qu'un  fils  au  début  de  la  vie,  dans  l'enfance 
ou  dans  la  première  jeunesse; 

4.  Et  nous,  exposés  comme  nous  le  fûmes  aux  coups  du  destin,  il 
nous  a  été  refusé  de  demeurer  auprès  de  vous  et  de  connaître  la 
joie  que  trouvent  des  enfants  dans  la  maison  paternelle  aux  caresses 
des  leurs. 

5.  Du  corps  dépendent  tous  les  biens;  et  envers  ceux  qui  l'ont 
procréé  et  nourri,  envers  un  père  et  une  mère,  jamais  un  mortel  ne 
s'acquitte,  quand  même  il  vivrait  cent  ans. 

6.  Le  fils  qui,  le  pouvant,  n'assiste  pas  son  père  et  sa  mère  de  sa 
personne  et  de  son  bien,  [les  messagers  de  Yama]  font  de  sa  chair 
leur  pâture  après  sa  mort. 

7.  Ne  pas  assister,  quand  on  le  peut,  une  mère,  un  père  de- 
venus vieux,  une  épouse  fidèle,  un  fils  en  bas  âge,  un  précepteur 
spirituel,  un  Brahmane  ou  un  suppliant,  c'est  être  mort  dès  cette 
vie. 

IV.  28 


218  LE  BHÀGAVATA  PURÀNA. 

8.  C'est  parce  que  nous  ne  le  pouvions  pas,  parce  que  nous 
redoutions  incessamment  la  colère  de  Kamsa,  que  ces  jours-là  se 
sont  écoulés  inutilement  pour  nous  sans  vous  honorer. 

9.  Pardonnez-nous  donc,  ô  père,  ô  mère  :  nous  ne  disposions  pas 
de  nous ,  alors  que  nous  ne  vous  prêtions  pas  obéissance  ;  nous  étions 
cruellement  opprimés  par  un  méchant. 

10.  ÇvKA  dit  :  C'est  ainsi  que,  sous  les  dehors  trompeurs  de  la 
nature  humaine,  Hari,  qui  est  Tâme  universelle,  les  fascinait  par 
ses  paroles;  et  eux,  le  prenant  sur  leurs  genoux  et  l'embrassant,  en 
étaient  pénétrés  de  joie. 

11.  Ils  le  baignaient  de  leurs  larmes,  et  la  tendresse  les  envelop- 
pant comme  d'une  chaîne,  ô  roi,  ils  ne  disaient  mot  :  les  sanglots 
étouffaient  leur  voix,  et  leur  âme  était  troublée. 

12.  Après  qu'il  eut  ainsi  consolé  son  père  et  sa  mère,  le  bienheu- 
reux fils  de  Dêvakt  fit  roi  des  Yadus  Ugrasêna,  son  grand-père  (son 
grand-oncle)  maternel; 

13.  Et  il  lui  dit  :  Commande-nous,  grand  roi,  à  nous  et  aux 
sujets;  la  malédiction  de  Yayâti  interdit  aux  Yadus  de  s'asseoir  sur 
le  trône. 

14.  Quand  je  me  fais  ton  serviteur  et  que  je  t'honore,  si  les  Dieux 
t'apportent  leur  offrande  en  s'inclinant  devant  toi ,  que  ne  feront  pas 
les  autres,  les  chefs  des  hommes.' 

15.  Rappelant  de  tous  les  points  de  l'horizon  ses  parents  et  ses 
alliés  que  la  crainte  de  Kamsa  y  avait  dispersés,  Yadus,  Vrîchnis, 
Andhakas,  Madhus,  Dâçârhas,  Kukuras  et  autres, 

16.  (Krïchna)  l'auteur  de  toutes  choses  les  accueillit  avec  hon- 
neur, et,  relevant  leurs  courages  abattus  par  les  souffrances  de 
l'exil,  il  les  rétablit  dans  leurs  propres  demeures  et  les  combla  ^e 
richesses. 

17.  Protégés  par  le  bras  de  Krïchna  et  de  Râma,  et  mis  par  eux 
en  possession  de  l'objet  de  leurs  désirs,  ils  se  livraient  dans  leurs 
maisons  aux  joies  de  la  prospérité ,  guéris  "enfin ,  grâce  à  Krïchna  et 
à  Râma,  des  ardeurs  de  la  fièvre, 

18.  Et  contemplant  chaque  jour  avec  allégresse  le  lotus  du  visage 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLV.  219 

de  Mukunda,  où  toujours  brillaient  la  joie,  la  beauté,  des  regards 
tendres  et  souriants. 

19.  Les  vieillards  eux-mêmes,  redevenus  jeunes,  reprenaient  une 
force,  une  vigueur  sans  pareille,  en  abreuvant  sans  cesse  leurs  yeux 
de  l'ambroisie  que  distillait  le  lotus  de  la  face  de  Mukunda. 

20.  Ensuite  le  bienheureux  fils  de  Dêvakî  et  Samkarchana  se  ren- 
dirent  auprès  de  Nanda,  ô  Indra  des  rois,  et,  Tayant  embrassé,  ils  lui 
dirent  : 

21  •  Père  [et  toi,  mère],  vous  avez  été  tous  les  deux  pleins  de  ten- 
dresse pour  nous,  nous  prodiguant  à  Fun  et  à  lautre  les  aliments  et 
les  caresses;  car  un  père  et  une  mère  aiment  leurs  enfants  encore 
plus  qu'eux-mêmes. 

22.  Et  on  est  père,  on  est  mère,  lorsqu'on  nourrit  comme  siens 
de  tout  jeunes  enfants,  délaissés  par  leurs  parents  faute  de  pouvoir 
les  nourrir  et  les  protéger. 

23.  Retournez  tous  au  Parc;  nous  aussi,  ô  vénérable,  dès  que 
nous  aurons  assuré  le  bonheur  de  nos  amis,  nous  irons  voir  vos 
parents,  que  rend  malheureux  leur  ajQection  pour  nous. 

2ft.  Après  avoir  consolé  en  ces  termes  Nanda  et  ses  compagnons 
du  Parc,  Atchyuta  leur  ofirit  avec  respect  dés  robes,  des  ornements, 
des  vases  de  métal  et  autres  objets. 

25.  Ainsi  dirent  les  deux  frères;  Nanda  les  embrassa,  le  cœur  gros 
et  les  yeux  pleins  de  larmes,  et  il  partit  pour  le  Parc  avec  les  bergers. 

26.  Ensuite  le  fils  de  Çûra  (Vasudêva),  ô  roi,  fit  célébrer,  suivant 
l'usage,  la  cérémonie  de  l'initiation  des  Deux-fois-nés  pour  ses  deux 
fils,  par  son  Purohita  et  d'autres  Brahmanes; 

27.  Et  il  leur  offrit  respectueusement  pour  honoraires  des  vaches 
suivies  de  leur  veau,  ornées  de  guirlandes  d'or,  et  qu'il  avait  riche- 
ment parées  ainsi  qu'eux-mêmes,  et  couvertes  de  fleurs  et  d'étoffes 
de  lin. 

28.  Autant  le  héros  au  grand  cœur  en  avait  voué  jadis  aux  Brah- 
manes le  jour  de  la  naissance  de  Krïchna  et  de  Râma,  autant  il  leur 
en  donna,  en  souvenir  de  sa  promesse,  sur  celles  que  Kamsa  avait 

enlevées  injustement. 

28. 


220  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

29.  Puis,  après  avoir  été  initiés  par  Garga,  précepteur  spirituel 
de  la  tribu  des  Yadus,  et  avoir  reçu  de  lui  le  titre  de  Deux-fois-nés, 
les  deux  frères  embrassèrent  avec  piété  la  vie  pieuse  d'étudiant, 

30.  Se  pliant,  eux  qui  sont  la  source  de  toutes  les  connaissances, 
qui  savent  toutes  choses,  qui  commandent  à  tous  les  mondes,  à  dis- 
simuler sous  les  actes  de  la  nature  humaine  la  science  pure  qu'ils 
tiennent  d'eux  seuls. 

31.  Voulant  donc  vivre  dans  la  famille  d'un  précepteur  spirituel, 
ils  allèrent  chez  un  Brahmane  de  Kâçi,  nommé  Sândîpani,  qui  de- 
meurait à  Avanti. 

32.  Ils  l'abordèrent,  ainsi  qu'ils  le  devaient,  avec  des  sens  domp- 
tés, et,  donnant  l'exemple  d'une  conduite  irréprochable  envers  leur 
père  spirituel,  ils  le  servirent  dévotement,  respectueusement,  comme 
un  Dieu. 

33.  L'éminent  Brahmane,  leur  gourou,  touché  de  la  pureté  de 
leurs  sentiments  et  de  leur  déférence,  leur  enseigna  tous  les  Vêdas 
avec  les  sciences  accessoires  et  les  Upanichads, 

34.  La  science  de  l'arc  et  tous  ses  secrets,  celle  des  devoirs,  les 
voies  du  Nyâya,  la  science  du  raisonnement  et  les  six  branches  de  la 
politique. 

35.  Et  toutes  ces  connaissances,  les  deux  frères,  éminents  entre 
les  premiers  des  hommes  et  auteurs  eux-mêmes  de  toute  science,  les 
possédaient  pleinement  rien  qu'à  les  entendre  exposer  une  seide 
fois,  ô  roi. 

36.  Après  avoir  appris  dans  le  calme  absolu  des  sens,  en  soixante- 
quatre  jours  et  autant  de  nuits,  un  pareil  nombre  d'arts,  ils  invi- 
tèrent leur  précepteur  spirituel  à  demander  ce  qu'il  voulait  pour 
ses  honoraires,  ô  roi. 

37.  Le  Brahmane,  voyant  leur  merveilleuse  grandeur  d'âme  et 
leur  intelligence  surhumaine,  ô  roi,  prit  conseil  de  sa  femme,  et  leur 
demanda  de  rendre  la  vie  à  l'enfant  qu'il  avait  perdu  au  pays  de 
Prabhâsa,  dans  le  grand  Océan. 

38.  Soit,  dirent  les  deux  héros  à  l'héroïsme  irrésistible  ;  et,  mon- 
tant sur  un  char,  ils  allèrent  au  pays  de  Prabhâsa,  se  rendirent  au 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLV.  221 

bord  de  la  mer  et  s'y  assirent;  ce  qu'ayant  su,  l'Océan  leur  apporta 
aussitôt  son  offrande. 

39.  Bhagavat  lui  dit  :  Rends  sur-le-champ  le  fils  de  notre  précep- 
teur spirituel,  le  petit  enfant  que  tu  as  dévoré  ici  dans  une  grande 
vague. 

40.  L'Océan  dit  :  Ce  n'est  pas  moi  qui  l'ai  enlevé,  ô  Dieu,  c'est  le 
gigantesque  Pantchadjana,  génie  malfaisant,  qui  erre  au  sein  des 
eaux  sous  la  forme  d'une  conque,  ô  Krïchna. 

41.  L'enfant  qu'il  a  enlevé  est  vivant.  A  ces  mots,  le  Seigneur, 
entrant  soudain  dans  l'eau,  tua  le  Démon  et  ne  vit  point  l'enfant 
dans  son  ventre. 

42.  Prenant  la  conque  formée  des  membres  de  Pantchadjana,  il 
revint  à  son  char  et  se  rendit  ensuite  à  la  ville  de  Samyamaiiî,  chère 
à  Yama. 

43.  Arrivé  là  en  compagnie  de  Halâyudha  (Râma),  Djanârdana 
sonna  de  la  conque.  Dès  que  Yama,  le  redoutable  juge  des  créatures 
[saihyamana)  ^  eut  entendu  le  son  de  la  conque, 

44.  Il  vint  offrir  avec  foi  aux  deux  héros  un  présent  magnifique, 
et,  s'inclinant  devant  Krïchna  qui  réside  dans  le  cœur  de  tous  les 
êtres,  il  dit  : 

45.  0  toi  qui  te  joues  sous  une  forme  humaine,  ô  Vichnu,  que 
devons-nous  faire  pour  vous  deux? 

Bhagavat  dit  :  Le  fiils  de  mon  précepteur  a  été  conduit  ici  par  l'en- 
chaînement de  ses  propres  œuvres  :  Aîoaène-le-moi ,  ô  grand  roi,  dé- 
fère à  mes  ordres. 

46.  Oui,  dit  Yama,  et  il  leur  amena  le  fils  de  leur  précepteur.  Les 
deux  Yadus  éminents  le  remirent  à  leur  gourou  en  disant  :  Forme 
encore  un  souhait. 

47.  Le  Précepteur  dit  :  Vous  vous  êtes  acquittés  l'un  et  l'autre  en- 
vers votre  gourou,  ô  mon  fils;  que  reste-t-il  à  désirer  à  un  maître 
qui  a  des  disciples  tels  que  vous? 

48.  Retournez  chez  vous  tous  les  deux,  ô  héros.  Puisse  votre 
gloire  être  pure!  puissent  vos  louanges  ne  jamais  vieillir  en  ce 
monde  ni  dans  l'autre! 


222  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

W.  ÇvKA  dit  :  Ainsi  congédiés  Tun  et  l'autre  par  leur  précep- 
teur spirituel,  ô  roi,  ils  se  rendirent  à  leur  ville  sur  un  char  rapide 
comme  le  vent,  ô  vénérable,  avec  un  bruit  pareil  à  celui  du  nuage 
orageux  ; 

50.  Et  à  la  vue  de  Rama  et  de  Djanârdana,  grande  fut  la  joie  de 
tous  les  sujets,  qui  ne  les  voyaient  plus  depuis  si  longtemps;  tels  des 
gens  qui  recouvrent  leurs  biens  après  les  avoir  perdus. 


FIN  DU  QUABANTB-GINQUIEIIE  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

Sl&JOUR  DANS  LA  MAISON  DU  PRECEPTEUR , 

DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLVI.  223 


CHAPITRE  XLVI 


UDDHAYA  VIENT  AU  PARC. 


1.  ÇvKÀ  dit  :  Krichna  avait  un  ami  bien  cher  dans  Téminent 
conseiller  des  Vrïchnis,  Uddhava,  disciple  de  Brïhaspati  en  personne* 
et  distingué  entre  tous  par  son  intelligence. 

2.  Le  bienheureux  Hari,  qui  anéantit  la  douleur  chez  qui  Tim- 
plore,  lui  prenant  la  main  avec  la  main,  dit  un  jour  à  ce  bien-aimé, 
à  ce  dévot  serviteur,  qui  professait  pour  lui  un  culte  exclusif  : 

3.  Va  au  Parc,  Uddhava;  porte  la  joie,  ami,  dans  le  cœur  de 
.notre  père  et  de  notre  mère  à  tous  les  deux  (Râma  et  moi);  et,  par- 
lant en  mon  nom  aux  bergères  qui  s'affligent  de  mon  absence,  dissipe 
leur  chagrin. 

4.  Elles  nont  de  pensées  et  de  vie  que  pour  moi;  pour  moi  elles 
ont  renoncé  à  tout  ce  qui  se  rattache  au  corps;  et  ceux  qui  pour 
moi  renoncent  au  monde  et  à  la  loi  ont  en  moi  un  soutien. 

5.  Les  femmes  du  Parc  m  aiment  plus  que  ceux  qu'elles  aiment 
le  plus,  et,  quand  je  suis  loin  d'elles,  elles  se  troublent,  hélas I  en 
pensant  à  moi,  et  la  douleur  quelles  ressentent  de  mon  absence 
bouleverse  leurs  âmes. 

6.  Si  les  bergères  mes  bien -aimées  gardent  encore  un  souffle 
de  vie,  non  sans  les  plus  cruels  déchirements,  c'est  que  je  leur  ai 
fait  dire  que  je  reviendrais,  c'est  que  leurs  âmes  sont  unies  à  la 
mienne. 

7.  ÇvKÀ  dit  :  Ainsi  parla  le  Seigneur.  Uddhava  reçut  ses  ordres 
avec  respect,  ô  roi,  et,  montant  sur  son  char,  il  partit  pour  le  Parc 
de  Nanda. 

8.  Le  héros  fortuné  arriva  au  Parc  de  Nanda  au  coucher  du 


224  LE  BHÀGAVATA  PURÂNA. 

soleil,  sans  que  son  arrivée  fût  remarquée  grâce  à  la  poussière  sou- 
levée par  les^sabots  du  bétail  qui  rentrait. 

9.  De  vigoureux  taureaux,  luttant  les  uns  contre  les  autres  pour 
une  femelle  en  chaleur,  des  vaches  aux  mamelles  gonflées,  courant 
après  leurs  veaux,  remplissaient  le  Parc  de  leurs  beuglements. 

10.  Les  veaux  à  la  robe  blanche,  bondissant  de  côté  et  d'autre, 
les  propos,  les  cris  des  gens  qui  trayaient  les  vaches,  le  son  perçant 
des  flûtes,  y  répandaient  la  gaieté. 

11.  Les  bergères,  dans  leurs  plus  beaux  atours,  chantant  les  bril- 
lants exploits  de  Bala  et  de  Krïchna,  donnaient  au  Parc,  ainsi  que 
les  bergers,  un  éclat  merveilleux. 

12.  Les  demeures  des  bergers,  les  offrandes  qu  ils  y  présentaient 
au  feu,  au  soleil,  aux  hôjtes,  aux  vaches,  aux  Brahmanes,  aux  an- 
cêtres et  aux  Dieux,  la  fumée  de  l'encens,  les  lampes  et  les  guir- 
landes, en  faisaient  un  lieu  plein  de  charme, 

13.  Où  résonnaient  de  toutes  parts,  dans  les  bouquets  d'arbres 
en  fleurs,  le  chant  des  oiseaux  et  le  bourdonnement  des  essaims 
d'abeilles,  et  qu'embellissaient  les  étangs  de  lotus,  couverts  de  fla- 
mants et  de  canards. 

14.  A  l'arrivée  du  serviteur  bien-aimé  de  Krïchna,  Nanda,  l'abor- 
dant avec  joie,  l'embrassa  et  l'accueillit  respectueusement  en  pensant 
au  fils  de  Vasudêva. 

15.  Il  lui  servit  le  riz  le  meilleur,  le  fit  asseoir  commodément  sur 
un  lit,  et,  après  l'avoir  délassé  en  lui  frottant  les  pieds,  il  lui  adressa 
cette  question  : 

16.  Sage  fortuné,  le  fils  de  Çûra,  notre  ami,  est-il  en  bonne  santé, 
réuni  à  ses  enfants,  libre  et  entouré  de  ceux  qu'il  aime? 

17.  0  bonheur!  Il  a  péri,  lui  et  les  siens,  victime  de  son  propre 
péché,  le  méchant  Kamsa,  qui  nourrissait  contre  les  bons,  contre 
les  vertueux  Yadus,  une  haine  éterneUe. 

18.  Et  Krïchna,  se  souvient-il  de  nous,  de  sa  mère,  de  ses 
parents,  de  ses  amis,  des  bergers,  du  Parc  qui  n'a  de  protecteur 
que  lui,  des  vaches,  de  la  forêt  Vrîndâvana,  du  mont  (Gôvar- 
dhana)? 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLVI.  225 

19.  Gôvinda  reviendra-t-il  une  fois  visiter  les  siens?  Re verrons- 
nous  jamais  son  visage  au  nez  busqué,  au  regard  souriant? 

20.  Si  nous  avons  échappé  à  Tincendie  de  la  forêt,  au  vent  et  à 
la  pluie,  au  taureau  et  au  serpent,  à  tant  de  morts  inévitables,  c'est 
à  Krïchna,  au  héros  magnanime  entre  tous,  que  nous  en  sommes  re- 
devables. 

21.  Au  souvenir  des  hauts  faits  de  Krichna,  de  ses  regards 
obliques  et  enjoués,  de  son  sourire  et  de  ses  discours,  toutes  nos 
actions  sont  languissantes,  ô  ami. 

22.  A  la  vue  de  la  rivière,  de  la  montagne,  des  régions  boisées, 
qu  embellissait  l'empreinte  des  pas  de  Mukunda,  à  la  vue  des  lieux 
témoins  de  ses  joyeux  ébats,  notre  esprit  s'abîme  dans  son  âme  (dans 
Tâme  suprême). 

23.  Je  ne  doute  pas  que  Krïchna  et  Râma  ne  soient  deux  divinités 
éminentes,  descendues  ici-bas  pour  prendre  en  main  quelque  grand 

intérêt  des  Dieux,  selon  la  parole  de  Garga. 

•• 

24.  Ce  n  a  été  qu'un  jeu  pour  eux  de  mettre  à  mort  Kamsa,  égal 
en  énergie  à  des  milliers  d'éléphants,  ses  deux  puissants  athlètes  et 
le  roi  de  ses  éléphants,  comme  pour  le  lion  de  mettre  en  pièces  le 
bétail. 

25.  Comme  un  vigoureux  éléphant  brise  une  baguette,  il  a  brisé 
un  arc  d'une  force  immense,  de  la  hauteur  de  trois  palmiers;  d'une 
seule  main,  il  a  soutenu  en  l'air,  pendant  sept  jours,  le  mont  (Gô- 
vardhana). 

26.  Il  a  abattu  en  se  jouant  ici-bas  Pralamba,  Dhênuka,  Arichta, 
Trïnâvarta,  Baka  et  les  autres  Démons,  vainqueurs  des  Suras  et  des 
Asuras. 

27.  ÇvKA  dit  :  A  ces  souvenirs,  qui  se  pressaient  en  lui,  Nanda,  dont 
la  pensée  de  Krïchna  remplissait  le  cœur,  dont  les  larmes  étouf- 
faient la  voix,  garda  le  silence,  en  proie  à  un  débordement  d'amour; 

28.  Et  Yaçôdâ,  entendant  le  récit  des  hauts  faits  de  son  fils,  écla- 
tait en  sanglots,  pendant  que  sous  l'influence  de  la  tendresse  le  lait 
coulait  de  ses  mamelles. 

29.  Témoin  de  l'attachement  extrême  de  Nanda  et  de  Yaçôdâ 

IV.  a  y 


226  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

pour  le  Bienheureux,  pour  Krïchna,  Uddhava  dit  alors  avec  joie  à 
Nanda : 

30.  Uddhava  dit  :  Vous  méritez  à  coup  sûr  l'un  et  Tautre  d  être 
célébrés  entre  tous  ici-bas  par  les  êtres  animés,  ô  vénérable,  pour 
avoir  conçu  de  tels  sentiments  à  Tégard  de  Nârâyana,  le  gourou  des 
mondes. 

31.  Car  Râma  et  Mukunda  sont  la  double  matrice  contenant  le 
germe  de  toutes  choses,  les  deux  principes  primordiaux,  FEsprit  et 
la  Nature  :  pénétrant  au  sein  des  êtres,  ils  régnent  en  eux  sur  la 
connaissance  distincte  de  la  leur  (Fâme  individuelle). 

32.  Celui  en  qui  Thomme  confondant  soudain,  au  moment  où  il 
quitte  la  vie,  la  pure  substance  de  son  âme  et  se  débarrassant  de  Tidée 
des  œuvres,  s'élève  aussitôt  à  la  voie  la  plus  haute,  s'unit  à  Brahme 
et  brille  de  l'éclat  du  soleil, 

33.  Celui  qui,  étant  l'âme  et  la  cause  de  toutes  choses,  revêt  in- 
tentionnellement une  forme  mortelle,  Celui  qui  est  l'âme  suprême, 
Nârâyana  est  devenu  l'objet  exclusif  de  votre  amour  :  que  vous 
reste-t-il  de  vos  œuvres? 

34.  Il  va  venir  dans  peu  de  temps  au  Parc  et  faire  la  joie  de  son 
père  et  de  sa  mère,  votre  cher  Atchyuta,  le  Bienheureux,  le  chef  des 
Sâtvats. 

35.  Après  avoir  tué  sur  l'arène  KaÉbsa,  l'ennemi  de  tous  les  Sât- 
vate,  Krïchna  dégagera,  en  venant  au  milieu  de  vous,  la  promesse 
qu'il  vous  a  faite. 

36.  Ne  vous  affligez  point,  ô  êtres  fortunés,  vous  verrez  Krïchna 
de  près  :  il  réside  dans  le  cœur  des  êtres,  comme  le  feu  dans  tout  ce 
qui  brûle. 

37.  Car  il  n'est  pour  lui  ni  ami  particulier  ni  ennemi,  parce  qu'il 
n'a  pas  de  personnalité;  nul  à  ses  yeux  n'est  élevé,  humble  ou  dis- 
semblable, parce  qu'il  est  en  tous  également. 

38.  Il  n'a  ni  mère,  ni  père,  ni  épouse,  ni  fils  ou  autre  parent; 
nul  n'est  à  lui,  nul  ne  lui  est  étranger;  il  n'a  point  de  corps,  il  ne 
naît  pas. 

39.  Aucun  acte  ne  lui  est  imputable  :  quand,  pour  se  livrer  à 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLVI.  227 

fl 

ses  jeux,  il  s'accommode  ici-bas  de  matrices  bonnes ^  mauvaises  ou 
tenant  des  unes  et  des  autres ,  c'est  afin  de  protéger  les  gens  de  bien. 

40.  Il  participe  aux  qualités  de  Bonté,  de  Passion  et  d'Obscurité, 
bien  qu'il  y  soit  étranger,  et  il  se  joue  ici -bas,  tout  en  restant  supé- 
rieur à  ses  jeux,  alors  que  lui,  l'Incréé,  il  crée,  conserve  et  détruit  à 
l'aide  des  Qualités. 

41.  De  même  que  à  qui  roule  les  yeux  de  côté  et  d'autre  il 
semble  que  la  terre  tourne,  de  même,  de  ce  que  la  pensée  est  active, 
on  attribue  à  l'Ame  une  activité  qu'elle  n'a  pas,  parce  qu'on  la  con- 
fond avec  le  moi. 

42.  Ce  n'est  pas  seulement  pour  vous  que  le  bienheureux  Hari 
est  un  fils;  il  est  un  fils  pour  tous  les  êtres,  il  est  leur  âme,  leur 
père  et  leur  mère ,  il  est  le  Seigneur. 

43.  Rien  de  ce  qui  se  voit  ou  s'entend,  de  ce  qui  a  été,  est  ou 
sera,  de  ce  qui  est  fixe  ou  mobile,  grand  ou  petit,  rien  absolument 
qu'on  puisse  désigner  par  un  nom  n'existe  que  le  seul  Atchyuta;  il 
est  tout,  parce  qu'il  est  la  suprême  réalité. 

44.  Nanda  et  le  serviteur  de  Krïchna  passèrent  ainsi  la  nuit  à 
converser  ensemble,  ô  roi.  Les  bergères,  à  leur  réveil,  ayant  allumé 
les  lampes  et  paré  le  devant  des  maisons,  se  mirent  à  battre  le  beurre. 

45.  Leurs  personnes  étincelaient  de  l'éclat  de  leurs  pierreries,  qui 
s'enflammaient  à  la  lueur  des  lampes,  tandis  que,  de  leurs  bras 
chargés  d'anneaux  formant  des  guirlandes,  elles  tiraient  les  cordes 
des  barattes  en  balançant  leurs  colliers,  les  globes  de  leurs  seins  et 
leurs  reins,  et  que  brillaient  sur  leurs  joues  les  pendants  d'oreilles 
et  sur  leurs  visages  la  teinte  rougeâtre  du  safran. 

46.  A  la  voix  des  femmes  du  Parc,  célébrant  dans  leurs  chants  le 
héros  .aux  yeux  de  lotus,  se  mêlait  le  bruit  des  barattes  en  mouve- 
ment, qui,  en  s'élevant  jusqu'au  ciel,  dissipe  les  présages  funestes 
dans  les  dix  régions. 

47.  Quand  le  divin  soleil  fut  levé,  les  bergères,  ayant  aperçu 
un  char  d'or  à  la  porte  du  Parc,  se  dirent  entre  elles  :  A  qui  est  ce 
char? 

48.  Ce  nouveau  venu,  serait-ce  celui  qui  sert  si  bien  les  intérêts 

29- 


228  LE  BHÀGAVATA  PURANA. 

de  Kamsa,  cet  Akrûra  qui  a  emmené  Krïchna  aux  yeux  de  lotus 
dans  la  ville  des  Madhus? 

49.  Va-t-il  nous  faire  célébrer  les  funérailles  de  notre  maître? 
Le  bien-aimé  serait-il  mort?  Pendant  que  les  femmes  parlaient  ainsi , 
Uddhava  survint  après  avoir  accompli  les  rites  pieux  du  jour. 


FIN  DU  QUARANTE-SIXIÈME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TITRE  : 

VISITE  D'UDDHAVA  AU  PARC , 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURAI^IA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA, 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMA  ET  COMPOSE  PAR  VYASA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLVH.  229 


CHAPITRE  XLVIL 


RETOUR  D'UDDHAVA. 


1.  ÇvKÀ  dit  :  En  voyant  le  serviteur  de  Krïchna,  ses  bras  pen- 
dants, ses  yeux  de  la  couleur  du  lotus  nouvellement  épanoui,  sa 
robe  jaune,  sa  guirlande  de  fleurs  de  lotus  bleu,  son  visage  brillant 
comme  le  lotus,  ses  pendants  d'oreilles  étincelants,  les  femmes  du 
Parc, 

2.  Frappées  d*étonnement  :  Quel  est,  disaient-elles,  cet  étranger  à 
la  belle  mine?  D'où  vient-il?  A  qui  est-il?  Sa  robe,  sa  parure,  sont 
celles  d'Atchyuta.  Et,  ce  disant,  elles  entouraient  toutes  avec  un  in- 
térêt passionné  le  pieux  adorateur  des  pieds,  .pareils  au  lotus,  de 
Celui  dont  la  gloire  est  excellente. 

3.  S'inclinant  respectueusement  devant  lui,  elles  Faccueillirent  de 
leur  mieux  avec  un  sourire  et  des  regards  modestes,  avec  d'aimables 
paroles  et  autres  marques  de  prévenance;  puis,  quand  il  eut  pris 
place  sur  un  siège ,  devinant  qu'il  apportait  un  message  du  bien- 
aimé  de  Ramâ,  elles  le  questionnèrent  en  secret. 

4.  Les  bergères  dirent  :  Nous  savons  qui  tu  es  :  tu  es  le  compagnon 
assidu  du  chef  des  Yadus,  et  tu  viens  de  sa  part.  Le  Seigneur,  en 
t'envoyant  ici,  a  voulu  faire  plaisir  à  son  père  et  à  sa  mère. 

5.  Nous  ne  voyons  rien  autre  dans  le  Parc  dont  il  puisse  se  sou- 
venir :  le  Muni  lui-même  renonce  bien  difficilement  aux  liens  affec- 
tueux qui  l'unissent  à  ses  parents. 

6.  Avec  tout  autre  l'amitié  est  intéressée,  on  ne  la  feint  que  tant 
qu'on  y  trouve  son  compte;  telle  est  celle  que  les  hommes  portent 
aux  femmes  ou  les  abeilles  aux  fleurs. 

7.  Ainsi  les  courtisanes  laissent  là  l'homme  ruiné;  les  sujets,  le 


230  LE  BHAGAVATA  PUR  AN  A. 

prince  incapable;  les  novices,  leur  précepteur  spirituel,  aussitôt 
leurs  études  finies;  les  prêtres  officiants,  le  père  de  famille,  dès 
qu'ils   ont  reçu  leurs  honoraires  ; 

8.  Les  oiseaux,  Tarbre  qui  n'a  plus  de  fruits;  les  hôtes,  la  maison 
où  ils  ont  mangé;  les  gazelles,  le  bois  que  le  feu  consume;  et  l'adul- 
tère, la  femme  dont  il  est  aimé,  après  qu'il  l'a  possédée. 

9.  Ainsi  disaient  les  bergères,  dont  la  voix,  le  corps  et  le  cœur 
étaient  voués  à  Gôvinda,  et  qui  pour  lui  avaient  renoncé  à  tous  les 
biens  du  monde,  alors  que  Uddhava  vint  au  Parc  avec  un  message 
de  Krïchna; 

10.  Et  cependant  elles  célébraient  dans  leurs  chants  les  hauts 
faits  du  bien-aimé,  elles  se  lamentaient  sans  retenue  au  souvenir 
incessant  des  actes  accomplis  par  lui  pendant  son  enfance  et  sa  pre- 
mière jeunesse. 

H.  L  une  d'elles,  absorbée  dans  la  pensée  de  l'union  avec  Krïchna, 
apercevant  une  abeUle  et  l'assimilant  au  messager  envoyé  par  le  bien- 
aimé,  lui  dit  : 

12.  La  bergère  dit  :  Insecte  repu  de  miel  (chef  des  Madhus),  ô  ami 
d'un  fourbe,  garde-toi  de  nous  toucher  le  pied  avec  les  poils  de 
ta  barbe,  imprégnés  du  safran  de  sa  guiriande,  qu'ont  pressée  les 
seins  de  ma  rivale.  Qu'il  aille,  le  chef  des  Madhus,  dont  tu  es  le 
digne  messager,  qu'il  aille  porter  à  celles  qui  en  sont  fières  ses 
faveurs,  devenues  un  objet  de  risée  parmi  les  Yadusl 

13.  Une  seule  fois  il  nous  a  fait  boire  sur  ses  lèvres  l'enivrante 
ambroisie  quelles  distillent,  et  il  nous  a  soudainement  délaissées, 
comme  tu  fais  toi-même  avec  les  fleurs.  Et  Padmâ  (Çrî)  adore  le 
lotus  [padma)  de  ses  pieds!  Ah!  sans  doute,  c'est  que  son  cœur  est 
fasciné  par  le  langage  du  héros  à  la  gloire  excellente. 

14.  A  quoi  bon  chanter  ici  sur  tous  les  tons,  devant  nous  qui  ne 
lui  sommes  rien,  ô  abeille,  l'éloge  du  chef  des  Yadus,  dès  long- 
temps connu  de  nous  ?  C'est  à  celles  que  chérit  l'ami  de  Vidjaya 
(Ardjuna)  qu'il  faut  vanter  son  attachement  :  délivrées  par  lui  du 
mal  qui  brûle  le  sein,  elles  répondront  à  tes  désirs  comme  il  a  ré- 
pondu aux  leurs. 


LIVRE  DIXIEME.  CHAPITRE  XLVII.  231 

15.  Est-il  femme  au  ciel^  sur  la  terre  ou  dans  les  enfers,  qui  ne 
se  laisse  prendre  au  charme  trompeur  de  son  sourire,  au  mouve- 
ment gracieux  de  ses  sourcils?  Quand  Lakchmî  adore  la  poussière 
qui  s'attache  à  ses  pieds,  que  sommes-nous  pour  lui  nous  autres! 
Cependant  c'est  prendre  parti  pour  les  malheureux  que  de  célébrer 
Celui  dont  la  gloire  est  excellente. 

16.  Retire  ta  patte  de  dessus  ta  tête  [comme  le  suppliant  y  tient  les 
mains  jointes].  Je  le  sais,  tu  excelles,  grâce  aux  leçons  de  Mukunda, 
à  gagner  les  cœurs  par  tes  belles  paroles,  par  tes  ruses  de  diplomate. 
Quand  pour  lui  nous  avons  délaissé  ici-bas  enfants,  maris  et  les 
mondes  à  venir,  il  nous  a  délaissées,  lui,  d'un  cœur  léger;  comment 
nous  fier  à  lui? 

17.  Il  a  transpercé  le  roi  des  singes  comme  eût  fait  un  chasseur, 
sans  être  soumis  aux  devoirs  du  chasseur;  par  faiblesse  pour  sa 
femme,  il  a  rendu  difforme  une  femme  dont  il  était  aimé;  après 
avoir  dévoré  l'offrande  [bali)  que  fiali  lui  présentait,  il  l'a  fait  pri- 
sonnier comme  un  corbeau.  Arrière  le  héros  au  teint  noir  (Krïchna) 
et  ses  marques  d'amitié,  si  difficile  qu'il  soit  de  renoncer  au  trésor 
de  son  histoire. 

18.  .Car  le  récit  de  ses  actes,  de  ses  jeux,  est  une  ambroisie  pour 
l'oreille  :  affranchis ,  rien  qu  à  en  savourer  une  goutte  une  seule  fois., 
des  conditions  de  la  dualité,  morts  (en  quelque  sorte  au  monde)  et 
secouant  soudain  les  misérables  soucis  de  la  famille,  une  foule  de 
malheureux  mènent  ici-bas  comme  des  oiseaux  la  vie  de  religieux 
mendiants. 

19.  Pour  avoir  cru  à  la  droiture  de  son  langage  tortueux,  comme 
les  gazelles,  épouses  du  mâle  à  la  robe  noire  [krïchnavadhvah) ^  qui 
se  méprennent  sottement  sur  le  cri  de  leur  chef,  nous,  épouses  de 
Krïchna  [Knchnavadhvah) ^  nous  avons  connu  plus  d'une  fois,  au  con- 
tact de  ses  ongles,  les  cuisantes  douleurs  de  l'amour.  Plaisant  con- 
seiller, parle-nous  d'autre  chose. 

20.  Te  voilà  revenu,  ô  ami  du  bien-aimé;  est-ce  le  bien-aimé  qui 
t'envoie?  Demande;  qu'attends-tu  de  moi?  Je  dois  déférer  à  tes  dé- 
sirs, ô  messager.  Comment  nous  mènerais-tu  dès  cette  vie  vers  le 


232  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

héros  dont  les  embrassements  sont  si  difficiles  à  quitter?  Toujours 
sur  sa  poitrine,  ô  ami,  repose  en  sa  compagnie  la  belle  Lakchmî, 
son  épouse. 

21.  Dis,  mon  noble  époux  est-il  maintenant  dans  là  ville  des  Ma- 
dhus?  Se  souvient-il  de  la  maison  paternelle,  de  ses  proches  et  des 
bergers,  ô  ami?  Parle-t-il  aussi  quelquefois  de  nous,  ses  servantes? 
Oh!  quand  posera-t-il  sur  mon  front  son  bras,  aussi  odorant  que 
le  bois  d'aloès? 

22.  ÇvKA  dit  :  Alors,  voyant  avec  quelle  ardeur  les  bergères  soupi- 
raient après  la  vue  de  Krïchna,  Uddhava,  pour  calmer  leur  impa- 
tience, leur  adressa  ces  paroles,  en  leur  répétant  le  message  du  bien- 
aimé  : 

23.  Uddhava  dit  :  Ohl  sûrement,  vos  souhaits  sont  accomplis  : 
vous  êtes  aux  yeux  des  mondes  un  objet  de  respect,  pour  avoir  ainsi 
donné  votre  cœur  au  Bienheureux,  au  fils  de  Vasudêva. 

24.  Les  autres,  en  effet,  ce  n'est  qu'à  force  de  libéralités,  à  force 
d'observances  pieuses,  de  mortifications,  de  sacrifices  et  de  prières, 
à  force  d'étudier  le  Vêda,  de  se  rendre  maîtres  de  leurs  sens  et  d'ac- 
complir les  actes  méritoires  les  plus  divers,  qu'ils  acquièrent  la  dévo- 
tion à  Krïchna. 

25.  Vous,  VOUS  l'avez  portée  au  plus  haut  degré,  cette  dévotion 
à  Bhagavat,  à  Celui  dont  la  gloire  est  excellente,  ô  bonheur  1  quand 
les  Munis  eux-mêmes  ont  peine  à  l'obtenir. 

26.  0  bonheur I  lui  sacrifiant  fils,  maris,  corps,  parents  et  maisons, 
vous  avez  opté  pour  le  Purucha  suprême,  qui  a  nom  Krïchna. 

27.  Vous  avez  reporté  sur  Adhôkchadja  tous  les  sentiments  de  vos 
âmes;  et  son  éloignement,  ô  femmes  privilégiées,  m'a  valu  à  moi  une 
grande  faveur. 

28.  Ecoutez  un  message  du  bien-aimé,  qui  va  remplir  vos  cœurs 
de  joie,  et  que  vous  apporte  le  confident  des  secrets  du  Seigneur,  ô 
belles  :  "^ 

29.  Bhagavat  dit  :  Non,  jamais  vous  n'êtes  séparées  de  moi, 
de  l'âme  universelle,  car  je  suis  par  nature  l'essence  même  des 
âmes,  soumis  aux  désirs  de  mes  dévots  serviteurs  et  fidèle  à  ma  parole. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLVII.  233 

30*  De  même  que  dans  tout  ce  qui  est  sont  contenus  les  éléments 
de  Féther,  de  l'air,  du  feu,  de  l'eau  et  de  la  terre,  de  même  sont 
contenus  en  moi  l'organe  central,  le  soufBe  de  vie,  l'intelligence,  les 
sens,  les  Qualités. 

31  •  Je  suis  tout  à  la  fois  réceptacle^  agent  et  objet  dans  la*créa- 
tion,  dans  la  destruction  et  la  conservation  des  mondes,  grâce  au 
pouvoir  de  ma  mystérieuse  Mâyâ,  qui  anime  les  éléments,  les  sens, 
les  Qualités. 

32.  L'Ame  est  essentiellement  connaissance,  elle  est  pure,  su- 
périeure à  toutes  choses,  sans  connexion  avec  les  Qualités;  si  on 
la  perçoit  [sous  divers  aspects]  dans  le  profond  sommeil,  dans  le  * 
sommeil  accompagné  de  rêves  et  dans  la  veille,  c'est  un  effet 
des  modifications  produites  sur  l'organe  central  par  mon  pouvoir 
magique. 

33.  Afin  de  reconnaître  la  fausseté  des  objets  des  sens,  comme 
en  se  réveillant  on  reconnaît  la  fausseté  d'un  songe,  que  l'homme 
maîtrise  l'organe  par  lequel,  pendant  la  veille,  il  se  confondait  avec 
les  sens. 

34.  C'est  à  cela  qu'aboutissent  pour  les  sages  le  Vêda,  le  Yoga,  le 
Sâmkhya,  le  Renoncement,  les  Mortifications,  l'empire  sur  soi-même 
et  la  Vérité,  comme  les  rivières,  aboutissent  à  la  mer. 

35.  Lorsque  moi,  votre  bien-aimé,  je  me  tiens  loin  de  vos  yeux, 
c'est  pour  que  vous  vous  rapprochiez  de  moi  par  la  pensée,  pour 
que  vous  vous  efforciez  de  la  fixer  sur  moi. 

36.  Si  le  cœur  des  femmes  se  porte  vers  le  bien-aimé,  quand  il 
est  loin  d'elles,  il  n'en  est  pas  de  même  de  leur  pensée,  quand  il  est 
auprès  d'elles  et  sous  leurs  yeux. 

37.  Concentrant  sur  moi  toutes  les  forces  de  vos  âmes,  chassez- 
en  tout  autre  mouvement,  souvenez-vous  incessamment  de  moi,  et 
vous  vous  réunirez  à  moi  avant  peu. 

38.  Celles  d'entre  vous  qui  restèrent  au  Parc  et  ne  partagèrent 
point  avec  moi,  dans  la  forêt,  les  jeux  nocturnes  du  rasa,  n*en  ont 
pas  moins  été  réunies  à  moi,  ô  belles,  pour  avoir  dirigé  leur  pensée 
sur  mon  énergie. 

IV.  3o 


234  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

30.  ÇuKÀ  dit  :  En  entendant  ces  recommandations  du  bien-aimé, 
les  femmes  du  Parc,  ayant  recouvré  la  mémoire  grâce  au  message 
d'Uddhava,  lui  dirent  avec  joie  : 

40.  Les  bergères  dirent  :  0  bonheur  1  il  a  péri  avec  les  siens  le  mé- 
chant Kamsa,  qui  persécutait  les  Yadus.  0  bonheur!  au  milieu 
damis  fidèles  rentrés  en  possession  de  tous  leurs  biens,  Atchyuta  est 
heureux  maintenant 

41.  Ami,  est-ce  que  le  frère  aîné  de  Gada  accorde  aux  femmes 
de  la  ville  les  joies  qui  nous  revenaient,  en  réponse -à  leur  accueil,  à 
leurs  nobles  regards  souriant  avec  affection  et  modestie  P 

42.  Habile  aux  divers  jeux  d  amour  et  chéri  des  femmes  les  plus 
belles,  comment  ne  se  laisserait-il  pas  prendre  à  leurs  discours,  à 
leurs  agaceries  mêlées  de  respect? 

43..  Dis,  ô  vertueux  héros,  toutes  grossières  que  nous  sommes, 
Gôvinda  se  souvient-il  quelquefois  de  nous,  à  l'occasion,  dans  les 
réunions  des  femmes  de  la  ville,  dans  labandon  d'un  entretien  fa- 
milier? 

44.  Se  souvient-il  quelquefois  des. nuits  où,  en  Compagnie  de 
celles  quil  aimait  alors,  dans  ia  forêt  Vrindâvana,  égayée  par  les 
lotus,  les  jasmins,  le  clair  de  lune,  il  prenait  plaisir  à  faire  résonner 
les  anneaux  de  ses  pieds  au  milieu  de  la  salle  du  rasa,  pendant  que 
nous  chantions  ses  hauts  faits  qui  ravissent  les  cœurs  ? 

45.  L  auteur  de  nos  souffrances  et  de  nos  larmes,  Dâçârha,  va-t*il 
revenir  ici  et  nous  ranimer  au  contact  de  ses  membres,  comme 
Indra  ranime  la  forêt  au  contact  des  nuages? 

46.  Pourquoi  Krïchna  reviendrait-il  ici,  quand  il  a  conquis  un 
royaume,  abattu  ses  ennemis,  épousé  des  filles  de  roi,  et  qui!  est 
dans  la  joie  au  milieu  de  tous  ceux  qu  il  aime? 

47.  Quel  besoin  peut  avoir  de  nous,  hôtes  habituels  des  bois,  ou 
de  ces  autres  femmes,  le  magnanime  époux  de  Cri,  Celui  dont  tous 
les  désirs  sont  satisfaits  et  Tâme  maîtresse  d  elle-même? 

48.  Le  comble  du  bonheur,  disait  la  courtisane  Pingalâ,  c'est  de 
n'avoir  plus  d'espoir;  nous  le  savons,  et  pourtant  nous  ne  pouvons 
nous  empêcher  de  compter  sur  Krïchna. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLVII.  235 

40.  Qui  donc  aurait  le  courage  de  renoncer  aux  entretiens  secrets 
de  Celui  dont  la  gloire  est  excellente,  lorsque,  en  dépit  de  lui- 
même,  Lakchmi  ne  se  détache  jamais  de  sa  personne? 

50.  Rivière,  montagne,  régions  boisées,  vaches,  sons  de  la  flûte, 
tout  ce  qui  était  familier  ici  à  Krîchna  et  à  son  compagnon  Saâkar- 
chana,  ô  puissant  héros, 

51.  Nous  rappelle  sans  cesse  le  fils  du  berger  Nanda,  et  devant 
les  empreintes  augustes  de  ses  pas  nous  ne  pouvons  1  oublier. 

52.  Quand  sa  démarche  gracieuse,  son  noble  sourire,  ses  regards 
enjoués,  son  doux  langage  ont  ravi  nos  cœurs,  comment  pourrions- 
nous  Toublier? 

A 

53.  0  maître,  ô  époux  de  Ramâ,  toi  qui  protèges  le  Parc  et  qui 
détruis  la  douleur,  ô  Gôvinda,  sauve  le  Parc  de  Tocéan  de  maux  où 
il  s'abîme. 

54.  ÇuKA  dit  :  Alors  guéries,  grâce  au  message  de  Krîchna,  de  la 
fièvre  de  la  séparation,  les  femmes,  reconnaissant  en  lui  Celui  qui 
est  TÂme  et  Adhôkchadja,  accueillirent  Uddhava  avec  respect 

55.  Celui-ci  resta  quelques  mois  parmi  les  bergères,  dissipant 
leurs  chagrins  et  charmant  le  Parc  en  chantant  l'histoire  des  jeux 
de  Krîchna. 

56.  Tous  les  jours  que  passa  Uddhava  dans  la  bergerie  de  Nanda 
s'écoulèrent  comme  autant  d'instants  pour  les  gens  du  Parc  à  s'en- 
tretenir de  Krîchna. 

a 

57.  A  la  vue  de  la  rivière,  de  la  ibrét,  de  la  montagne,  de  ses 
vallées  et  des  arbres  en  fleurs,  le  serviteur  de  Hari  prenait  plaisir  à 
leur  rappeler  le  souvenir  de  Krîchna. 

58.  Uddhava,  ayant  ainsi  remarqué  que  la  passion  des  bergères 
pour  Krîchna  leur  ôtait  jusqu'à  la  conscience  d'elles-mêmes,  en  con- 
çut une  joie  très  vive,  et,  les  saluant  avec  respect,  il  dit  : 

59.  Ces  femmes  de  bergers  ne  sont  sur  la  terre  que  de  corps  : 
Grôvinda,  l'âme  universelle,  a  tout  leur  amour,  et  nous  en  sommes 
encore  au  désir  de  le  lui  donner,  les  Munis  et  nous,  par  crainte  des 
renaissances.  Qu'importe  de  renaître  parmi  les  Brahmanes,  à  qui 
fait  ses  délices  de  l'histoire  d'AnantaP 

3o. 


236  LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 

60.  Est-il  aucun  rapport  entre  ces  femmes  qui  courent  les  bms  et 
trahissent  leur  devoir,  et  Tamour  qu'on  voue  à  Krïchna,  à  Tâme  su- 
prême? Ah!  c'est  que  le  Seigneur  donne  le  souverain  bien  à  ceux 
qui  l'aiment  véritablement,  si  ignorants  qu'ils  soient;  ainsi  (l'astre) 
roi  des  plantes  exauce  ceux  qui  l'invoquent. 

61.  A  coup  sûr,  ni  Lakchmî,  bien  qu'elle  se  complaise  uniquement 
sur  le  sein  du  Bienheureux,  ni  les  nymphes  du  ciel,  qui  ont  le  par- 
fum et  l'éclat  du  lotus,  ni  à  plus  forte  raison  aucune  autre  femme 
n'a  été  favorisée  comme  les  bergères  du  Parc,  alors  que,  dans  la  fête 
du  rasa ,  il  passa  son  bras  puissant  à  leur  cou  et  qu'il  mit  le  comble 
à  leurs  vœux. 

62.  Ohl  puissé-je  être  un  des  buissons,  une  des  lianes  ou  des 
plantes  de  la  forêt  Vrïndâvana,  qui  se  plongent  avec  délices  dans  la 
poussière  soulevée  par  les  pieds  de  ces  femmes ,  alors  que ,  laissant  là 
la  famille  si  difficile  à  quitter  et  la  voie  suivie  par  les  plus  nobles 
cœurs,  elles  s'attachaient  à  la  trace  de  ses  pas,  qu'il  faut  chercher 
à  l'aide  des  textes  védiques! 

63.  Quand  Lakchmî,  quand  Adja  (Brahmâ)  et  les  autres  maîtres 
du  Yoga,  dont  cependant  tous  les  souhaits  sont  accomplis,  n'adorent 
qu'au  fond  du  cœur  les  pieds  du  bienheureux  Krïchna,  pareils  au 
lotus,  ces  femmes  les  ont  reçus,  les  ont  pressés  sur  leurs  seins  dans 
l'assemblée  du  rasa ,  et  ont  été  guéries  de  leurs  tourments. 

64.  Salut,  salut  maintes  et  maintes  fois  à  la  poussière  soulevée 
par  les  pieds  des  femmes  du  Parc  de  Nanda  :  le  chant  où  elles  célè- 
brent l'histoire  de  Hari  purifie  les  trois  mondes. 

65.  ÇuKA  dit  :  Ensuite  le  descendant  de  Dâçârha,  se  préparant  à 
partir,  prit  congé  des  bergères,  de  Yaçôdâ  et  de  Nanda,  fit  ses  adieux 
aux  bergers  et  monta  sur  son  char. 

66.  A  son  départ,  Nanda  et  les  autres  bergers,  venant  à  lui  les 
mains  chargées  de  présents  divers,  lui  dirent  avec  amour,  les  larmes 
aux  yeux  : 

67.  Puissent  les  mouvements  de  nos  cœurs  n'avoir  pour  objet  que 
les  pieds  de  Krïchna,  pareils  au  lotus!  Puissent  nos  voix  répéter  ses 
noms  et  nos  corps  se  vouer  à  l'honorer  et  à  le  servir! 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLVII.  237 

68.  En  quelque  lieu  que  nous  errions  au  gré  de  nos  œuvres,  par 
la  volonté  du  Seigneur,  puissions-nous ,  grâce  à  nos  actes  méritoires, 
à  nos  libéralités,  mettre  notre  bonheur  dans  Krïchna,  dans  le  Sei- 
gneur ! 

69.  Après  avoir  reçu  des  bergers  ces  marques  d'honneur  par 
amour  pour  Krïchna,  ô  roi,  Uddhava  retourna  à  Mathurâ,  que 
Krïchna  a  prise  sous  sa  protection. 

70.  S'étant  incliné  devant  Krïchna,  il  lui  dit  Tamour  extrême  que 
lui  portaient  les  habitants  du  Parc,  et  il  remit  leurs  présents  à  Vasu- 
dêva,  à  Râma  et  au  roi. 


FIN  DU  QUARANTE-SEPTlàME  CHAPITRE ,  AYANT  f  OUR  TITRE  : 

RETOUR  D'UDDHAVA, 
DANS  LA  PREMIERE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURANA , 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRli  PAR  BRAHMÎ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYASA. 


238  LE  BHAGAVATA  PURÀNA. 


CHAPITRE   XLVIII. 


AKRÛRA  ENVOYÉ  EN  MISSION. 


1.  ÇuKA  dit  :  Ensuite,  après  avoir  reçu  ces  nouvelles,  le  Bienheu- 
reux, à  qui  rien  n  échappe  de  ce  qui  se  passe  en  qui  que  se  soit, 
voulant  être  agréable  à  la  parfumeuse  qui  se  consumait  d'amour 
pour  lui,  se  rendit  à  sa  demeure. 

2.  Là  maison  était  remplie  de  meubles  du  plus  grand  prix,  riche 
en  objets  propres  à  allumer  les  sens,  décorée  de  guirlandes  de 
perles,  de  banderoles,  de  baldaquins  et  de  lits,  et  embaumée  par  le 
parfum  de  l'encens,  les  torches  odorantes  et  Tarome  des  guirlandes 
de  fleurs. 

3.  En  voyant  Âtchyuta  entrer  dans  sa  demeure,  la  parfumeuse 
se  leva  avec  empressement,  elle  vint  à  sa  rencontre  suivant  l'usage, 
entourée  de  ses  compagnes,  et  lui  offrit  le  siège  le  meilleur  et  autres 
marques  de  respect. 

4.  Uddhava,  traité  pareillement  avec  les  égards  dus  à  son  carac- 
tère, s'assit  par  terre,  et  Krîchna,  après  avoir  touché  à  son  siège,  se 
conformant  aux  usages  de  ce  monde,  entra  dans  une  chambre  d'une 
blancheur  éblouissante,  d'une  merveilleuse  richesse. 

5.  Trivakrâ  se  baigna,  se  couvrit  de  parfums,  mit  son  voile,  ses 
parures  et  sa  guirlande,  se  parfuma  de  bétel  et  d'autres  essences, 
pareilles  à  l'ambroisie;  puis,  sa  toilette  achevée,  elle  se  présenta  devant 
Mâdhava  en  le  regardant  avec  une  joie  pudique  et  un  sourire  coquet. 

6.  Krîchna  l'appela,  et,  comme  elle  hésitait  par  pudeur  devant  ce 
tête-à-tête  nouveau,  prenant  la  main  de  la  belle  chargée  d'anneaux, 
il  la  fit  asseoir  sur  le  lit,  et  goûta  le  bonheur  avec  elle,  pour  le  faible 
mérite  du  don  qu'elle  lui  avait  fait  de  quelques  parfums. 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLVÏII.  239 

7.  Cependant  le  mal  d  amour  qui  lui  brûlait  les  seins,  la  poitrine 
et  les  yeux,  résistant  encore  aux  baisers  dont  elle  couvrait  les  pieds 
d*Ananta,  elle  prit  dans  ses  bras,  elle  pressa  entre  ses  deux  seins 
le  bien*aimé.  Celui  qui  est  la  félicité  incamée,  et  elle  &t  guérie  de 
ses  longues  souffrances. 

8.  Elle  était  unie,  pour  lui  avoir  donné  quelques  parfums,  à 
Celui  qui  dispose  du  bonheur  suprême,  au  souverain  Seigneur,  si 
difficile  à  approcher,  et  voici  ce  quelle  lui  demanda,  hélas!  dans  son 
aveuglement. 

0.  Elle  lui  dit  :  Reste  ici  pendant  quelques  jours,  ô  bien-aimé; 
goûte  le  bonheur  avec  moi;  je  n'ai  pas  la  force  de  m'arracher  à  tes 
embrassements,  héros  aux  yeux  de  lotus. 

10.  Celui  qui  dispose  souverainement  de  toutes  choses  lui  accorda 
le  plaisir  qu^elle  souhaitait,  et,  la  comblant  des  attentions  dont  il  est 
prodigue  pour  les  siens,  il  retourna  en  ccHnpagnie  d'Uddhava  à  sa 
demeure  fortunée. 

11.  Alors  qu'on  s'est  concilié  la  faveur  de  Celui  dont  la  faveur  est 
si  difficile  à  obtenir,  de  Vichnu,  le  dispensateur  de  tous  les  biens, 
insensé  celui  qui  va  sottement  lui  demander  les  jouissances  des 
sens! 

12.  Krïchna  se  rendit  à  la  demeure  d'Akrûra  en  compagnie  de 
Rama  et  d'Uddhava,  pour  donner  suite  à  certain  projet  et  lui  être 
personnellement  agréable. 

13.  De  si  loin  qu'Akrûra  aperçut  ces  hommes  éminents  entre  les 
meilleurs  et  qui  lui  tenaient  de  *près ,  il  alla  au-devant  d'eux ,  tout 
rayonnant  de  joie,  les  embrassa,  les  complimenta, 

14.  Et,  après  s'être  incliné  devant  Krïchna  et  Rama,  il  reçut 
leurs  compliments  à  son  tour  et  leur  offrit  avec  respect,  ainsi  qu'il 
est  prescrit,  un  siège  et  autres  marques  d'honneur. 

15.  Akrûra,  après  avoir  reçu  sur  sa  tête  l'eau  où  ils  avaient  lavé 
leurs  pieds,  ô  roi,  leur  présenta  en  guise  d'hommage  des  robes  d'une 
beauté  divine,  des  parfums,  des  guiriandes  et  des  parures  du  plus 
grand  prix; 

16.  Puis,  courbant  la  tête  devant  eux,  il  prit  sur  ses  genoux  les 


240  LE  BHÂGAVATA  PURÀNA. 

pieds  des  deux  héros,  les  massât)  et,  humblement  penché,  il  dit  à 
Krïchna  et  à  Râma  : 

A  . 

17.  0  bonheur!  le  méchant  Kamsa  a  péri  avec  les  siens,  et  votre 
famille,  arrachée  par  vous  à  d'insurmontables  épreuves,  est  aujour- 
d'hui dans  la  prospérité. 

18.  Vous  êtes  la  Nature  et  l'Esprit,  la  double  cause  du  monde,  la 
double  substance  du  monde;  en  dehors  de  vous  deux,  rien  ne  pré- 
cède, rien  ne  suit. 

19.  Tu  tires  l'univers  de  toi-même,  tu  le  pénètres  de  tes  éner- 
gies, ô  Brahme,  et  tu  deviens  perceptible  de  maintes  et  maintes  ma- 
nières aux  oreilles  et  aux  yeux. 

20.  Car,  de  même  que  la  terre  et  les  autres  éléments  paraissent 
modifiés  chez  les  êtres  mobiles  et  immobiles  qui  leur  servent  de 
matrices,  de  même  toi,  qui  es  l'être  absolu,  l'âme  suprême  ne  rele- 
vant que  d'elle-même,  tu  te  manifestes  sous  des  formes  multiples 
[comme  âme  individuelle]  dans  des  matrices  qui  sont  tiennes. 

21.  Tu  crées,  tu  détruis,  tu  conserves  l'univers  au  moyen  des 
qualités  de  passion ,  d'obscurité  et  de  bonté ,  qui  sont  tes  énergies  ;  tu 
n'es  point  enchaîné  par  les  actes  de  ces  qualités  :  puisque  ton  essence 
est  science  pure,  où  serait  la  cause  qui  t'enchaînerait? 

22.  Comme  il  est  impossible  de  se  figurer  l'Ame  soumise  k  la 
condition  limitée  des  corps,  elle  ne  saurait  l'être  évidemment  à  la 
naissance,  à  la  diversité.  Il  ne  peut  donc  y  avoir  pour  toi  ni  enchaî- 
nement ni  délivrance;  et  quand  nous  t'attribuons  le  désir,  c'est  chez 
nous  manque  de  discernement. 

23.  Toutes  les  fois  que  la  voie  antique  du  Vêda,  proclamée  par 
toi  pour  le  bien  du  monde,  est  obstruée  par  les  voies  mauvaises  de 
l'hérésie,  tu  revêts  alors  la  qualité  de  bonté. 

2(1.  C'est  ainsi  qu'aujourd'hui.  Seigneur,  tu  es  descendu  ici-bas 
avec  une  portion  de  toi-même  (Râma)  pour  délivrer  la  terre  de  son 
fardeau  en  détruisant  les  innombrables  armées  des  Démons  incarnés 
dans  la  personne  des  rois,  et  pour  étendre  la  gloire  de  notre  famille. 

25.  Oui,  Seigneur,  notre  maison  est  élevée  en  ce  jour  au  comble 
du  bonheur,  puisque  tu  y  es  entré,  toi  dont  tous  les  Dieux,  les 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLVIII.  241 

Pitrïs,  les  Bhûtas  et  les  rois  forment  le  corps,  toi,  le  gourou  des 
mondes,  toi  dont  les  pieds  donnent  à  Teau  qui  les  touche  la  vertu  de 
purifier  les  trois  mondes,  ô  Adhôkchadja. 

26.  Est-il  un  homme  sensé  qui  cherche  un  autre  refuge  que  toi? 
Tu  es  bon  pour  ceux  qui  t'aiment,  fidèle  à  ta  parole  et  ami  reconnais- 
sant; à  Tami  qui  t'adore  tu  donnes  tout  ce  qu  il  désire,  tu  te  donnes 
toi-même,  dont  Tétre  ne  connaît  ni  accroissement  ni  déperdition. 

27.  0  bonheur!  tu  t'es  montré  à  nous  ici-bas,  ô  Djanârdana, 
quand  tu  restes  inaccessible  aux  maîtres  du  Yoga  eux-mêmes,  aux 
premiers  des  Suras;  oh!  déchire  au  plus  tôt  le  bandeau,  œuvre  de 
ton  pouvoir  magique,  qui  trouble  nos  âmes  au  sujet  d'un  fils  ou 
d'une  épouse,,  de  nos  richesses  et  de  nos  amis,  de  nos  maisons,  de 
nos  corps  et  le  reste. 

28.  •  ÇvKA  dit  :  Ainsi  honoré  et  loué  par  son  dévot  serviteur,  le 
bienheureux  Hari  dit  en  souriant  à  Akrûra  ces  paroles,  qui  jetèrent 
le  trouble  dans  son  âme  : 

29.  Bhagavat  dit  :  Tu  es  pour  nous  un  gourou,  un  oncle,  un  parent 
digne  de  louanges;  et  nous,  nous  sommes  pour  vous  des  enfants  à 
protéger,  à  nourrir,  à  prendre  en  pitié. 

30.  Ce  sont  les  êtres  fortunés  et  respectables  comme  toi  que  doi- 
vent honorer  les  hommes  qui  aspirent  au  bonheur  :  les  Dieux  pour- 
suivent leur  propre  intérêt;  les  gens  de  bien,  non. 

31.  Ce  n'est  pas  certes  que  les  étangs  sacrés  ne  soient  que  de  l'eau, 
ni  les  Dieux  une  masse  d'argile  ou  un  bloc  de  pierre;  mais  s'ils  puri- 
fient à  la  longue,  les  gens  de  bien  purifient  par  leur  seule  présence. 

32.  Tu  es  le  meilleur  de  nos  amis  :  si  tu  veux  contribuer  au  salut 
des  fils  de  Pându,  va  chercher  de  leurs  nouvelles  dans  la  ville  qui 
tire  son  nom  de  celui  de  l'éléphant  (Hâstinapura). 

33.  Enfants  à  la  mort  de  leur  père  et  partageant  avec  leur  mère 
ses  douleurs,  ils  ont  été  emmenés,  par  .ordre  du  roi,  dans  sa  capi- 
tale; c'est  là,  nous  a-t-on  dit,  qu'ils  demeurent. 

34.  Le  roi,  fils  d'Ambikâ  (Dhrïtarâchtra),  dont  l'esprit  est  faible, 
n'est  pas  juste  pour  les  fiJs  de  son  jfrère  et  n'obéit  que  trop  en  aveugle 
aux  volontés  de  ses  méchants  fils. 

IV.  3i 


242  LE  BHÂGAVATA  PURANA. 

35.  Va,  vois  s'il  se  comporte  bien  ou  mai  avec  eux  aujourd'hui. 
Quand  nous  le  saurons,  nous  ferons  en  sorte  d'assurer  le  bonheur 
de  nos  amis. 

36.  Çvkà  dit  :  Le  bienheureux  Hari,  le  Seigneur,  après  avoir 
donné  ces  instructions  à  Akrûra,  se  rendit  à  sa  demeure  en  compa- 
gnie de  Saiî^karchana  et  d'ÏJddhava. 


FIN  0U  QUARANTK-^HUlTlàME  CHAPITRE,  AYANT  POUR  TrrRB  : 

AKRURA  ENVOYÉ  EN  MISSION , 
0ANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME  DU  GRAND  PURÂNA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHÂGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRÉ  PAR  BRAHMÂ  ET  COMPOSÉ  PAR  VYÀSA. 


LIVRE  DIXIÈME,  CHAPITRE  XLIX.  243 


CHAPITRE  XLIX. 


DÉFINITION  DU  DEVOIR. 


1 .  ÇvKA  dit  :  Akrara ,  étant  allé  à  la  vitie  d*Hâstinapura ,  qui  con- 
sei*ve  Tempreinte  glorieuse  des  descendants  de  Puru,  y  vit  le  fils 
d'Ambikà  (Dhrïtarâchtra) ,  ainsi  que  Bhîchma,  Vidura,  Prithâ  (Kuntî) , 

2.  Bâhlika  et  son  fils  (Sômadatta),  le  fils  de  Bharadvâdja  (Drôna), 
celui  de  Gôtama  (Kripa),  Karaa,  Suyôdhana  (Duryôdhana),  le  fils 
de  Drôna  (Açvatthâman),  les  fils  de  Pându  et  ses  autres  amis. 

3.  Après  avoir  abordé  ses  parents  avec  les  égards  qui  leur  étaient 
dus,  le  fils  de  Gândinî  (Akrûra),  questionné  par  eux  au  sujet  de 
leurs  amis  communs,  s  informa  à  son  tour  de  Tétat  de  leur  santé. 

4.  Il  passa  quelques  mois  au  milieu  d'eux,  attentif  à  étudier  la 
conduite  du  roi,  de  ce  père  aux  méchants  fils,  à  Tâme  faible,  sou- 
mis à  la  volonté  des  méchants. 

5.  Projets  perfidement  tramés  contre  les  fils  de  Pându  par  ceux 
de  Dhrïtarâchtra,  auxquels  portaient  ombrage  la  supériorité  de 
force  et  d'adresse,  le  courage  héroïque,  la  modestie,  les  vertus  émi- 
neiites  (de Jeurs  cousins)  et  laffection  que  le  peuple  témoignait  à  ces 
jeunes  héros , 

6.  Crimes  déjà  mis  à  exécution  contre  eux  par  leurs  ennemis,  ten- 
tatives d'empoisonnement  et  autres,  tout  lui  fat  révélé  par  Prïthâ  et 
par  Vidura. 

7.  En  effet,  dès  l'arrivée  de  son  firère  Akrûra,  Prïthâ,  s  étant 
rendue  auprès  de  lui,  lui  avait  dit,  les  larmes  aux  yeux,  au  souvenir 
de  la  maison  de  laque  : 

8.  Ami,  mon  père  et  ma  mère,  mes  firères  et  sœurs,  les  fils  de 
mes  frères,  leurs  femmes,  mes  amies,  se  souviennent-ils  de  nous? 

3i. 


244  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

9.  Le  fils  de  mon  frère,  le  bienheureux  Krïchna,  si  secourable,  si 
dévoué  à  qui  Taime,  se  souvient-il  des  fils  de  la  sœur  de  son  père? 
Rama  aux  yeux  de  lotus  s'en  souvient-il? 

10.  Je  gémis  au  milieu  de  mes  ennemis  comme  la  gazelle  au  mi- 
lieu des  loups;  nous  apportera-t-il  une  fois,  à  moi  et  à  mes  enfants, 
qui  nont  plus  de  père,  quelques  paroles  de  consolation? 

IL  0  Krïchna,  Krïchna,  6  grand  Yôgin,  âme  du  monde,  auteur 
du  monde,  ô  Grôvinda,  sauve  une  mère  qui  a  recours  à  toi  et  se  dé- 
sole pour  ses  jeunes  enfants. 

12.  Je  ne  vois  pas  d'autre  refuge,  pour  les  hommes  qui  redoutent 
la  mort  et  la  transmigration,  que  le  lotus  de  tes  pieds,  Seigneur, 
où  ils  trouvent  la  délivrance. 

13.  Salut  à  toi,  Krïchna,  qui  es  Têtre  pur,  qui  es  Brahme,  Tâme 
suprême,  le  maître  du  Yoga,  le  Yoga  lui-même!  je  me  réfugie  à 
tes  pieds. 

14.  ÇuKÀ  dit  :  Ainsi  parla  ton  aïeule  infortunée,  ô  roi,  et,  à  la 
pensée  de  ses  parents  et  de  Krïchna,  le  maître  des  mondes,  elle  fon- 
dit en  larmes. 

15.  Akrûra,  qui  partageait  ses  douleurs  et  ses  joies,  et  le  très 
glorieux  Vidura  consolèrent  Kunti,  en  lui  rappelant  les  [Dieux] 
à  qui  ses  fils  devaient  le  jour. 

16.  Sur  le  point  de  partir,  il  alla  trouver  le  roi,  et  là,  en  présence 
de  ses.  amis,  il  répéta  à  ce  prince,  que  rendait  injuste  son  affection 
pour  ses  fils,  le  message  amical  de  ses  parents. 

17.  Akrûra  dit  :  Fils  de  Vitchitravîrya ,  ô  toi  à  qui  la  famille  des 
Kurus  emprunte  un.  nouveau  lustre,  ton  frère  Pându  étant  mort, 
c'est  toi  qui  occupes  le  trône  aujourd'hui. 

18.  Si  tu  gouvernes  la  terre  avec  justice,  si  tu  te  £aiis  aimer  des 
sujets  par  tes  vertus,  si  tu  te  conduis  avec  impartialité  envers  les 
tiens,  tu  en  retireras  honneur  et  profit. 

19.  En  agissant  autrement,  après  avoir  encouru  le  blâme  en  ce 
monde,  tu  seras  précipité  dans  les  ténèbres.  Ainsi,  sois  juste  pour  les 
fils  de  Pându  comme  pour  tes  propres  fils. 

20.  Nul  ici-bas,  ô  roi,  n  est  à  jamais  réuni  à  un  autre,  nul  ne  Test 


LIVRE  DIXIEME,  CHAPITRE  XLIX.  245 

même  à  son  propre  corps,  encore  moins,  à  plus  forte  raison,  à  une 
épouse  ou  à  des  enfants. 

21.  Seul  Thomme  vient  au  monde,  seul  il  en  disparait;  seul  il  re- 
cueille le  fruit  de  ce  qu'il  a  fait  de  bien,  et  seul,  de  ce  qu'il  a  fait 
de  mal. 

22.  Le  bien  injustement  amassé  par  l'homme  de  peu  d'intelli- 
gence, d'autres  le  lui  prexment  sous  prétexte  qu'il  doit  les  nourrir, 
comme  on  prend  l'eau  à  l'habitant  des  eaux.  . 

23.  Ce  que  l'ignorant  regarde  comme  choses  siennes  et  travaille 
à  accroître,  à  faire  prospérer  par  l'injustice,  vie,  richesses,  fils  et 
autres  objets  semblables,  tout  l'abandonne  avant  qu'il  en  ait  joui. 

24.  Seul  avec  son  péché  et  dénué  de  tout  ce  qu'il  possédait,  sans 
avoir  connu  son  intérêt,  sans  avoir  atteint  le  but  de  l'existence,  il 
entre  au  sein  des  noires  ténèbres,  pour  avoir  détourné  sa  face  du 
devoir. 

25.  Donc,  ô  prince,  que  ce  monde  ne  soit  pas  plus  à  tes  yeux  que 
n'est  un  songe,  une  illusion,  U9  désir;  rends-toi  maître  de  toi-même, 
sois  impartial,  sois  calme.  Seigneur. 

26.  Dhritaràchtra  dit  :  Tels  sont  le  charme  et  la  grâce  de  ton 
langage,  ô  Dânapati  (héros  libéral,  Akrûra),  que  je  ne  puis  m'en 
rassasier,  non  plus  que  le  mortel  de  l'ambroisie,  une  fois  qu'il  en  a 
approché  les  lèvres. 

27.  Cependant,  pas  plus  que  l'éclair  sur  le  mont  Sudâman  (alors 
qu'il  en  embrase  la  cime  neigeuse  de  ses  feux),  ô  ami,  tes  sages  pa- 
roles ne  sauraient  se  fixer  dans  mon  cœur  mobile,  égaré  par  l'amour 
paternel. 

28.  Est-il  homme  au  monde  qui  puisse  donner  un  autre  cours  à 
ce  qu'a  décidé  le  Seigneur  tout-puissant,  alorsv  qu'il  descend  en 
personne  dans  la  famille  de  Yadu,  afin  d'alléger  le  fsunleau'de  la 
terre  ? 

29.  Honneur  à  celui  dont  la  puissance  magique  aux  voies  impé- 
nétrables, après  avoir  tiré  l'univers  de  son  sein,  y  distribue  les  Qua- 
lités et  s'y  insinue  lui-même  à  leur  suite,  honneur  à  l'Être  suprême, 
au  souverain  Seigneur,  qui  donne  l'impulsion  à  la  roue  du  monde 


246  LE  BHAGAVATA  PURANA. 

de  la  transmigration,  dont  les  mouvements  sont  réglés  par  ses  jeux 
.  incompréhensibles. 

30.  ÇuKA  dit  :  A  ces  paroles,  le  descendant  de  Yadu,  ayant  com- 
pris la  pensée  du  roi,  prit  congé  de  ses  amis  ^  retourna  dans  la 
ville  des  Yadus. 

31.  Il  y  apprit  à  Krîchna  et  à  Râma  comment  Dhrïtarâchtra  se 
conduisait  à  Fégard  des  fils  de  Pându,  ainsi  qu'il  en  avait  été  chargé, 
ô  descendant  des  Kurus. 


Fllf  DU  QDARANTE-N£UVlkMB  CHAPITRE ,  AYANT  POUR  TITRK  : 

DEFINITION  DU  DEVOIR, 
DANS  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIÈME  DU  GRAND  PURÂNA  , 

LE  BIENHEUREUX  BHAGAVATA , 
RECUEIL  INSPIRE  PAR  BRAHMil  ET  COMPOSA  PAR  VYÂSA. 


FIN  DE  LA  PREMIÈRE  PARTIE  DU  LIVRE  DIXIEME. 


TABLE 


DU 

LIVRE  ET  DES  CHAPITRES 

CONTENUS  DANS  CE  VOLUME. 

LIVRE  DIXIÈME. 

PREMIÈRE  PARTIE. 

t 

ChapitreSi  I^tg«s- 

I.  Introduction  à  la  descente  de  Krïchna i 

II.  Hymne  adressé  par  Brahmâ  à  Vichnu  dans  ie  sein  de  sa  mère. .  .  9 

III.  Descente  de  Krïchna i  4 

I                                     IV.        Conseil  tenu  par  les  Démons 20 

!                                     V.          Entrevue  de  Nanda  et  de  Vasudêva 26 

VI.  Délivrance  de  Pûtanâ 29 

VII.  Le  chariot  renversé.  Mort  de  Trïnâvarta 34 

VUL      Jeux  enfantins  de  Krïchna 89 

IX.  Krïchna  attaché  au  mortier 45 

X.  Krïchna  brise  les  deux  arbres  ardjunas 48 

XL        Meurtre  de  Baka 53, 

XII.  Meurtre  du  démon  Agha 08 

XIII.  Krïchna  dissipe  le  trouble  de  Brahmft 64 

XIV.  Hymne  de  Brahmâ 72 

XV.  Meurtre  de  Dhènuka 80 

XVI.  Krïchna  dompte  le  serpent  Kàliya 86 

XVII.  Krïchna  préserve  le  parc  de  l'incendie 95 

XVIII.  Meurtre  de  Pralamba 98 

XIX.  Krïchna  dévore  le  feu  de  l'incendie. . 102 

XX.  Description  de  la  saison  des  pluies  et  de  Tautomne 1  o4 


248 


LE  BHÂGAVATA  PURÂNA. 


N 


Chapitres. 

XXI. 

xxu. 

XXIU. 

XXIV. 

XXV. 

XXVI. 

XXVII. 

xxvm. 

XXIX. 

XXX. 

XXXI. 

xxxu. 
xxxm. 

XXXIV. 

XXXV. 

XXXVI. 

XXXVII. 

XXXVffl. 

XXXK. 

XL. 

XLI. 

XUI. 

XLm. 

XLIV. 
XLV. 
XLVI. 
XLVIL 

xLvm. 

XLIX. 


PagM. 

Chant  des  bergères 1 09 

Krichna  au  bord  de  la  Yamunâ 11a 

Délivrance  de  l'épouse  du  Brahmane 116 

Le  sacrifice  interrompu 122 

Krïchna  soutient  en  l'air  le  mont  Gôvardhana 126 

Entretien  de  Nanda  et  des  beigers 1 3o 

Sacre  de  Krïchna 1 33 

Délivrance  de  Nanda 137 

Commencement  des  jeux  du  rasa 1 39 

Les  bergères  cherchent  Krïchna 1 46 

Les  bei^ères  chantent  les  louanges  de  Krïchna 1 5 1 

Bhagavat  se  montre  aux  bei|;ères 1 54 

Description  des  jeux  du  rasa 167 

Meurtre  de  Çankhatchùda 162 

Chant  des  bergères 1 66 

Conseil  tenu  par  Kamsa 1 70 

Meurtre  de  Vyôma 176 

Arrivée  d'Akrûra  au  Parc 1  79 

Départ  d'Akrûra. 1 85 

Louanges  du  grand  Purucha 19a 

Entrée  de  Krïchna  à  Mathurâ 196 

Description  de  l'arène 202 

Meiutre  de  Kuvalayâpi4a ao6 

Meurtre  de  Kamsa 211 

Séjour  dans  la  maison  du  précepteur  spirituel 217 

Uddhava  vient  au  Parc 223 

Retour d'Uddhava 229 

Akrûra  envoyé  en  mission 238 

Définition  du  devoir 2^3 


i-/  Av  X  0  192'/. 


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